Chronique

La petite poche arrière

CHRONIQUE / On a parfois l’impression que le premier ministre et chef du Parti libéral du Canada tient le Québec pour acquis. Imaginez si la rumeur d’un Steven Guilbeault joignant ses rangs s’était avérée fondée! Bien que des gens maintiennent la version de La Presse au moment d’écrire ces lignes, le principal intéressé tend plutôt à nier. Sans toutefois décocher un «non» ferme.

Les sondages récents — pour ce que ça vaut, dira-t-on — suggèrent non seulement que le Parti libéral du Canada (PLC) est encore dominant au Québec, mais aussi que les conservateurs ne soutiennent pas leur éphémère percée du printemps dernier, que le NPD n’y a plus d’ascendant et que le Bloc québécois, réunifié depuis peu et à l’aube d’une refondation (terminologie qu’adoptent aussi tant le PQ que le PLQ), ne performe encore pas de façon convaincante.

En Ontario, par contre, Doug Ford n’a fait ni une ni deux avant d’offrir la collision frontale à Justin Trudeau. Ce sera une tout autre affaire. Pas mal de gens prétendent que le PLC ne pourra plus se passer du Québec. Certains en doutent, mais tout le monde admet que l’Ontario sera névralgique. Le contingent ontarien aux Communes est de 121 sièges. Celui du Québec, de 78. Plus de 150 % en faveur de l’Ontario. Plus du tiers du total.

Ainsi, malgré un sentiment entre peu enthousiaste et franchement hostile au pétrole chez les Québécois dans la foulée du drame collectif d’Énergie Est (allez savoir pourquoi Andrew Scheer veut tant le ranimer…), Justin Trudeau y va de milliards dans l’achat de Trans Mountain en Colombie-Britannique, quitte à montrer ses biceps de boxeur d’un soir.

L’Ontario souffrira presque comme le Québec du recul du Canada sur la gestion de l’offre indispensable aux industries agricoles du lait, des œufs et de la volaille. Le Québec, lui, ne gagne ni ne préserve rien de spécifique dans la version rebidouillée de l’ALENA. L’Ontario protège l’essentiel de ses avantages exclusifs pour l’industrie automobile. Il est facile d’y voir une transaction consentie au détriment du Québec.

Dans le cas des droits élevés que les É.-U. continueront d’imposer sur l’acier ontarien et l’aluminium québécois, ou même du petit commerce transfrontalier ou des transactions en ligne, on n’a pas sauvé tous les meubles. Tout le monde semble y perdre, et parmi eux, tant l’Ontario que le Québec. Où y a-t-il des gains dans ce nouveau traité où le Québec perd au final un peu plus que sa voisine?

On nous apprenait cette semaine que le gouvernement du Canada envisage de couler de nouveaux milliards de dollars dans l’énergie nucléaire, maintenant privatisée. Encore un puissant lobby ontarien qui s’ennuie de la belle époque des déficits épongés pour une industrie dont les dangers sont terribles et dont, encore une fois, le Québec ne veut pas et n’y gagne rien. Les milliards qu’on a failli perdre dans la reconstruction de Gentilly II et la menace latente de contamination de l’eau potable du Québec par les installations de Chalk River ne semblent pas peser bien lourd à Ottawa et Toronto.

Le Canada se magasine un affrontement avec le nouveau gouvernement du Québec. Plusieurs, en fait. Le premier porte sur le recours à la disposition dérogatoire pour assurer la mise en œuvre d’une éventuelle loi assurant la laïcité du petit bout de l’État où des gens exercent une autorité coercitive ou encore enseignent à nos jeunes. Justin Trudeau calcule que chaque vote perdu au Québec lui en vaudra deux dans la région de Toronto. Ressortir Jean Chrétien qui accuse le relatif consensus québécois de manquer de bon sens et d’être un débat inutile, ce n’est pas une indication que les libéraux craignent le verdict du Québec.

En prime, le Parti libéral du Canada peut compter sur un nouvel allié : la ritournelle de Maxime Bernier, joviale et libertarienne, à deux mains dans la base conservatrice. Maxime Bernier a peut-être la candeur de rêver à plusieurs sièges, mais chez les libéraux et les conservateurs, on ne fantasme ou ne s’effraie qu’en termes de pourcentages de votes soutirés par le Parti populaire du Canada. La poussée conservatrice au Québec est menacée par la vengeance de Maxime Bernier. Il n’a pas digéré qu’on vende des cartes de membre aux agriculteurs qu’il menaçait et lui subtilise ainsi une victoire qu’il croyait acquise à la tête des conservateurs. Justin jubile.

Bref, les billes de Justin Trudeau et du Parti libéral du Canada sont en Ontario en vue du scrutin de 2019. Pas qu’il n’aspire plus à conserver ses sièges au Québec, mais bien parce qu’il les croit acquis.

Ça semble imprudent, mais il a le temps de se raviser et de mieux les protéger encore. Si M. Trudeau traitait les provinces, le Québec et leurs premiers ministres comme des égaux complémentaires et partenaires plutôt que comme des vassaux à mettre à son pas, il en arriverait possiblement à des relations cordiales qui, au Québec en tout cas, favoriseraient une position pour l’instant solide que parce que ses adversaires y sont faibles. Et les conservateurs se fendent une cour assidue à la CAQ…

Jusqu’à nouvel ordre, donc, Justin Trudeau et sa garde rapprochée se bercent de l’illusion que le Québec tient au complet dans la petite poche arrière du costume du jour. Steven Guilbeault y trouvera matière à réflexion bien au-delà d’incohérences que son adhésion au PLC pourrait exacerber.

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Signes religieux et nationalisme modéré

CHRONIQUE / Marine Le Pen n’est pas une amie que François Legault désire fréquenter. On le comprend. Elle a vilement tenté de récupérer à son profit l’élection au Québec d’un parti politique qui n’a rien à voir avec sa bande d’insécures identitaires ne proposant que le rejet et la division xénophobe. Qu’on soit d’accord ou pas avec les propositions de la Coalition avenir Québec en matière d’immigration, d’identité ou de laïcité, rien ne justifie pareille association. La campagne électorale et les prochains mois promettent d’avoir été une nouvelle tribune pour des allégations de racisme à l’encontre de qui que ce soit voulant intervenir sur les enjeux mentionnés.

