Salutaires invasions barbares

CHRONIQUE / Je m’inquiète d’une campagne électorale bel et bien commencée. Elle aura contaminé la session parlementaire à Québec et prend surtout la forme d’un chapelet de candidatures égrenées plusieurs fois chacune par des chefs béats.

Les derniers jours ont pourtant offert une rafraîchissante exception. Les trois principales formations politiques ont abordé l’immigration sans que fusent des accusations de racisme, des évocations de AK-47 sous les burqas ou du droit de monter à bord de l’autobus selon le vêtement choisi. Cet exercice salutaire met en lumière ce qui distinguera les programmes respectifs du Parti libéral, de la Coalition avenir Québec et du Parti québécois.

La chute de l’Empire romain, ce n’est pas un verre qui tombe du coin de la table et vole en éclats. Le terme trompeur désigne une mutation qui dura des siècles. L’hégémonie romaine s’est sans cesse transformée tout en demeurant un puissant pôle culturel au moins jusqu’à la Renaissance. Les barbares — le mot n’est pas péjoratif alors — n’étaient pas tant des conquérants que des migrants qui ne voulaient pas tant envahir Rome que devenir eux-mêmes Romains. Bien sûr, c’est plus complexe, mais vous me voyez venir…

La plupart des migrants, entrés par le chemin Roxham un dépliant à la main, engagés dans le laborieux processus d’immigration régulière ou étudiants qu’on cherchera à retenir ensuite, ne veulent pas transformer l’Amérique, le Canada ou le Québec. Ils veulent s’y intégrer. Il y a des exceptions, mais elles ne doivent pas escamoter la règle. Parfois, par réflexe ou par vulnérabilité, ces gens se rassemblent et bientôt s’isolent au sein de communautés elles-mêmes en marge de la société. C’est beaucoup parce qu’en pratique le multiculturalisme les y invite, et l’interculturalisme — notion aux contours flous s’il en est — ne parvient pas à ce qu’ils se reconnaissent assez tôt dans des valeurs propres à la société d’accueil: égalité, diversité, langue commune, État de droit…

Pire, l’enjeu n’est pas sur le point de s’estomper, ni les bêtises racistes ou les révolutionnaires risibles à sa remorque. Population planétaire croissante, disparités économiques en hausse, partage de la richesse honteux, montée des radicalismes religieux endogènes, guerres, maladies, famines et désormais migrations climatiques, des gens voudront, par millions, améliorer leur sort et celui de leurs enfants. N’en feriez-vous pas autant?

C’est alors que s’élèvent des voix pour dénoncer l’immigration comme expédient face au manque criant de main-d’œuvre, plus ou moins qualifiée selon le cas, de la chimie de haut niveau au travail agricole captif. Mais que veulent-ils, ces gens? Un travail. Un gagne-pain, littéralement.  

Les programmes des trois principaux partis à l’Assemblée nationale sont différents, mais compatibles. Ils se rencontrent sur le désir d’intégration harmonieuse des immigrants au sein de la société québécoise. Chez la Coalition avenir Québec, il s’agit d’abord de ne garder sur le territoire que les immigrants qui s’y intégreront sur le plan des valeurs, linguistique puis économique. On peut discuter des moyens, des reculs, du refus assuré de Justin Trudeau et du défi constitutionnel, mais ce n’est pas le propos ici.  

Au Parti libéral, on aborde cette fois l’enjeu par le taux d’emploi. Le désir de faire des gorges chaudes d’un chômage bas semble avoir longtemps retardé un programme et des investissements urgents. On comprend qu’il s’agit surtout d’un apport de main-d’œuvre assorti d’espoirs de francisation et sans référence passionnée aux valeurs québécoises. Le PLQ souffre d’un déficit de crédibilité en matière d’intégration et de francisation. Il porte l’incertain bilan de l’essentiel des 15 dernières années.

Enfin, le Parti québécois se positionne entre les deux : une politique de régionalisation de l’immigration aux prétentions à la fois économique et de francisation. Ambitieuse, elle aborde tant la reconnaissance des diplômes que la bonification de la grille de points en faveur du français et des régions. On s’épargne presque la référence au nombre d’immigrants qu’il est politiquement payant de réduire, substituant un chiffre arbitraire à un autre. Enfin, on module l’exigence de connaissance préalable du français qui s’annonçait irréaliste. 

La campagne mettra en lumière des nuances. Elle les exagérera jusqu’à les défigurer. Espérons quand même qu’on évitera les excès gênants des dernières années au profit d’un comportement responsable à la fois pour les Québécois et ceux qui pourraient le devenir. Les partis sont plus près qu’on ne le pense d’un consensus et s’il est une leçon à retenir du bref gouvernement Marois, c’est qu’il vaut parfois mieux saisir la main tendue que sombrer dans l’ambition partisane.

Les gagnants…

Je me plais à croire qu’une politique d’immigration responsable et consensuelle servira d’abord et avant tout ces gens qui choisissent de faire leur vie parmi nous. Ils ne sont pas LA solution à nos enjeux économiques et démographiques. Ils en font partie.

…et les perdants

Ce sont peut-être les groupes xénophobes qui prennent prétexte d’une immigration désorganisée et de messages contradictoires pour fomenter la haine.

Malheureusement, les perdants sont aussi ces pays dits émergents qui voient la jeunesse et les élites impatientes quitter avec leurs avoirs et leurs diplômes pour des cieux plus cléments. Ces nations sont à la merci de l’hémisphère nord qui les saigne sans ménagement.

Lorsque Camille Laurin a convaincu René Lévesque d’adopter la loi 101, il s’agissait pour les Français du Québec de devenir les égaux des Anglais. Affirmation légitime d’une nation qui s’oublie parfois depuis. Aujourd’hui, l’enjeu linguistique semble trop défini par la peur d’une immigration invasive qui nous transformerait en… quelque chose d’autre. Pourtant, ces 40 000 ou 50 000 immigrants, dont beaucoup quitteront de leur propre chef, ne souhaitent en général que participer à ce que nous sommes. L’histoire enseigne que bloquer ces migrants aux frontières, toutes origines et tous rêves confondus, ça ne marche juste pas.