Nathalie Plaat

Un nouveau sol

CHRONIQUE / « Fitter, Happier, more productive »— Radiohead

Le crabe doit commencer à se demander sérieusement ce qui lui arrive, tant il en prend plein ses petites cellules chaque vendredi. Il est devenu fuyant sous mes doigts qui le cherchent, compulsivement, mille fois par jour. Il se réduit comme peau de chagrin, à mesure que, paradoxalement, sa représentation s’imprime de plus en plus en moi. J’ai même commencé à me rêver en cancéreuse, signe que l’expérience infiltre toutes les couches de ma psyché. Finis, ces matins où, après quelques millisecondes, je redécouvre avec sidération mon crâne nu en me demandant ce qui m’arrive.

J’atterris.

Oui, il s’agit bien de mon nom, sur cette liste de femmes qui défilent dans une vidéo servant à démystifier le tout. Je reconnais les deux « a » de suite, et dessous, je lis : « Cancer du sein hormono-dépendant, grade 3 stade 3 Her négatif, depuis janvier 2020 ».

On y est.

L’expérience auparavant étrangère, vue, entendue et lue chez les autres, accompagnée de ses clichés et de ses raccourcis mentaux est maintenant devenue mienne. Elle m’est d’abord passée sur le corps, littéralement, avant de, très graduellement, commencer à intégrer mon identité. Je suis une femme cancéreuse, en voie de devenir une « survivante » du cancer. Il faudra installer une nouvelle chaise à la table de mon conseil d’administration intérieur, et donner un droit de véto sur toutes les futures décisions à cette nouvelle part de moi. La transformation provoquée par la souffrance poursuit son cours. Me voilà sortie d’une phase marquée par la liquéfaction et la perte, alors que je trouve, pour la première fois depuis des semaines, un sol nouveau sous mes pieds. Bien que je ne sois pas à l’abri de nouveaux remous, que je sache ce sol mouvant et imprévisible, il fait bon de sentir à nouveau des contours à mon expérience. Il y aura donc un début, un milieu et une fin à cette aventure.

Et c’est de ce lieu fragile, instable mais néanmoins ferme, que me viennent quelques mots sur cette « Semaine de la santé mentale » que nous traversons. C’est du fond de mon propre océan noir, à peine dépliée de ce qui vient de me couler, que j’ai envie de vous redire à quel point la santé mentale ne se résume pas à une liste de comportements normatifs, à l’adoption de saines habitudes de vie ou encore à l’atteinte du bonheur absolu.

J’ai envie de vous le redire parce que je vous entends vous détester, vous réformer, vous analyser, vous diagnostiquer et vous réduire depuis tant d’années. Je nous entends parler, collectivement, un nouveau langage qui me paraît ne pas servir la santé mentale, bien au contraire. Nous n’avons plus peur, nous ne sommes plus inquiets, non, nous « faisons de l’anxiété ». Nous ne parlons plus de notre grande douleur, de combien elle nous a transformés, de ce qu’elle est venue déposer de sens à nos pieds, non, nous nous disons rapidement : « je ne suis pas normal(e) ». Nous avons cessé de nous trouver beaux ou belles dans notre passion, dans nos fusions, dans nos désirs. Nous nous déclarons plutôt « dépendants affectifs ». La liste est longue et se résume en une pathologisation graduelle de nombreux états tout simplement humains.

Pourtant, rien n’est plus triste que des humains qui s’effacent, pour embrasser les courbes d’une normalité toute beige, générique et si ennuyeuse. Il me semble nous entendre nous donner de moins en moins de temps pour nous rencontrer, profondément, loin, en dessous du lisse et du présentable, dans les couches tortueuses et torturées de nos êtres. La rumeur qui court nous murmure de nous montrer efficaces, de changer rapidement, de nous remettre sur pied. Nous souhaitons qu’on nous ampute au plus vite de ces symptômes qui nous rendent honteux, qui nous donnent l’air effiloché, mais qui, au fond, contiennent tant et tant de clés de sens.

Je vous dis tout ça, la bouche pleine d’eau de mer, entre deux couches de fatigue et encore chambranlante, parce qu’il me semble qu’on ne vous le dit pas encore assez, peut-être.

Si je salue toutes les initiatives nouvelles qui visent à imprégner la conscience collective de l’importance de la sphère « mentale » dans notre santé globale, je crains qu’on ne nous parle pas encore assez du sens de nos souffrances, de leur nécessaire place dans l’existence humaine. Comme il semble imprégné loin dans nos mentalités, ce dogme du bonheur constant, de l’équilibre absolu et de l’absence de tension interne comme étant la destination finale d’une vie accomplie.

Et si la santé mentale avait plutôt à voir avec une plus grande complexité intérieure, avec une multitude de chaises qui s’ajoutent à nos conseils d’administration intérieurs?

Si elle était aussi faite de grandes chutes, de moments de vide avant de toucher le fond, de grandes décisions de changement remises au lendemain, de « cent fois sur le métier, tu remettras l’ouvrage », de déceptions, de déchirements, de deuils et de renaissances?

Si la santé mentale comprenait quelque chose comme l’amour de soi, l’embrassement de toutes ces parts fêlées en soi, qu’on sait aimer chez les autres, mais qu’on se pardonne encore si difficilement de traîner?

Et si la santé mentale ne se résumait pas à faire de nous des ressources humaines, mais bien à nous rendre de plus en plus aptes à transformer l’angoisse existentielle en une foule d’occasions de jeter dans le monde notre présence bien unique, notre couleur, notre parole?

Je ne sais dire si c’est la fonte du crabe, le soleil sur notre confinement ou juste ce sol bancal sous mes pieds, mais j’aimerais croire que vous vous trouverez sains mentalement chaque fois que vous aurez mal, que vous serez avalés par la mer, et que, tout au fond, vous découvrirez un nouveau sol, une nouvelle lumière toute personnelle, celle qui vous servira à éclairer à la fois le monde et vos propres ténèbres.

C’est ce que je vous souhaite. Bonne semaine!

Pour jeter un œil au projet #dontrushchallenge pour le cancer du sein, c’est ici : https://www.facebook.com/CoursealavieQuebecCity/posts/1189184018096254.