Un peloton silencieux de 175 cyclistes a force de symbole pour rappeler notre devoir collectif de soutenir celles et ceux qui pédalent jour après jour dans des pentes raides.

Un cri du coeur au milieu du silence

CHRONIQUE / La famille estrienne du cyclisme s’est une fois de plus jointe au mouvement international rappelant chaque année la vulnérabilité de celles et ceux qui font du vélo leur principal moyen de transport ou pour qui le cyclisme sportif est une passion.

Un peloton de 175 cyclistes a franchi 7,2 km en silence, mercredi soir à Sherbrooke, en appui aux 14 adeptes ayant été impliqués dans des accidents de la route l’an dernier en Estrie. Deux d’entre eux ont subi des blessures graves.

Au lieu d’enfourcher son vélo pour rouler, comme il le faisait auparavant dès qu’il en avait l’occasion, un jeune papa est plutôt allé rendre visite à ses enfants de trois et cinq ans.

Une visite supervisée.

C’est la condition préventive à laquelle l’homme approchant la quarantaine doit aujourd’hui se conformer. Le traumatisme sévère qu’il a subi lors d’un accident de vélo en 2015 à Sherbrooke l’a transformé. Le choc violent a fait de ce papa patient et aimant, un proche à surveiller.

Pas qu’il ait perdu tout sens des responsabilités, oh que non! De fois en fois, il est impatient de retrouver ses petits. Le bonheur de se placer à la hauteur des enfants pour jouer avec eux est aussi grand qu’auparavant.

Le problème est que son lobe frontal est si abîmé qu’il peut transformer ces gestes si instinctifs, si naturels, si beaux et si vrais en moments angoissants. Au risque que Papa Gâteau ne soit plus du gâteau.

« La partie la plus endommagée de son cerveau est morcelée et il est extrêmement compliqué de remettre les morceaux en place pour reconstituer le miroir de son passé. C’est dur pour nous, mais aussi pour sa femme dont il était un complice dans le sport, à la maison, partout. C’est notamment la passion du vélo qui les avait soudés. Ils étaient heureux et comblés. Malheureusement, même cet amour profond a éclaté.

« Nous comprenons. Nous composons avec la situation, de part et d’autre. Les ponts familiaux sont maintenus pour veiller au bien-être des enfants. La vie de notre fils a basculé et celle de toutes les personnes autour de lui », me confie sa mère âgée de 65 ans, une infirmière pour qui la retraite est loin d’être la liberté espérée. Au contraire, elle fait du surtemps à l’année sans être rémunérée!

« Notre fils n’a rien perdu de sa vivacité d’esprit ou de son intelligence. Il n’est pas atteint d’une maladie mentale. Parce que son jugement est en certaines situations altéré, il a besoin d’accompagnement. J’ai visité la Maison Martin Matte et je le verrais dans un milieu comme celui-là, mais il n’y a pas de place. Ils sont d’ailleurs des dizaines et des dizaines comme lui au Québec à avoir ces mêmes besoins. Si on l’abandonne sans support, sans supervision, c’est avec pilules qu’ils vont ensuite essayer de le contrôler. S’il est un cri du cœur que j’aimerais lancer aux autorités pour donner de la force à ce moment de silence des cyclistes : de grâce, aidez-nous! »

Comme je n’ai toujours pas collé de noms aux faits, vous essayez de vous rappeler le nom du cycliste qui avait passé cinq jours dans le coma et qui s’était réveillé sans le moindre souvenir d’avoir été percuté par une voiture à l’extrémité sud du pont Jacques-Cartier. Il reconnaissait ses parents, mais pas sa femme ni ses enfants.

Vous n’avez qu’à googler pour trouver puisque le couple a accordé des entrevues, dont à des collègues du journal, durant les semaines et les mois ayant suivi cet accident.

Bien qu’aucune restriction ne m’ait été imposée pour la publication des noms dans cette chronique, c’est le respect de la victime, de son entourage et de ses enfants qui me pousse à une certaine discrétion.

« C’est non seulement faire preuve de respect envers nous, mais c’est aussi laisser de la place à d’autres, dont on n’a jamais entendu parler et qui vivent la même épreuve que nous », ajoute la grand-maman.

Avons-nous vraiment besoin de noms ou de visages pour comprendre la rude épreuve de l’espérance?

Le titre du dernier article, paru fin 2015, était un extrait d’entrevue qui débordait de confiance : « C’est comme un petit miracle », se réjouissait alors la femme qui retrouvait peu à peu son amoureux. Mais en même temps si peu...

« Chaque fois que nous sauvons une vie à l’urgence où lors d’interventions délicates, nous sommes heureux. C’est un sentiment d’accomplissement. Malheureusement, les miracles ne sont pas toujours complets, commente le Dr Claude Cyr, pédiatre, intensiviste et spécialiste des traumatismes crâniens au CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

« Les lendemains d’un sévère traumatisme crânien ne sont pas du tout ou rien. Il y a aussi cette réalité silencieuse et combien douloureuse! L’empathie vient naturellement envers les personnes présentant des symptômes apparents d’une maladie connue. Ces victimes effacées de même que leurs proches ont besoin et méritent le même support et les mêmes encouragements, car les séquelles peuvent durer toute une vie et en hypothéquer plusieurs autres. »

Tous les éclopés de l’ombre pédalant jour après jour dans des pentes raides ont besoin de la solidarité du peloton. Et pas juste une fois par année.