Je m’attends comme tout le monde, y compris ses propres électeurs et parfois même ses propres élus, à ne pas être d’accord avec la mise en œuvre de plusieurs engagements électoraux de la Coalition avenir Québec. Toutefois, il s’agit de politiques formulées publiquement et dont la réalisation est légitime. La victoire et le mandat de la CAQ sont sans équivoque.

Bien sûr, on tergiverse sur les explications d’un tel résultat. Les théories se bousculent, entre déni et prévisionnisme à rebours. Le vote du PLQ et du PQ a fondu. Celui de QS s’est concentré avec une redoutable efficacité. Celui de la CAQ s’est harmonieusement réparti dans l’ensemble du territoire à l’exception de l’île de Montréal, où le parti fait une percée quand même historique, et les périphéries à l’est du Québec. L’analyse du comportement des électeurs selon leur âge sera singulièrement intéressante. On peut parler au Parti québécois d’un décrochage générationnel. Peut-on aussi parler d’une génération qui n’a pas tenu compte de la vraisemblance des engagements, mais bien de la vision, de l’intention qu’ils portent? La jeunesse semble en grande partie avoir voté aux antipodes du soi-disant vote stratégique.

François Legault a livré mardi un discours sans faute, reprenant sans ambiguïtés ses engagements emblématiques, identifiant certains écueils, se voulant rassembleur, sans arrogance ni amertume. Les médias ont bien tenté de mettre tout de suite à leur main un gouvernement ayant recruté chez les proches de Stephen Harper. Mauvais augure pour l’accessibilité. S’il est hasardeux d’affronter les médias au premier jour d’une campagne électorale comme l’a fait Pauline Marois, il peut au contraire être judicieux de tracer la ligne aux premiers jours d’un mandat de quatre ans. Le premier ministre n’est pas une usine à manchette même s’il a un devoir de reddition de compte devant la population. Il a aussi tout à fait raison de déléguer des porte-parole de talent choisis au sein de son caucus.

Dans tous les cas, il a pour un temps droit au bénéfice du doute et, à part la société civile, personne ne lui offrira une vive opposition avant un très long moment. L’espace sera occupé par la prochaine élection fédérale et l’auto proclamation de Québec solidaire «véritable opposition officielle» ne compensera pas la fragilité du PLQ et du PQ dont les au moins dix-huit prochains mois seront introspectifs.

C’est dans ce contexte que la CAQ s’est vue confrontée à la question de la laïcité de l’État dès les premières heures de son règne. Sans chercher à se défiler, Geneviève Guilbault et Simon Jolin-­Barrette ont affirmé que la CAQ irait de l’avant, n’exclurait pas la clause dérogatoire et tenterait de relocaliser les employés de l’État en autorité qui refuseraient de retirer leurs signes religieux, à défaut de quoi ils seraient mis à pied. Judicieux? Discutable… Courageux? Oui.

Raciste? La religion n’est pas une considération raciale — quoi que cette notion galvaudée et archaïque veuille dire —, mais bien culturelle. De plus, on identifie la majorité de descendance française du Québec au catholicisme et elle sera assujettie aux mêmes restrictions. Avouons que dans cet esprit, le même courage suggère avec insistance que soit retiré le crucifix installé au-­dessus du siège du président de l’Assemblée nationale par Maurice Duplessis.

Le recours à la clause dérogatoire est inadmissible? Elle est pourtant incluse sans équivoque dans la Loi des lois, la Constitution canadienne, promulguée par le père du premier ministre actuel du Canada et à laquelle la colonie québécoise refuse encore d’adhérer, 36 ans après son imposition. Simon Jolin-Barrette l’a exprimé avec plus de modération, mais de façon aussi claire.

La proposition de la CAQ a de fortes chances de rallier un solide consensus au-delà des accusations exagérées de racisme chez les suspects habituels. Son principal adversaire est le quotidien. Beaucoup d’entre nous ont un collègue, une belle-sœur ou un voisin qui porte un signe religieux au travail. La plupart d’entre elles et eux ne seront pas visés par la loi. Ils se sentiront tout de même agressés, ostracisés, et solliciteront ce sentiment de culpabilité si facilement distillé chez les Québécois. Chez moi aussi d’ailleurs. Je ne serais pas du tout surpris que la CAQ contourne l’opprobre en offrant la clause grand-père, une reconnaissance de droit acquis pour ceux qui portaient déjà des signes religieux jusqu’à une date butoir. Peut-être même qu’une telle disposition amoindrirait la menace d’une contestation judiciaire et la nécessité de recourir à la clause dérogatoire. N’y comptez pas trop…

Enfin, la CAQ carbure au nationalisme. La clause dérogatoire en est un instrument important. En effet, la question ne se poserait même pas si le Québec était souverain, mais les indépendantistes du Bloc québécois et du PQ doivent s’abstenir de faire de cet enjeu une lutte pour le pays. Une telle attitude détournerait le débat et forcerait François Legault à une moindre détermination pour ne pas se faire affubler, lui, du grelot souverainiste qu’il craint tant.

Pour l’instant, passablement affaiblis, les adversaires de la CAQ doivent se rallier à ce qui demeure un nationalisme modéré, quoi qu’ait envie d’en dire l’odieuse Marine Le Pen.

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Ça commence à peine...

CHRONIQUE / Lundi, le Québec laissera derrière lui une campagne électorale qui risque de marquer l’histoire en élisant un parti n’ayant jamais exercé le pouvoir. Une première depuis celui de René Lévesque en 1976. Ce sera aussi le premier scrutin qui aura été réalisé dans le respect de la loi instaurant les élections à date fixe. Une des conséquences de cette souhaitable innovation aura été le démarrage réel de cette campagne longtemps avant son déclenchement officiel et une contamination sévère du fonctionnement des institutions.

La politique québécoise est peut-être en transition du bipartisme vers le multipartisme. Plusieurs ont abordé cette question, dans certains cas dans le but d’annoncer la disparition de l’axe constitutionnel dans le débat politique. La polarisation Canada-Québec aurait contribué au maintien du bipartisme, prétend-on. Or, le Québec et le Canada ont connu depuis 50 ans plusieurs épisodes de gouvernements minoritaires, attributs du multipartisme. En annonçant la fin de l’«axe de la souveraineté», on omet opportunément que s’ils ne se divisaient pas, les souverainistes progressistes déclasseraient nettement la CAQ pour «battre les libéraux». Allez jeter un coup d’œil sur le BAROMÈTRE (PQ + QS = 37 % chez les décidés et enclins), en particulier chez les Francophones (PQ + QS = 43 % chez les décidés et enclins).

