Le résultat du débat entre les chefs Jean-François Lisée, Manon Massé, François Legault et Philippe Couillard, jeudi, s’est révélé distrayant, coloré, rythmé et où chacun a pu brosser à gros traits la vision de son parti en plus de se définir soi-même.

Après une grande respiration

CHRONIQUE / Le point à Doug Ford. L’Ontario a établi les standards sur lesquels on juge les affaires de l’État et l’économie du Québec. Ce faisant, le débat de jeudi a révélé les limites d’une formule qui privilégie la forme au fond. Bien sûr. Sur cette question et d’autres, il s’est dit des choses au cours de ces un peu plus de deux heures qui ne passent aucun test des faits ou du bon sens, mais que même les adversaires ont un peu regardé passer. Le résultat s’est toutefois révélé un débat distrayant, coloré, rythmé et où chacun a pu brosser à gros traits la vision de son parti en plus de se définir soi-même. Jusqu’à maintenant, les autres définissaient chacun et les promesses anecdotiques faisaient figure de vision. Réussi.

Il faut plus que 12 heures pour bien mesurer l’impact des prestations de chacun sur l’opinion publique. Le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 est l’outil idéal pour le faire. Les 800 appels quotidiens qui sont effectués en vue de l’échantillon publié vendredi ne peuvent pas tenir compte du débat qui s’est terminé après 22h jeudi. En revanche, ceux de samedi et de dimanche le font et estampilleront peut-être ce débat comme le moment le plus immédiatement influent de la campagne à ce jour.

J’ai pu croiser beaucoup de commentateurs tout de suite après le débat. Je partage l’essentiel de leur analyse. Manon Massé protège un rêve, et je le dis sans arrière-pensée. Aucun des électeurs de Québec solidaire ne pense que Manon Massé est la prochaine première ministre du Québec. Le programme de QS tente cette fois-ci de s’ancrer davantage dans le réel et le possible, mais il y a loin entre ce manifeste et un programme de gouvernement. Son rôle était d’enluminer le rêve et ainsi conforter ceux qui le veulent ainsi. Ça semble réussi. Elle a parlé moins longtemps parce qu’elle s’est refusée à couper la parole ou empiéter par-dessus celui ou ceux qui parlaient déjà pêle-mêle. Elle a gagné à cet exercice qui rappelait Françoise David en 2014. Il s’agissait certainement d’une stratégie bien établie avant le début du débat. Enfin, elle semble avoir été la seule à vouloir que la section réservée à la souveraineté traite de souveraineté.

À force de vouloir projeter une image de bon père de famille et devant défendre le bilan presque sans partage des 15 dernières années, Philippe Couillard s’est avéré absent pour de longs moments de ce débat. Il devait résister à la tentation de la ligne cinglante, assassine, cérébrale ou méprisante. Ce n’est pas un succès, mais je doute que le PLQ ait perdu des appuis au cours de ces deux heures. En revanche, pris entre les feux croisés des trois autres chefs, François Legault a eu du mal à se contenir et à s’imposer comme premier ministre désigné. Tantôt renfrogné, tantôt indigné, servi sinon protégé par le rythme qui passait rapidement sur certaines incohérences et avec aussi quelques excellents moments, évitant jusqu’au décrochage de parler de Christian Dubé et ainsi de nationalisme économique, et bousculé par Monsieur Couillard sur le «test d’expulsion», François Legault ne pouvait pas s’en sortir indemne. Beaucoup de ses électeurs étaient jusqu’à récemment des partisans du PLQ ou du PQ. Si Philippe Couillard n’a certainement pas réussi à récupérer beaucoup de ces votes, Jean-François Lisée y est peut-être arrivé. Un peu.

La plupart les observateurs ont concédé la victoire à Jean-François Lisée. Outre cette manie de demander aux autres de le laisser parler sans leur en offrir autant — un reliquat de sa course à la direction du Parti québécois contre Alexandre Cloutier — et malgré un certain ralentissement en seconde heure, Jean-François Lisée a remis une carte presque parfaite aux juges : clarté, mots d’esprit, synthèse, attitude ont très bien servi le chef péquiste qui a livré la performance attendue. Et un peu plus. On peut douter toutefois qu’au pointage, il en aille aussi bien. Combien de gens ont vraiment changé d’idée suite au débat d’hier en faveur du Parti québécois? Quelques-uns. Peut-être plusieurs. Le vote est encore notoirement volatil. Il n’a toutefois pas saisi l’occasion de ramener à lui des votes souverainistes en fugue chez QS ou à la CAQ en lançant la rengaine — pertinente, mais dilatoire — de la gestion de l’offre alors que l’ALENA aurait dû avoir un bloc à part.

La table est mise pour une fin de campagne où les écarts se resserreront encore davantage et au cours de laquelle les gens auront de très bonnes raisons d’y accorder davantage d’attention. Des visions du Québec se dessinent enfin, le spectacle est palpitant pour ceux que ça interpelle, la CAQ est peut-être en train d’échapper la majorité et le dernier droit ressemblera davantage à un peloton qu’à une file. Un sprint qui commandera du souffle et de la constance.