Me Catherine Roberge est procureure en chef adjointe au Directeur des poursuites criminelles et pénales, à Trois-Rivières.

Une voix pour les enfants victimes du pire

CHRONIQUE / Catherine Roberge a déjà voulu tout lâcher. C’était au retour de son congé de maternité. Le dossier déposé sur son bureau était celui d’un enfant qui avait pratiquement l’âge de sa fille. Un mois de différence. Le bambin avait été sévèrement battu.

La procureure aux poursuites criminelles et pénales s’est présentée devant son patron: «C’est terminé. Mets-moi ailleurs. Je ne suis plus capable.»

Son cœur de mère était chaviré.

Vingt-quatre heures plus tard, elle se ravisait, ne se voyant pas faire autre chose que d’être la voix de ce tout-petit qui ne parlait pas encore.

«Je vais prendre sur moi», a-t-elle affirmé à son directeur avant de me préciser: «Je ne suis pas toute seule. Nous sommes une équipe. Je travaille de concert avec la Direction de la protection de la jeunesse et la police qui a des enquêteurs spécialisés pour ces dossiers-là.»

Ces «dossiers-là», ce sont les infractions envers les moins de 18 ans. Leurs histoires d’horreur qu’on peine à lire dans les journaux, Catherine doit les entendre plusieurs fois et les analyser dans leurs pires détails.

On a tous le réflexe de lui poser cette question: «Mais comment tu fais?»

Son travail est composé de récits prenants, poignants et révoltants qui impliquent des bébés, des enfants et des adolescents victimes d’agressions sexuelles, de voies de fait, menaces, harcèlement, négligence...

Récemment nommée procureure en chef adjointe au Directeur des poursuites criminelles et pénales, à Trois-Rivières, la femme de 37 ans fait ce travail par choix.

«La vie m’a amenée là», dit-elle simplement quand j’insiste pour trouver une explication.

Dans le milieu judiciaire, ses collègues ne se bousculent pas aux portes pour hériter de ce type de dossiers. Le nombre de cas traités est plus élevé que la quantité d’accusations portées. Ça peut être décourageant à la longue.

«Je ne veux pas dire qu’on essuie souvent des échecs, mais parfois, on travaille beaucoup sans être en mesure de démontrer qu’il y a eu un acte criminel. On doit le prouver hors de tout doute raisonnable.»

Le travail de Catherine consiste à rechercher la vérité et à présenter les faits afin qu’ultimement, il y ait condamnation.

Il existe des techniques d’enquête adaptées à ce type de crimes impliquant des enfants, mais quand le bébé qui a vraisemblablement été secoué ne peut pas raconter ce qui s’est passé et que ses parents refusent de collaborer, ça rend la tâche plus compliquée même si le médecin à l’urgence suspecte de la maltraitance envers le poupon.

Les enfants et les adolescents avec qui la procureure doit établir une preuve ne sont pas toujours à forces égales pour passer à travers le lourd et pénible processus judiciaire qui s’est amélioré avec le temps, mais qui demeure une épreuve difficile, une autre, que ces petits et plus grands doivent affronter.

Catherine Roberge pense à cette adolescente dont la mère a préféré croire son conjoint plutôt que sa propre fille qui accusait ce dernier d’agressions à caractère sexuel. L’ado de 15 ans a dû quitter sa résidence pour aller vivre en famille d’accueil, passer au travers une enquête préliminaire et un procès avant de se faire dire que l’individu était finalement acquitté.

«C’est sûr qu’en revenant chez toi, tu ne peux pas te dire: "Dossier réglé, je passe à un autre"... Au fil des rencontres, j’avais tissé des liens avec cette victime.»

La procureure a déjà eu besoin de recourir à de l’aide psychologique pour «ventiler» des émotions qu’elle peut difficilement partager à son entourage.

D’ailleurs, si elle avait un conseil à donner à des procureurs nouvellement appelés à traiter des dossiers en lien avec de la violence faite aux enfants, c’est bien celui de ne pas «trop attendre» avant de consulter.

Toutes ces histoires troublantes peuvent avoir des conséquences insidieuses sur leur propre quotidien. Ils doivent en être conscients, prendre du recul et essayer de doser tout cela.

«Quand tu passes tes semaines dans les abus physiques et sexuels, tu développes une hypervigilance», admet celle qui est aussi la belle-maman d’un garçon et de deux fillettes âgés de 13, 11 et 9 ans.

Cette réaction normale n’est pas sans créer, parfois, un malaise.

«Tu vas à un souper entre amis. Un adulte propose de faire un tour de quatre roues à ton enfant, mais toi, la semaine avant, tu as travaillé sur le dossier d’un homme qui faisait faire des tours à des petites filles qu’il abusait…»

Il est déjà arrivé que la procureure croise, par hasard, d’anciennes victimes. Elle pense entre autres à cette jeune fille rencontrée dans un café et qui, spontanément, s’est approchée de la procureure pour la serrer dans ses bras.

«Ça s’était bien terminé pour elle», sourit Catherine Roberge qui ressent de l’affection pour ces jeunes qu’elle tente d’aider à sa façon.

Changer les choses. Apporter sa contribution. La procureure le fait aussi en dehors des heures de travail.

Catherine était en congé de maternité lorsqu’elle a vu un reportage sur la Maison des familles du rivage, à Trois-Rivières.

«C’est venu me chercher!», dit-elle en parlant de la mission de l’organisme qui offre des services dans un secteur de la ville où on dénombre plusieurs familles démunies, mais pas moins décidées à offrir le meilleur à leurs enfants.

La maman a décidé de s’impliquer bénévolement au sein de cette maison qui, en proposant notamment du soutien et du répit aux parents, peut sans doute prévenir des drames comme ceux qu’on lui raconte dans son bureau.

«C’est certain que cet organisme de première ligne peut faire une différence», soutient Catherine Roberge qui ne cache pas que ça lui fait beaucoup de bien d’être aux premières loges de belles réussites.

Entourée de parents valorisés dans leur rôle, elle voit des enfants heureux.