Il se peut ainsi qu’après les moutures de 2007 et de 2012, le Québec se donne de nouveau un gouvernement minoritaire. Un gouvernement minoritaire, ça ne dure pas quatre ans. Pauline Marois a fait le choix de provoquer une élection en 2014. On a prétendu qu’elle a payé le prix de n’avoir pas respecté sa propre loi. Qui pense vraiment que le mandat aurait duré quatre ans? Personne. Les oppositions auraient fait tomber les péquistes avant le terme. Pauline Marois n’a qu’essayé d’en choisir elle-même le moment. Le poing en l’air de PKP a disposé de l’aventure en livrant un argument de campagne rêvé à Philippe Couillard : l’agenda référendaire caché des conspirateurs péquistes.

Un gouvernement minoritaire, c’est la campagne électorale permanente, une crise aigüe et ininterrompue de partisanerie. Ça ne rend toutefois pas l’État inopérant. Depuis 50 ans, le Canada en a connu quatre, et depuis 12 ans, le Québec en a vu deux.

Comptez sur le PLQ pour se reconstruire. L’instrument politique d’une influence plutôt économique rebondira rapidement et revendiquera le pouvoir dont il croit qu’il lui appartient en propre. Les Moreau, Anglade, peut-être Taillefer ou Proulx et certainement quelques surprises piaffent déjà d’impatience. Au contraire, la CAQ, inexpérimentée, confrontée à une machine de l’État mise à la main du PLQ par 15 années de pouvoir, collage de gens d’allégeances multiples ou inexistantes et qui se voient tous ministres, aura bien du mal à ne pas être gravement bousculée durant un mandat minoritaire. Jamais les deux mains sur le volant, comme dirait l’autre.

Enfin, les affaires intimes du Parti québécois et Québec solidaire se perpétueront sur la voie publique. Téléréalité singulièrement ludique, un peu perverse. Imaginez un QS avec quelques sièges seulement de moins et quelques points seulement de moins que le Parti québécois. Qui croit que les factions les plus extrêmes et les moins souverainistes de QS demanderont autre chose qu’une humiliation complète du PQ? Il s’y refusera. Déjà, ici et là, on entend la voix de la raison répéter que le prolétariat du monde entier, c’est bien beau, mais que ça assure le pouvoir aux fédéralistes de droite ad vitam æternam. Y aura-t-il une normalisation des relations entre ces frères ennemis.

Surtout qu’il y aura aussi un scrutin à Ottawa dans un an. Ou avant.

Imaginons Justin Trudeau jeté hors de l’ALENA comme un malpropre. Ça ressemble déjà à ça. Affrontera-t-il l’électorat en pleine humiliation et avec une économie gravement ébranlée ou sera-t-il tenté de solliciter un «mandat fort» pour négocier même si, évidemment, Trump se moquera totalement de son mandat, fort ou pas? Il n’en faut pas davantage pour que de nouveau, les couloirs de la colline Parlementaire à Ottawa ne frémissent d’une théorie d’élections précipitées. Très précipitées… Les conservateurs sont prêts et Maxime Bernier n’a pas commencé à infliger de réels dommages. Le NPD est en lambeaux. Tentant, au moins comme rumeur d’officines.

J’oubliais le Bloc québécois qui frayait encore avec les 20 % il n’y a pas si longtemps. En mauvais état, mais rassemblé, sans beaucoup d’argent, sans candidats, sans chef(fe). Ce qui nous ramène… à QS. 

On parle beaucoup trop de Québec solidaire dans cette campagne compte tenu de son poids réel, dira-t-on. Parlons plutôt de son utilité réelle. Chaque point gagné par QS sur le Parti québécois fait tomber un comté dans la besace de la CAQ. Ne vous étonnez donc pas qu’au cours de la prochaine année, une des principales questions de la politique au Québec soit de déterminer si les troupes de Québec solidaire renoueront avec les fédéralistes du NPD ou soutiendront les souverainistes du Bloc québécois. Ils pèsent lourd, chez QS, et ils le savent… 

Gouvernement minoritaire, courses à la direction des partis défaits, mariages et divorces, scrutin fédéral anticipé ou pas… Les 12 prochains moins ne seront pas moins intenses que les 12 derniers.

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Le débat de trop?

CHRONIQUE / Les pièges étaient tendus. Certains les ont contournés, d’autres pas. On ne saura qu’au gré des prochains jours si ce troisième débat d’une campagne à l’emporte-pièce et essoufflante aura changé la donne. Pour les commentateurs de tous jus, le verdict est tombé, mais nous n’avons qu’un vote chacun. Comme s’il en avait manqué, il reste l’exercice d’information récréative de Tout le monde en parle. Compte tenu des profils d’auditoires des uns et des autres, cette dernière intervention simultanée des quatre chefs sera aussi très importante.

Autres lendemains de débat, autre tourbillon d’influenceurs, chroniqueurs et analystes — dont votre modeste serviteur — de plus en plus suspectés en cette fin de course serrée et intense de négliger leur réserve et plonger dans la mêlée sans vraiment l’admettre.

Certaines évidences émergent toutefois : François Legault a fait mieux. Beaucoup mieux. Moins grimaçant, moins belliqueux, meilleure livraison de messages bien préparés, acte de contrition sur l’immigration, pertinent sur la laïcité, perspective économique plus efficace. La fin d’une chute qui semblait interminable est maintenant possible. Le séjour au purgatoire est terminé.

Il est aidé en ceci par l’erreur, à son tour, de Philippe Couillard. Quelque 75 $ de victuailles pour une famille pour une semaine. Comment peut-on penser une telle chose? En ignorant complètement la réalité et le quotidien des gens dont le premier ministre sollicite la confiance. Erreur, maladresse, oui, mais aussi révélation de plus d’une personnalité cérébrale et peu empathique. Encore vendredi, il a tenté par tous les moyens de s’en sortir et sa réponse habile — il n’a que fait état d’une réalité à laquelle il est sensible, dit-il — ne suffit pas. Le grelot est accroché.

