Voyons voir si j’ai bien vu

CHRONIQUE / Dans votre chronique de la semaine dernière, vous écrivez «voyons voir…» Il y a quelque temps, j’ai entendu Guy Bertrand, l’ayatollah de la langue à Radio-Canada, expliquer qu’on ne devait pas dire «voyons voir», puisque c’est répéter le même mot, rien de plus. Et vous, vous en dites quoi? (Lucie Lamoureux, Sherbrooke)

J’en dis que je ne suis pas d’accord avec lui, surtout le «rien de plus».

Oui, si on regarde «voyons voir» au sens propre, il s’agit effectivement du verbe «voir» employé deux fois de suite, d’abord à l’impératif présent (première personne du pluriel), puis à l’infinitif. Si on ne réfléchit pas plus longtemps, on déduit qu’il s’agit d’une absurdité, surtout que l’on peut aisément enlever le mot «voir» sans perdre le sens souhaité.  

Voyons voir si vous trouverez l’anglicisme.

Voyons si vous trouverez l’anglicisme.

Mais si on y pense deux secondes, que veut vraiment dire «voyons voir»? Assurément pas «voir deux fois». Se pourrait-il que le verbe «voir» ait un sens autre?

Il suffit de jeter un œil dans le Petit Robert pour le trouver — oui, «voyons voir» est dans le dictionnaire!

Dans ce contexte-ci, «voir» est synonyme de «donc». Il est explétif, c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire à la phrase. Son seul rôle, c’est de renforcer le «voyons», comme le fait «donc» dans des tournures comme «taisez-vous donc!», «revenez donc demain!» «ah dis donc!»

La preuve, c’est que «voir», lorsqu’il a cette fonction, n’est pas exclusivement employé avec «voyons». Voici des exemples tirés du Petit Robert.

Regardez voir sur la table s’il y est.

Dites voir.

«Alors, explique voir.» (QUENEAU)

«Attendez un peu voir, me dit Françoise.» (PROUST)

Dans les phrases ci-dessus, on pourrait très facilement remplacer «voir» par «donc».

Bien sûr, cette façon de dire est considérée comme familière. Mais comme vous le constatez, elle existe partout dans la francophonie, ce n’est pas un péché local. On peut faire attention dans un texte plus officiel et employer simplement «voyons». Mais dans la langue de tous les jours, ou dans une chronique journalistique, ça ne jure pas avec le reste.

«Voyons voir» a aussi un autre avantage. Si vous utilisez uniquement le mot «voyons», votre interlocuteur pensera peut-être, si le contexte n’est pas assez clair, qu’il s’agit d’un «voyons» exprimant une forme de reproche ou d’exhortation.

Par exemple, si vous dites à une personne que vous pensez qu’elle se trompe et qu’elle vous réponde «voyons!», est-ce qu’elle veut dire : «Vérifions effectivement si je me suis trompé»? Ou veut-elle plutôt signifier : «Pas du tout!»?

Par contre, si elle vous répond «voyons voir», vous saurez tout de suite qu’elle n’est pas fâchée.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.