Les gens qui consomment du fentanyl décrivent un état de bien-être total, absolu. Un moment d’extase qui dure quelques secondes, quelques minutes. Avant de céder la place à un état de profonde relaxation.

Un buzz de Fentanyl

CHRONIQUE / Du fentanyl, Mélissa s’en shootait dans l’oeil avec une seringue. Pourquoi dans l’oeil? «Parce que l’oeil est près du cerveau. Le buzz est plus fort», m’a expliqué la femme de 32 ans, en marge d’une conférence de presse sur la journée nationale d’action contre les surdoses à Gatineau.

Le buzz?

Les gens qui consomment du fentanyl décrivent un état de bien-être total, absolu. Un moment d’extase qui dure quelques secondes, quelques minutes. Avant de céder la place à un état de profonde relaxation. À la fin, Mélissa était prête à tout sacrifier pour ressentir ce buzz une fois de plus. Même au péril de sa vie qui tournait tout entière autour de sa prochaine dose de Fentanyl. Une drogue puissante et dangereuse, au centre de la crise des opioïdes qui a fait 10 000 victimes au Canada depuis 2016.

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Mélissa a consommé toutes sortes de drogues. Des speeds à l’école secondaire, à 14 ans. Du crack, de la coke dans le monde interlope. «J’ai dansé dans les bars, fait de la porno, j’ai été escorte. J’ai apprivoisé le crime organisé. La drogue de choix, dans ce milieu-là, c’est l’héroïne…»

Ce qui l’a amené vers la consommation d’opioïdes, c’est… son médecin traitant. «J’ai vécu de la violence conjugale et reçu des coups de marteau sur la tête», raconte-t-elle. Pour soulager sa douleur, un premier médecin lui prescrit des OxyContin, un analgésique très puissant de la famille des opioïdes. Vite, la dose prescrite lui semble insuffisante. Le buzz n’est pas assez fort…

Alors Mélissa s’arrange pour obtenir une prescription d’un second médecin. Quand son stratagème est démasqué, elle ira voir un troisième médecin, puis un quatrième. Elle se rendra jusqu’à 7 médecins avant de se faire «barrer» au Québec. Qu’à cela ne tienne, elle ira chercher des prescriptions dans les cliniques Appletree en Ontario.

L’un des médecins lui prescrit à peu près ce qu’elle veut sans poser de questions. Les autres ne veulent plus la voir. «Les médecins nous culpabilisent. Ils nous disent d’arrêter de consommer avant de revenir les voir», soutient-elle.

Puis elle a connu quelqu’un qui se faisait prescrire du Fentanyl. Elle a commencé à lui échanger ses comprimés d’OxyContin contre des patchs de 100 mg. Elle découpait la patch en 4 morceaux d’à peu près 25 mg de Fentanyl qu’elle s’injectait par voie intraveineuse. Elle est devenue totalement accro. Au point de tout sacrifier à la drogue. Elle s’est retrouvée à la rue, sans auto, sans logement, sans revenus, à squatter des maisons désaffectées.

«J’avais perdu toute notion du temps. Je volais, je fraudais pour payer ma prochaine dose.» Un jour, elle s’est réveillée à l’hôpital. Furieuse d’être là. Tout ce qu’elle se rappelait, c’était de s’être endormie. «Je ne les croyais pas quand ils m’ont dit que j’avais fait une overdose de Fentanyl.»

Quand elle s’est décidée à suivre une thérapie, elle n’était plus qu’une ombre de 80 lb. «Je ne mangeais plus, j’avais les veines pétées et des bleus partout. J’ai dû piler sur mon orgueil pour demander de l’aide. Même après quatre ans dans la rue, je n’étais pas sûre d’avoir un problème de drogue.»

Il lui a fallu trois thérapies pour s’en sortir.

Trois thérapies pour se débarrasser de l’obsession de consommer.

Elle se rappelle ces moments humiliants à la pharmacie. Elle devait s’y rendre chaque jour, à la même heure, pour avaler sa dose de suboxone sous les yeux du pharmacien et des clients.

Un exploit pour elle, qui avait perdu toute notion du temps.

Mardi, dans le local du CIPTO à Gatineau, Mélissa resplendissait. «Aujourd’hui, je suis rendue à ma 106e journée à jeun. J’ai un logement. Des armoires pleines de bouffe. J’ai des émotions, aussi. Plein! Je n’en avais plus. J’ai réappris à vivre en société. À dormir la nuit. À manger trois repas par jour. À demander du soutien. J’ai des projets aussi. Apprécier ce que j’ai. Ravoir mes permis. Payer mes dettes.»

Le buzz? Il a cessé de l’obséder. Mais il restera toujours tapi dans l’ombre.