Bien sûr, la palme de la maladresse lors de cet échange à TVA va à Jean-François Lisée. Non, il n’a pas eu ce débat d’apocalypse que le spin a voulu lui attribuer dans les heures suivantes, mais oui, il a été d’une grande imprudence. Pourquoi se rendre de nouveau vulnérable à cette persistante accusation d’arrogance? Pourquoi s’en prendre à Manon Massé et QS, téflons, le vent en poupe, fluorescents d’autorité morale dont ils n’ont pas à prouver la viabilité et de surcroît, sur une formalité interne qui n’intéresse personne…?

Pour arranger les choses, Pierre Bruneau s’instaure véritable vedette du débat, rabroue Lisée et le prend en grippe pour la première heure de l’exercice. Cet homme affable, courageux et attachant deviendra le glaive par lequel le débat de Lisée s’enlisera. Le chef péquiste n’a que lui-même à blâmer. Il aura du mal à retrouver un certain aplomb en seconde heure. Il lui reste Tout le monde en parle et il a brûlé dans un moment malheureux son capital d’attaques contre ses adversaires. Il n’a pas été si mauvais, il a transmis de l’information pertinente, il maîtrisait toujours autant ses dossiers. C’est toutefois son sang à lui que la machine a senti jeudi. Les commentateurs ne lui pardonneront plus rien.

Cela dit, selon ce que mesurait le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 vendredi matin, les libéraux seraient toujours en avant de 1,6 % (28,9 %) sur la CAQ à 27,3 %. Québec solidaire est à 16,4 %, mais surtout, le Parti québécois atteint un 23,4 % sans précédent. Inespéré. Fragile? Entre le meneur et le quatrième joueur, l’écart n’est plus que de 12,5 % et entre l’équipe du Parti québécois et le premier ministre Couillard, de 5,5 %. Un retard de moins de 3 % sur la CAQ, de 3,3 % chez les francophones et 3,4 % dans le «reste du Québec». Il ne fait aucun doute que ce qui se dit en ces lendemains de débat est névralgique. Chacun d’entre nous sent bien le poids du crayon et du micro qu’il a en main.

Enfin, une question devra être posée. On reproche aux chefs l’acrimonie qui plombe les débats, les privant d’une large part de leur pouvoir d’information. Les chefs n’en sont pas les principaux responsables. L’appareil média se nourrit de ces affrontements, et les plus vifs et désordonnés ils sont, les plus écoutés ils semblent aussi être. Ça sert bien le commerce, mais mal la démocratie. C’est peut-être la formule même des débats qui doit être revue : davantage d’interventions en parallèle, moins d’affrontements programmés, moins de complaisance face aux obstructions systématiques, moins de spectacle au détriment du mandat d’aider les électeurs à faire un choix.

Dans l’intervalle, il est légitime de nous demander aussi si ce débat était de trop. Parce qu’encore ici, le commerce a imposé un spectacle de plus au détriment d’un grand rendez-vous national lors duquel les réseaux mettent leurs différends de côté pour le bien commun. Comme on le demande si souvent aux partis politiques.

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Après une grande respiration

CHRONIQUE / Le point à Doug Ford. L’Ontario a établi les standards sur lesquels on juge les affaires de l’État et l’économie du Québec. Ce faisant, le débat de jeudi a révélé les limites d’une formule qui privilégie la forme au fond. Bien sûr. Sur cette question et d’autres, il s’est dit des choses au cours de ces un peu plus de deux heures qui ne passent aucun test des faits ou du bon sens, mais que même les adversaires ont un peu regardé passer. Le résultat s’est toutefois révélé un débat distrayant, coloré, rythmé et où chacun a pu brosser à gros traits la vision de son parti en plus de se définir soi-même. Jusqu’à maintenant, les autres définissaient chacun et les promesses anecdotiques faisaient figure de vision. Réussi.

Il faut plus que 12 heures pour bien mesurer l’impact des prestations de chacun sur l’opinion publique. Le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 est l’outil idéal pour le faire. Les 800 appels quotidiens qui sont effectués en vue de l’échantillon publié vendredi ne peuvent pas tenir compte du débat qui s’est terminé après 22h jeudi. En revanche, ceux de samedi et de dimanche le font et estampilleront peut-être ce débat comme le moment le plus immédiatement influent de la campagne à ce jour.

J’ai pu croiser beaucoup de commentateurs tout de suite après le débat. Je partage l’essentiel de leur analyse. Manon Massé protège un rêve, et je le dis sans arrière-pensée. Aucun des électeurs de Québec solidaire ne pense que Manon Massé est la prochaine première ministre du Québec. Le programme de QS tente cette fois-ci de s’ancrer davantage dans le réel et le possible, mais il y a loin entre ce manifeste et un programme de gouvernement. Son rôle était d’enluminer le rêve et ainsi conforter ceux qui le veulent ainsi. Ça semble réussi. Elle a parlé moins longtemps parce qu’elle s’est refusée à couper la parole ou empiéter par-dessus celui ou ceux qui parlaient déjà pêle-mêle. Elle a gagné à cet exercice qui rappelait Françoise David en 2014. Il s’agissait certainement d’une stratégie bien établie avant le début du débat. Enfin, elle semble avoir été la seule à vouloir que la section réservée à la souveraineté traite de souveraineté.

À force de vouloir projeter une image de bon père de famille et devant défendre le bilan presque sans partage des 15 dernières années, Philippe Couillard s’est avéré absent pour de longs moments de ce débat. Il devait résister à la tentation de la ligne cinglante, assassine, cérébrale ou méprisante. Ce n’est pas un succès, mais je doute que le PLQ ait perdu des appuis au cours de ces deux heures. En revanche, pris entre les feux croisés des trois autres chefs, François Legault a eu du mal à se contenir et à s’imposer comme premier ministre désigné. Tantôt renfrogné, tantôt indigné, servi sinon protégé par le rythme qui passait rapidement sur certaines incohérences et avec aussi quelques excellents moments, évitant jusqu’au décrochage de parler de Christian Dubé et ainsi de nationalisme économique, et bousculé par Monsieur Couillard sur le «test d’expulsion», François Legault ne pouvait pas s’en sortir indemne. Beaucoup de ses électeurs étaient jusqu’à récemment des partisans du PLQ ou du PQ. Si Philippe Couillard n’a certainement pas réussi à récupérer beaucoup de ces votes, Jean-François Lisée y est peut-être arrivé. Un peu.

