Les cerfs sont souvent les seuls à écoper à la suite de collisions à basse vitesse sur le réseau municipal. Les risques sont cependant proportionnels à la vitesse des véhicules sur les nouveaux tronçons de l’autoroute de 410 où des clôtures plus élevées auraient dû dès le départ être installées.

Une trop grande tolérance en plus de la malchance

CHRONIQUE / Le côté spectaculaire de l’accident ayant coûté la vie à un Sherbrookois de 27 ans, jeudi dernier sur l’autoroute 410, a occulté le danger de collisions avec des chevreuils contre lequel les automobilistes ne sont pas suffisamment protégés.

Oui, la victime collatérale de cet accident a joué de malchance. Carl Boutin n’a eu aucun temps de réaction après avoir vu surgir dans son champ de vision latéral un « cerf volant » projeté par un impact à haute vitesse avec une voiture qui venait en sens inverse, et cela sur des chaussées séparées seulement par des blocs de béton.

La surprise aurait été tout aussi grande si la bête avait atterri sur le toit, mais le conducteur aurait à tout le moins pu tenter de stabiliser sa camionnette sans avoir la vision obstruée et sans encaisser le choc violent qui l’a possiblement rendu inconscient.

Mais cette vie emportée prématurément par le mauvais sort oblige aussi à un examen de conscience qui, lui, nous place en face d’une tolérance proche de l’insouciance.

L’abondant cheptel de chevreuils de l’Estrie provoque bon an mal an autour de 1000 collisions sur les routes de la région. La direction régionale du ministère des Transports l’a déjà décrit comme « une problématique en forte croissance ». Ce danger est sous le radar des autorités provinciales depuis une bonne vingtaine d’années.

Pour des raisons de sécurité et de cohabitation respectueuse, « un viaduc pour chevreuils » a d’ailleurs été aménagé en 2003 sous l’autoroute 55, à la hauteur de Melbourne, afin que les cerfs puissent se déplacer sans avoir à croiser de véhicules.

Mais Québec n’a pas jugé bon d’inclure des clôtures plus hautes et plus sécuritaires lors du prolongement de l’autoroute 410 pour contourner une ville dans laquelle plus de 400 cerfs sont abattus légalement chaque automne par des chasseurs, une abondance de récolte en milieu périurbain que l’on ne retrouve nulle part ailleurs au Québec.

Ailleurs, les traverses d’orignaux ont été bloquées sur des centaines de kilomètres de la nouvelle autoroute de la réserve des Laurentides, reliant Québec et Saguenay. Chaque nouveau kilomètre de l’autoroute 20 Est en direction de Rimouski est ainsi protégé.

L’autoroute 55 Nord, en direction de Trois-Rivières, n’est pas encore doublée sur toute la longueur, mais des clôtures que les cerfs ne peuvent franchir préviennent les collisions dans ce secteur où leur densité est nettement moindre qu’ici.

« La mort de ce jeune homme m’attriste profondément. Jamais nous n’avons souhaité une tragédie de la sorte pour qu’on nous prenne un peu plus au sérieux. À force de laisser les choses aller, c’était pourtant prévisible qu’un drame viendrait qu’à se produire... » déplore Gaétan Collard, un citoyen de la rue Delorme ayant dénoncé dans nos pages l’an dernier, avec l’une de ses voisines, Viviane Drolet, l’inertie des autorités en cette matière.

D’autres citoyens de ce quartier jugent aussi que la présence de cerfs est devenue exagérée dans les zones protégées des parcs Blanchard et du Barrage, qui longent la rivière Magog. Or, l’impact mortel de la semaine dernière est survenu à la hauteur de ces deux parcs urbains séparés par l’autoroute 410.

« Je ne mets pas en doute les observations des citoyens, mais le lien de cause à effet n’est pas automatique non plus. Ça nous prend une meilleure analyse de la situation pour tirer des conclusions » commente le biologiste Éric Jaccard, de qui relève la gestion de la grande faune en Estrie.

Une clôture carrelée longe les nouveaux tronçons de l’autoroute 410 jusqu’au carrefour giratoire de la route 108, à l’entrée sud de Lennoxville. Mais les cerfs la franchissent sans difficulté. Il est fréquent d’en voir brouter dans l’emprise de l’autoroute. Tous les automobilistes empruntant régulièrement ces voies rapides peuvent en témoigner.

« Ces observations ne nous sont pas systématiquement rapportées », mentionne le biologiste Jaccard qui avait déclaré l’an dernier que si des statistiques venaient à démontrer un risque trop élevé, des correctifs seraient vite apportés.

« S’il y a des leçons à tirer de ce triste accident, nous ne lésinerons pas sur la sécurité », réitère-t-il.

« À ce jour, la concentration élevée de cervidés a été jugée trop diffuse en Estrie pour installer des clôtures plus hautes à un seul endroit. Le ministère est associé à l’organisme Corridor appalachien dans la recherche de solutions spécifiques pour ce qui est de l’Autoroute des Cantons-de-l’Est dans le secteur d’Eastman. Nous sommes proactifs et vigilants », assure la porte-parole du MTQ, Dominique Gosselin.

Bien sûr.

Reste que des clôtures appropriées n’auraient pas été beaucoup plus coûteuses que celles qui sont inefficaces actuellement et cette protection supplémentaire aurait eu le poids d’une plume dans la facture de centaines de millions du bitume et du béton.