Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
Un homme dépose son bulletin de vote à Inglewood, en Californie. Le vote en personne a commencé dans la plupart des comtés de Californie cette fin de semaine.
Un homme dépose son bulletin de vote à Inglewood, en Californie. Le vote en personne a commencé dans la plupart des comtés de Californie cette fin de semaine.

Une tendance lourde dans les élections américaines

Échaudés par la victoire surprise de Donald Trump en 2016, les sondeurs se montrent très frileux dans leurs prévisions du résultat des élections de 2020. En effet, s’il y a une constante, elle réside dans leur sous-estimation systématique des appuis en faveur de Joe Biden. En dépit de cela, Biden maintient de manière stable une solide avance de 8 à 10 points sur Donald Trump. Cette avance s’est accentuée à 12 points à l’approche du 3 novembre.

Un président en exercice est habituellement difficile à battre aux élections. Il tire avantage du prestige de la fonction présidentielle. En janvier dernier, les sondages montraient que seul Joe Biden espérait battre Trump. Mais une telle victoire était loin d’être assurée. En effet, Donald Trump a confirmé l’adage politique selon lequel un candidat ne gagne pas des élections, mais que par sa stratégie électorale il peut les perdre.

En janvier et en février, les conseillers de Trump l’ont averti que la nouvelle pandémie risquait de définir sa présidence et menaçait sa réélection. Mais, adoptant la politique de l’Autruche, le président décida de ne rien faire. Ainsi, l’élection de 2020 devint un véritable référendum sur sa façon de gérer cette pandémie. Plus encore, il commit deux erreurs majeures lors des deux premiers débats. Le mal était fait.  

Entre-temps, Joe Biden a mené une campagne terne, mais sans faille. Alors que les promesses de Trump de rendre sa grandeur à l’Amérique ont dérapé depuis quatre ans vers des politiques mesquines basées sur la division, le racisme et la bigoterie, Biden promet un retour aux valeurs fondamentales américaines, un retour à la normale. En ce sens, le candidat démocrate a raison d’affirmer que l’enjeu de l’élection présidentielle de 2020 réside dans une lutte pour définir le caractère américain. Le message de Biden est à la fois simple et très porteur.  

Ce phénomène n’a pas échappé au candidat républicain. En dépit de toutes ses stratégies fallacieuses pour discréditer Biden, ce dernier a une personnalité téflon. La majorité des Américains trouvent le candidat démocrate sympathique et ne croient pas les accusations abjectes colportées par Trump et ses partisans sur le caractère supposément corrompu de Biden. 

Aussi, Trump n’a de cesse depuis six mois d’affirmer que nous assistons en 2020 à l’élection présidentielle la plus corrompue de l’histoire américaine. Il entretient également une forte incertitude quant à sa volonté de reconnaître les résultats des élections et promet régulièrement de contester ces résultats.

En somme, Donald Trump cherche à faire ce qu’il a toujours fait, soit de projeter une image de gagnant en trichant. C’est pourquoi il veut que ce soient les tribunaux, des cours de justice qu’il a sciemment bondées de juristes d’extrême droite, qui décident des résultats de l’élection en sa faveur en annulant, ou en empêchant de comptabiliser, des millions de voix démocrates.

La plupart des commentateurs, des analystes et des spécialistes de la politique américaine vont centrer leurs propos demain soir sur les fameux États pivots (Swing States), la dizaine d’États où les luttes sont beaucoup plus serrées et où le sort des élections présidentielles se décide habituellement. Mais l’élection du 3 novembre 2020 n’est pas une élection ordinaire.

En fait, plus de la moitié des électeurs ont voté par anticipation ou par la poste. Dans beaucoup d’États, cela prend jusqu’à une semaine pour compiler les votes par la poste. Par exemple, le soir du 8 novembre 2016, Donald Trump avait près d’un million de votes de plus qu’Hillary Clinton. Pourtant, à la fin du dépouillement, Clinton a obtenu 2,9 millions de voix de plus que Trump. 

Or, la compilation finale des votes par la poste dans les États pivots ne sera connue qu’après plusieurs jours, voire une ou deux semaines. Dans une élection serrée, il sera facile pour Trump de se lancer dans une saga judiciaire. Aussi, pour savoir si nous allons assister à une élection serrée ou à un balayage Biden, il y a un État à surveiller particulièrement. C’est la Floride.

Le cas de la Floride est particulier. Cet État est non seulement celui qui a le pourcentage de personnes d’au moins 65 ans le plus élevé avec 21 %, mais pour la première fois, la majorité de ce groupe d’électeurs est tentée de voter démocrate. De plus, la Floride est aussi un État où le pourcentage de personnes votant par anticipation ou par la poste est parmi les plus élevés. 

Or, la Floride a pour particularité que tous les votes doivent être compilés la journée même du scrutin. Nous aurons donc une idée claire si la Floride bascule démocrate au soir du 3 novembre. Une victoire de Biden en Floride va signifier en pratique une défaite de Trump au sein du collège électoral.   

La plupart des commentateurs et analystes ont tendance à focaliser leur attention sur les présidentielles. Toutefois, la lutte pour le contrôle du Sénat promet aussi d’être serrée. Or, en cas de balayage Biden, les démocrates ont de fortes chances de gagner plusieurs élections sénatoriales et d’obtenir une majorité. Pour ce faire, ils ont besoin d’au moins quatre victoires, étant donné qu’une défaite en Alabama est presque assurée.   

Le soir du 3 novembre, les téléspectateurs devraient aussi porter une attention particulière aux luttes se dessinant dans chacun des États. En cas de balayage Biden, les démocrates auront la possibilité de prendre le contrôle d’une majorité des gouvernements des États, mais aussi celui de leurs assemblées législatives. Une telle situation, à la suite du nouveau recensement, leur permettrait de redéfinir la carte électorale américaine pour la prochaine décennie.

La soirée du 3 novembre a donc des chances d’être palpitante. Les téléspectateurs et les auditeurs auront beaucoup de données à digérer. La tendance est lourde, mais il reste toujours un degré d’incertitude : la détermination de Trump à créer un chaos suite à une défaite.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.