La plupart les observateurs ont concédé la victoire à Jean-François Lisée. Outre cette manie de demander aux autres de le laisser parler sans leur en offrir autant — un reliquat de sa course à la direction du Parti québécois contre Alexandre Cloutier — et malgré un certain ralentissement en seconde heure, Jean-François Lisée a remis une carte presque parfaite aux juges : clarté, mots d’esprit, synthèse, attitude ont très bien servi le chef péquiste qui a livré la performance attendue. Et un peu plus. On peut douter toutefois qu’au pointage, il en aille aussi bien. Combien de gens ont vraiment changé d’idée suite au débat d’hier en faveur du Parti québécois? Quelques-uns. Peut-être plusieurs. Le vote est encore notoirement volatil. Il n’a toutefois pas saisi l’occasion de ramener à lui des votes souverainistes en fugue chez QS ou à la CAQ en lançant la rengaine — pertinente, mais dilatoire — de la gestion de l’offre alors que l’ALENA aurait dû avoir un bloc à part.

La table est mise pour une fin de campagne où les écarts se resserreront encore davantage et au cours de laquelle les gens auront de très bonnes raisons d’y accorder davantage d’attention. Des visions du Québec se dessinent enfin, le spectacle est palpitant pour ceux que ça interpelle, la CAQ est peut-être en train d’échapper la majorité et le dernier droit ressemblera davantage à un peloton qu’à une file. Un sprint qui commandera du souffle et de la constance.

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Polarisation et participation

CHRONIQUE / La Coalition avenir Québec se retrouve en position plus confortable dans le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 avec quelque 5 % d’avance sur le Parti libéral du Québec. Les effets de la semaine difficile se sont peut-être estompés, à moins que ça ne soit le retour d’un fond de commerce emblématique de la CAQ : l’immigration et le test de valeurs et de français imposé aux immigrants.

Malgré les racines de la Coalition qui remontent à l’ADQ de Mario Dumont, par le discours et l’argument du changement, la CAQ profite aussi d’un vote de protestation car, ne représenterait-il qu’une fraction de son soutien, un tel vote existe. Or quelle est la solidité d’un vote d’humeur, de protestation ou de changement lorsque vient le jour du scrutin?  Est-ce un vote assez mou pour menacer les chances du parti de François Legault de former le prochain gouvernement?

La question est d’autant plus pertinente qu’en terme de financement populaire, la CAQ est bonne dernière, derrière même Québec solidaire, le PLQ et loin derrière la cible du moment sur le champ de bataille identitaire : le Parti québécois. Si tant est que le financement populaire se conjugue comme le dynamisme d’une base militante active, la CAQ ne profiterait pas le 1er octobre de la plus efficace machine de sortie de vote. Avantage PQ, avantage PLQ.

Enfin, même si les troupes de Monsieur Legault semblent s’en remettre aujourd’hui, les fluctuations récentes de leurs appuis jusqu’à une égalité statistique ont de quoi inquiéter quant à la solidité du vote. La polarisation de ce vote autour de la menace du français et de celle de l’immigration, perche que Jean-François Lisée a aussitôt saisie pour ne pas se laisser distancer, a notamment pour but de fouetter l’électorat autour d’un thème d’une intensité utile.

Le thème identitaire peut créer des inconforts chez ceux qui appréciaient une campagne qui nous l’avait épargné jusqu’à cette semaine. Même s’il est trop tôt pour le dire, il est possible que sa relance ait donc eu pour but de dynamiser une campagne qui s’essoufflait. 

Cette polarisation présente un autre avantage. Il ne suffit pas que les électeurs aient une intention favorable à la CAQ en sondage. Ils doivent passer à l’acte le 1er octobre. Il y a assurément des électeurs pour qui français et immigration ont ce potentiel.

Ainsi, l’émergence du thème de l’identité peut aussi servir un autre enjeu crucial pour la CAQ : que le taux de participation de ses supporteurs se traduise en votes sonnants et trébuchants. La participation pourrait faire foi du résultat de l’élection du 1er octobre.

La preuve que le thème porte? Le PQ aussi s’est retroussé avec un sommet depuis que le BAROMÈTRE mesure les intentions de vote au quotidien avec un encourageant 21,1 %. On peut toutefois se demander quelle part de ces hausses sont attribuables à la chute tant du Parti vert et du Parti conservateur du Québec, respectivement à 1,3 et à 1,1 %.

Encore cette fois, il faudra voir comment se dessineront les tendances des prochains jours.

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La CAQ s’inquiète-t-elle trop tôt?

CHRONIQUE / La Coalition avenir Québec mène dans tous les sondages depuis tellement longtemps que la question est de savoir si elle formera un gouvernement minoritaire ou majoritaire. Oui, l’avance de la CAQ est passée de 8,2 % à 1,7 % sur le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 avant de remonter vendredi matin à 2,9 %. À l’intérieur d’une marge trop étroite pour être très significative, mais ce sont quand même des données revues tous les jours. De telles variations sont tout à fait normales et peut-être doit-il y avoir une nuance entre un suivi minutieux et une inquiétude qui changerait les plans de la formation de François Legault?

Chez les francophones, avec 34,4 % d’intention de vote chez les décidés et enclins contre 22,9 % pour les péquistes et 21,5 % pour le Parti libéral, la CAQ jouit d’une avance imposante. C’est cette avance qui lui assurerait le pouvoir et reléguerait le Parti québécois à une peut-être maigre seconde opposition. Les projections de Qc125 placent d’ailleurs, encore et durablement la CAQ en territoire légèrement majoritaire.

Il est donc normal dans ces conditions que la CAQ soit la cible d’attaques virulentes de ses adversaires. Comme tout parti, elle a des points plus faibles, des positions qui ont évolué au fil du temps et des progrès dans les sondages d’opinion publique. On voulait élargir le «marché électoral» d’un parti allant probablement gouverner pour une première fois. Ces lacunes sont exploitées, donc. Faut-il y voir une raison de s’inquiéter parmi les troupes de François Legault? La meilleure approche ne reste-t-elle pas de faire sa campagne, s’en tenir au plan de match et profiter de l’attention médiatique que procure la position dominante?

