Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
Les résultats de l’élection présidentielle sont si serrés que Trump a déjà commencé à les contester devant les tribunaux.
Les résultats de l’élection présidentielle sont si serrés que Trump a déjà commencé à les contester devant les tribunaux.

Une élection présidentielle américaine définie par une pandémie?

CHRONIQUE / Dans son article visionnaire du 20 décembre 2016, Ed Yong, un journaliste du magazine The Atlantic, se questionnait sur la capacité de Donald Trump d’affronter des pandémies comme Barack Obama l’avait fait à quatre reprises pendant ses huit années d’administration.

Si Yong notait la grande capacité d’Obama de répondre adéquatement aux pandémies en canalisant les énergies du gouvernement fédéral américain pour contrer ces menaces, le journaliste constatait non seulement que Trump n’avait aucune expérience dans ce domaine, mais également que sa réaction risquait d’être erratique et de l’amener à adopter une série de mesures mettant en danger la sécurité mondiale.

Yong notait aussi alors que la gestion des épidémies représente le test ultime pour évaluer le leadership d’un président américain sur la scène mondiale. La gestion d’une pandémie permet de démontrer des qualités de diplomatie, d’humilité, de détermination et d’expertise. Avec l’arrivée d’une épidémie, le monde est en mesure d’évaluer et de tester les compétences et les capacités de leadership d’un président.

Plus encore, Yong notait que le nouveau président était un adepte des théories du complot et très friand de « fausses nouvelles ». Il constatait aussi qu’une campagne pernicieuse de désinformation, souvent promue par Trump lui-même, avait eu des conséquences sur la gestion américaine de la pandémie de l’Ebola en 2014-2015.

Ayant adopté une approche politique basée sur la xénophobie et une opposition viscérale à l’immigration, Trump a trouvé pour seule solution lui étant acceptable de fermer les frontières. Il est incapable de concevoir que la protection contre les pandémies représente un défi profondément multilatéral qui nécessite la coopération et la coordination de tous les pays.

Comme le nouveau président a l’habitude de déformer les faits et de mentir, Yong conclut que ce dernier, si jamais une pandémie survenait, pourrait devenir victime de sa propre stratégie de désinformation. Plus encore, cette approche pourrait faire la différence entre la victoire et la défaite lors d’une élection.

En considérant l’attitude et les prises de position de Donald Trump avant 2017, la réaction du président américain à la pandémie de la COVID-19 n’est pas surprenante. Les observateurs de la scène politique notent qu’il était facile d’anticiper qu’en cas de pandémie, « il mentirait, répandrait de la désinformation, opterait pour des interdictions de voyager au lieu de mesures plus efficaces et tiendrait compte de son propre conseil plutôt que de celui d’experts ».

Capitulation

Or, la réponse de Donald Trump à la pandémie fut depuis le début si laxiste qu’il a pour ainsi dire laissé tomber la population américaine. Loin de relever le défi que le coronavirus posait, il a capitulé devant le virus, rendant ainsi inéluctable sa propagation généralisée aux États-Unis.

D’ailleurs, Trump a reconnu devant Bob Woodward qu’il avait été averti à la mi-janvier par son conseiller à la sécurité nationale, Robert O’Brien, que la pandémie allait définir sa présidence. Néanmoins, il a choisi pour stratégie de minimiser celle-ci, sous prétexte de ne pas apeurer les Américains. Même s’il a lui-même attrapé le virus, il ne semble pas avoir appris de son expérience.

En dépit du fait qu’à la veille des élections plus de neuf millions d’Américains ont été officiellement infectés par le virus, que les hospitalisations montent en flèche et qu’au moins 237 000 en sont morts (nombre de décès fortement sous-estimé selon les épidémiologistes), Trump continue de minimiser la pandémie. Il a démontré ainsi qu’il était incapable d’apprendre de ses erreurs. Entre-temps, davantage d’Américains deviennent malades ou handicapés ou même décèdent, alors que le nombre de cas détectés aux États-Unis dépasse les 100 000 par jour.

Le président et ses acolytes rejettent le simple recours à des masques comme moyen d’empêcher la transmission du virus. Pourtant, des pays comme l’Australie, la Corée du Sud et le Canada ont montré que la fermeture de sites non essentiels, la distanciation sociale, l’identification des grappes d’éclosion et la réalisation de tests rapides permettent de contrôler la propagation de l’infection et de réduire le nombre des décès.

Depuis le début de la pandémie, ce qui manque aux États-Unis, c’est une forte coordination fédérale. Les États, les villes et les communautés rurales doivent se débrouiller seuls, alors que Trump a abdiqué ses responsabilités. Mark Meadows, le chef d'état-major de la Maison-Blanche, a même affirmé que la pandémie était impossible à contrôler. De plus, le président s’est lui-même aligné sur les groupes négationnistes qui refusent de regarder les séquelles humaines laissées par la pandémie.

Entre-temps, Joe Biden s’est positionné comme l’antithèse du président. Il reconnaissait la gravité de la situation. Il adhéra à la stratégie de faire de la pandémie un référendum sur Trump. La hausse du nombre de cas de la COVID-19, ainsi que l’augmentation des hospitalisations et des décès, semblait lui donner raison. Les sondages vinrent confirmer cette impression.

Joe Biden avait construit une large coalition, incluant les républicains contre Trump, les jeunes et les banlieusardes. Les sondages pointaient vers un balayage Biden. Ce que les sondeurs n’avaient pas anticipé porte sur la résilience des partisans de Trump et le fait que les indépendants se sont divisés moitié-moitié entre Biden et Trump.

Avant de rencontrer en France, l’ambassadeur Gérard Araud affirma en 2019 qu’il ne serait pas surpris d’une victoire de Trump en 2020, parce que ce dernier se comporte comme un véritable gourou. Il vient de le prouver en empêchant l’élection de 2020 de se transformer en référendum sur sa gouvernance. Contrairement à ce qui était anticipé, le parti républicain n’est pas effondré.

Les résultats de l’élection présidentielle sont si serrés que Trump promet déjà de les contester devant les tribunaux. Décidément, les États-Unis seront assujettis au cours des prochains mois à une période de chaos et de fortes turbulences sociales et politiques. Plus encore, un éventuel président Biden disposera de peu de marges pour gouverner.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.