C’est dans ce contexte qu’on peut se questionner sur trois sorties récentes de François Legault. D’abord, en réponse à un journaliste alors que tel n’était pas le thème de l’annonce à laquelle il procédait, le chef de la Coalition avenir Québec non seulement réaffirmait sa position quant à la réduction de 50 000 à 40 000 du nombre d’immigrants que le Québec accueillerait dès la première année d’un gouvernement de la CAQ, mais il précisait que cette coupe de 20 % allait être appliquée à tous les types d’immigration, y inclus ceux qui exigeront alors une négociation avec Ottawa. On relançait alors le débat identitaire avec la touche nationaliste d’une possible confrontation avec Ottawa. Les stratèges de la CAQ s’inquiètent-ils d’une amorce de remontée du Parti québécois? Ce matin encore, on revenait sur le test imposé à ces mêmes immigrants moins nombreux…

Par la suite, François Legault y allait d’une affirmation étonnante : le français risque de plus ou moins disparaître au Québec en deux générations. Que le français soit menacé est l’objet d’un consensus chez tous les partis outre le PLQ, qui admet toutefois la nécessité de le soutenir. Qui craint réellement qu’une telle menace soit à ce point importante et imminente? Encore ici, on lorgne les électeurs péquistes.

Enfin, dans le but de battre les libéraux de Philippe Couillard, le chef caquiste en appelle — déjà — au vote stratégique. Étrange notion en vertu de laquelle au lieu de voter pour ce qu’on veut, on vote pour autre chose pour disposer ce dont on ne veut pas… L’appel au soi-disant vote stratégique apparaît dans à peu près chaque campagne électorale, mais rarement si tôt, et rarement d’un parti qui est aux commandes de la campagne. De nouveau, c’est une sollicitation adressée à ses «amis péquistes» que lance François Legault.

Les tacticiens qui entourent le chef de la CAQ, dans plusieurs cas, connaissent bien le Parti québécois pour y avoir été actifs jusqu’à tout récemment. Monsieur Legault lui-même y a été un souverainiste impatient. Que lisent-ils dans la situation et dans le BAROMÈTRE qui justifie une telle stratégie à ce moment-ci?

Quelle que soit leur analyse, on pourra tenter d’en discerner l’effet auprès de l’électorat au cours des prochains jours en jetant un coup d’œil quotidien au BAROMÈTRE. Il reste beaucoup de politique à déployer entre maintenant et le 1er octobre et la campagne, en effet, se resserre entre les trois principaux partis en plus d’être colorée par les aspirations davantage nationales de Québec solidaire.

Chronique

Trop positive, la campagne?

CHRONIQUE / Le Parti québécois peine à retrouver le plancher symbolique des 20 % d’intentions de vote dans le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018. Les observateurs s’entendent pour dire que la «zone payante» commence à peu près là. Il y a un an, les premières déceptions du Parti québécois sous ces 20 % faisaient figure de catastrophe qu’on espérait momentanée. Aujourd’hui, toucher ce cap est devenu «payant», comme s’il s’agissait de gains pour une formation qui avait pourtant une trentaine d’élus au moment de la dissolution de la Chambre.

Le Parti québécois peine à retrouver le plancher symbolique des 20 % d’intentions de vote dans le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018. Les observateurs s’entendent pour dire que la «zone payante» commence à peu près là. Il y a un an, les premières déceptions du Parti québécois sous ces 20 % faisaient figure de catastrophe qu’on espérait momentanée. Aujourd’hui, toucher ce cap est devenu «payant», comme s’il s’agissait de gains pour une formation qui avait pourtant une trentaine d’élus au moment de la dissolution de la Chambre.

Lucidité et audace, on ne reprochera pas à Jean-François Lisée d’en manquer. Ajoutons un consensus ambiant sur son énergie et sa bonne humeur, pourtant mise à rude épreuve par les Marcotte dans Drummond-­Bois-Francs et Blanc dans Mercier. La magie de l’autobus se prolonge, l’annonce de mesures originales porte, jeunesse et pourtant expérience de l’entourage étonnent. En ce début de campagne, le Parti québécois a soutiré une visibilité démesurée si on la compare à son poids relatif en sondages. Surtout, il reste du temps. Beaucoup de temps. 

Assez de temps en fait pour que cette approche positive voit son effet s’étioler au rythme où l’intensité de la campagne et des enjeux croîtront. Ça ne saurait tarder, et avant même que l’effet de ce démarrage joyeux du PQ ne soit mesurable sur le BAROMÈTRE.

Souhaite-t-on une campagne sombre de «fake news», de «lock her up» et d’injures sur les réseaux sociaux à l’américaine? Certainement pas! On s’étonne quand même de certains scrupules. Par exemple, lorsque François Bonnardel avoue candidement sur les ondes de LCN avoir été informé de l’emprunt d’Éric Caire auprès d’un maire de son comté, le chef en devient responsable. L’institution CAQ savait. En toute connaissance de cause, la CAQ et son chef ont cautionné ce qui sera dénoncé et admis comme une erreur ou un conflit d’intérêts. Pourtant, personne n’en pipe mot.

L’ALENA prend l’avant-scène de la campagne électorale québécoise. À très juste titre. La plupart des autres enjeux abordés à date font pâle figure sous la menace qui plane au-dessus de l’agriculture, de la culture, du bois ou de l’aluminium québécois. Jean-François Lisée a l’idée à la fois pertinente et responsable d’une trêve et de la signature d’une lettre commune enjoignant à Justin Trudeau de ne pas compromettre la gestion de l’offre.

On s’attend alors à une polarisation. D’une part les nationalistes et souverainistes affirmant que seul un Québec siégeant à la table ou franchement indépendant pourrait bien faire valoir ses intérêts commerciaux. En face, on imagine les fédéralistes répéter que le Québec ne ferait pas le poids et le PLQ insister sur le risque et l’incertitude d’un gouvernement de la CAQ en ces temps troubles. Alors que cette polarisation servirait tant le PLQ que le PQ pour prendre la CAQ en sandwich et gruger des votes à ses marges plus fragiles, c’est François Legault qui y va d’un énoncé d’un autre temps: l’Ontario cesserait d’acheter le lait d’un Québec souverain. Bien sûr.

Parce qu’il n’y a que peu ou pas de transfert de vote entre le PLQ et le PQ, les gains que l’un et l’autre font le sont surtout au détriment de l’adversaire commun, la CAQ. La meilleure façon de soutirer ces votes peut ne pas être d’attaquer la CAQ — quoique… —, mais bien de se provoquer entre eux, renvoyant l’attention des médias de l’un vers l’autre, prenant le contrôle du récit et effritant le vote déjà fragile, parce que tout nouveau, de la CAQ. Le PQ et le PLQ doivent récupérer des votes qu’ils ont déjà eus. La CAQ s’approprier des votes qu’elle n’a jamais eus. Présentement, le BAROMÈTRE indique qu’elle y arrive haut la main malgré quelques jours plus difficiles.

La campagne québécoise est-elle trop douce? Entre chèques aux familles qui sont l’équivalent de deux jours au salaire minimum et boîtes à lunch à l’école, on voit mal poindre une vision du Québec. Aux anecdotiques candidatures de vedettes qu’on ne connaissait pas hier se substituent des annonces qui ne changeront pas le monde.  Personne ne veut prêter flanc ou être l’agresseur. Ça ne durera pas. La fête du Travail, c’est lundi. Le coude se portera plus élevé mardi.

Chronique

«Swing state» Mauricie

CHRONIQUE / La politique est une drogue dure à laquelle la dépendance est durable. Pour plusieurs, c’est après quatre ans et demi d’impatience qu’une campagne électorale québécoise reprend enfin son envol. Voyons à quelle hauteur elle volera en effet parce qu’on a vu la politique fréquenter aussi les taupes au cours de ces derniers 54 mois…

Les autobus plus ou moins extravagants des chefs prennent aujourd’hui la route, suivis de ceux des médias… sans le logo du parti auquel chacun est affecté. Pas d’incident diplomatique avec les journalistes en début de campagne cette fois.

L’autobus de Philippe Couillard et du Parti libéral du Québec se dirigera presque aussitôt vers la Mauricie. La Mauricie? Une région en repli démographique qui a perdu un comté dans la révision de la carte électorale? Étrange choix.

Non en fait. Il existe aux États-Unis des États qui, lors des présidentielles, font largement foi du résultat en changeant d’allégeance d’un scrutin à l’autre. On les appelle les swing states. Dans la plupart des États étasuniens, on sait qui des démocrates ou des républicains emportera le support des Grands électeurs, mais on mentionne souvent la Floride, l’Ohio ou la Pennsylvanie comme des États dont le choix sera déterminant parce que dur à prévoir. On serait tenté de les comparer au circonscriptions dites baromètres au Québec. Sauf qu’au Québec, alors qu’on suppose qu’un tel comté penchera du côté du pouvoir, aux États-Unis, ce sont plutôt les swing states qui déterminent largement le gagnant.

Et si la Mauricie était une swing région?

On peut facilement nommer une trentaine de comtés qui iront sans aucun doute au PLQ, autant à la CAQ, une poignée probablement au Parti québécois et trois au moins à Québec solidaire. Ça ne fait pas pour autant de chacun des quelques dizaines d’autres, des comtés que nous appellerons comtés-charnières. D’abord, on sait où la plupart se retrouveront et il faut que l’imprévisibilité en soit récurrente.

En Mauricie, ça l’est! Sauf vague, on n’est jamais bien certain de comment votera la Mauricie. Le Parti québécois de Pauline Marois pensait bien s’approprier quatre et peut-être cinq des cinq sièges de la région en 2014. Ça ne s’est pas passé comme ça. La CAQ regarde avec convoitise les projections lui accorder l’entièreté de ce qui est devenu une région de quatre comtés. Mais le PLQ qui les détient présentement tous ne compte pas y renoncer ainsi. Le premier ministre vient passer le message jeudi.

De nombreux comtés seront arrachés de haute lutte entre la CAQ et le Parti québécois, mais on peut croire que la CAQ remportera la plupart de ces affrontements. Ce n’est pas un enjeu crucial. Une poignée mettront en scène une course serrée entre QS et le PQ, et quelques autres entre le PQ et le PLQ. Seule la circonscription de Laurier-Dorion risque de donner lieu à un affrontement entre d’abord QS et le PLQ, avec peut-être Maurice-Richard. Ce n’est pas là que la composition du gouvernement sera déterminée. Elle le sera dans les comtés où s’affronteront, loin devant les autres partis, les candidats de la CAQ et du PLQ.

Dans la région de Québec, la CAQ semble s’être donné une avance qui n’exclut pas un balayage. En Mauricie par contre, le PLQ espère encore sauver des sièges. Ces sièges pourraient faire la différence entre un gouvernement de la CAQ majoritaire ou minoritaire, voire du PLQ minoritaire.

Outre sa position de trouble-fête à qui on réserve une cour assidue, la Mauricie est aussi intéressante parce que c’est dans Champlain que la CAQ a demandé à Sonia Lebel de scénariser qu’elle n’y est pas parachutée. C’est aussi dans Champlain que Marmen fait travailler 1000 Mauriciens, dont beaucoup dans l’industrie de l’éolien que la CAQ remet en question. C’est la région où, pour lancer sa carrière politique, le frère de Julie Boulet du PLQ a prêté allégeance à François Legault de la CAQ. On lui a attribué la seigneurie de Trois-Rivières. Enfin, c’est Laviolette devenu Laviolette-St-Maurice qui a vu Julie Boulet exiger d’être désignée candidate par Philippe Couillard avant de se retirer inopinément, laissant la place un candidat de moindre intérêt.

Les sondages de Recherche Mainstreet dont on extrapole le résultat à partir des données du «Reste du Québec» et les projections de Qc125 suggèrent un balayage de la CAQ en Mauricie. Mais, après tout, c’est seulement aujourd’hui que commence la campagne dans une région où la politique n’est jamais ennuyante. L’enjeu n’est pas mince : si la CAQ échappe la Mauricie, il n’est pas du tout certain qu’elle sera au pouvoir le 2 octobre parce que la Mauricie n’est pas que charnière. Elle est aussi, un peu, baromètre.

Chronique

Le doigt de Justin Trudeau

CHRONIQUE / Justin Trudeau s’est acquis une respectable autorité morale. Au nom de valeurs cardinales — diversité, égalité, justice, paix… — il pointe les fautifs du doigt du juste. Il porte la voix des minorités et des opprimés de par le monde. Il jure, larme à l’œil, qu’il construira une harmonie durable entre la société blanche et les Premiers peuples. Il jure, l’arme à l’épaule, qu’il contribuera à la paix et à la sécurité en Lettonie et en Irak. Il porte les espoirs de chacune des lettres et chiffre du LGBTQ2. Il affronte le rustre président philippin qui confond justice et assassinat sommaire. Il accueille, entre novembre 2015 et janvier 2017, plus de 40 000 réfugiés de l’horreur syrienne. Il tient tête à Donald Trump au G7 puis au Sommet de l’OTAN et refuse de multiplier des dépenses militaires dont les Canadiens et les Québécois ne veulent pas…

Il y promet d’ailleurs de «protéger les “principes démocratiques” des pays occidentaux». Ouais. Bon. On y reviendra.

Il affirme aussi que «lorsque les femmes prennent la parole, nous avons le devoir de les écouter et de les croire». Ouais. Bon. On y reviendra.

On doit y revenir parce que l’autorité morale de Justin Trudeau est percée, craquée, ternie.

Il lui en reste. Beaucoup. Au Canada, on peut croire que Justin Trudeau incarne encore des valeurs passablement consensuelles. Si dans la genèse même du multiculturalisme canadien on ne trouvait pas une manœuvre pour noyer enfin la minorité française parmi toutes les minorités de la mosaïque canadienne, on pourrait y voir des valeurs d’accueil. Si le multiculturalisme n’était pas devenu un accessoire électoral qui épargne aux immigrants l’effort de l’intégration en échange d’un attachement durable au PLC, on pourrait y déceler une volonté humanitaire. Mais voilà : le multiculturalisme canadien ne parvient tant bien que mal à intégrer les immigrants que parce que la langue commune de l’Amérique est l’anglais. C’est cette faiblesse relative du français qui permet à la dynastie Trudeau de pointer un doigt accusateur sur le Québec qui se veut français et doit recourir à la contrainte. Raisonnable, mais contrainte.

En outre, sur la foi ajoutée aux dénonciations de victimes de comportements à caractère sexuel et malvenus, le portrait s’assombrit. On ne sait pas et ne saura jamais ce qui s’est passé un soir de l’an 2000 à Creston BC, dans une activité de la Fondation Avalanche. On ne saura jamais parce qu’aucun des protagonistes ne souhaite préciser ce que monsieur Trudeau a fait ou pas. On ne saura jamais si le «pelotage» — le mot est de La Presse canadienne — est affaire d’initiative insistante ou de perception de Rose Knight, alors journaliste au Creston Valley Advance.

Ce qu’on sait est qu’il dit s’être excusé d’un geste qui ne serait répréhensible que dans la perception de celle qui s’en affirme victime, anonyme jusqu’à tout récemment. Et qu’elle soutient que le geste fut réel, déplacé, et objet explicite des excuses. Et que le geste n’aurait pas été posé si le futur premier ministre avait su que madame Knight était journaliste. C’est bien assez pour douter, mais pas assez pour accuser.

Sauf aussi que Justin Trudeau a en effet lui-même dit à La Presse, le 28 janvier 2018, que «le harcèlement sexuel est un problème systémique. Il est inacceptable. Lorsque les femmes prennent la parole, nous avons la responsabilité de les écouter et de les croire.»… «et de les croire». Faut-il alors croire Rose Knight? Qu’en pensent les deux députés expulsés de son caucus pour des motifs comparables?

Justin Trudeau s’est aussi dressé en défenseur des principes démocratiques des pays occidentaux lors du sommet de l’OTAN. Est-ce que les principes démocratiques des pays occidentaux permettent ou cautionnent l’emprisonnement et l’exil d’élus catalans par les autorités espagnoles? Est-ce que le président de Catalogne, Carles Puigdemont, est un chef d’État moins légitime que Justin Trudeau? Est-ce que le droit à l’autodétermination du peuple catalan est moins valable que celui du Québec ou de l’Écosse qui ont, eux, tenu des référendums sur leur indépendance politique? On retiendra que les élus de l’Association des parlementaires de la Francophonie, réunis cette semaine à Québec, n’ont pas fait mieux en refusant de dénoncer le gouvernement de Madrid et que le délégué du Québec, docile, s’est abstenu lors du vote.

Malgré un sourire aveuglant et une dégaine qui ferait bonne figure dans la série Suits, Justin Trudeau a beaucoup perdu de sa superbe humanitaire et morale. Pour pointer du doigt le Québec, le président des États-Unis, celui de Russie ou des Philippines, il faut être irréprochable. Pour se poser en héros des diversités, des minorités vulnérables et des femmes qui — ­enfin! — dénoncent les agresseurs, il ne faut pas prétendre que «les gens comprennent que chaque situation est différente et que nous devons réfléchir et prendre au sérieux chaque situation au cas par cas», donc qu’il ne saurait être coupable de quelque geste répréhensible. Pour pointer du doigt la Russie en Crimée, il doit faire étalage d’un courage conséquent à l’encontre de l’Espagne en Catalogne.

À court de hauteur dans ses prétentions, le doigt accusateur pointé vers tout ce qui n’est pas conforme davantage à ses paroles qu’à ses gestes, son autorité morale fait figure de simple arrogance. À l’endroit d’un journaliste dont la question lui avait déplu, c’est aussi de l’arrogance que son père, Pierre Trudeau, a exprimée avec son doigt. Celui du milieu, pointé vers le haut. Le fils n’en a pas l’envergure.

Le gagnant…

Justin Trudeau qui se sort encore et encore, à grands coups de sourires et de larmes, de ses incohérences. Par un doigt… Il lui reste encore un capital important pour redorer l’image du Canada et la sienne.

…et le perdant

Ç’aurait pu être Rose Knight, écharde au doigt d’un premier ministre au-dessus de ses propres principes. À défaut d’une dénonciation claire de sa part, ce sera le président du gouvernement de Catalogne, Carles Puigdemont. Pendant que Justin Trudeau faisait la morale au Monde à Bruxelles, dans le pays voisin, il attendait le verdict du tribunal allemand allant, ou non, l’extrader vers l’Espagne où la prison le guette.