Les soirs et les lendemains de tempête, Nicolas cherche du monde à déprendre.

«Tu charges ou t’es juste smatte?»

CHRONIQUE / Les soirs de tempête, quand les autos stationnées le long des rues sont des igloos avec des rétroviseurs, Nicolas cherche du monde à déprendre. Il soupe, il déneige son entrée et il sort.

Il habite en ville. «Je me promène dans le quartier autour de chez moi et quand je vois quelqu’un qui n’est pas capable de sortir du banc de neige, je l’aide.» Nicolas fait ça depuis le début de l’hiver, il n’a pas chômé.

Il est revenu à Québec cet automne travailler comme infirmier après l’avoir fait quatre ans dans le Nord-du-Québec avec les Cris et les Inuits. Il s’était acheté un gros camion robuste, de seconde main. «Là-bas, ça prenait ça pour se déplacer, mais ici, c’est vraiment gros… Je me suis dit que j’allais l’achever avant de m’acheter autre chose.»

Il s’est donc acheté des courroies et tout ce qu’il faut pour tirer des voitures enlisées dans la neige ou prises sur la glace.

La semaine dernière, après l’énième tempête de l’hiver, une de ses amies l’a appelé à la rescousse. «Il fallait qu’elle aille chercher ses enfants à l’école, mais elle n’était pas capable de sortir son auto.» Nicolas a sauté dans son camion et est allé aider son amie, «elle est arrivée flush à l’heure».

Après, il a eu une idée. Il est allé sur un groupe Facebook de gens du quartier et il a fait un appel à tous. «Tu as préalablement déneigé ta voiture, mais elle demeure stuck dans la neige? Tu as besoin de te faire tirer hors du banc de neige? J’ai une courroie pis toute, ça va me faire plaisir de te sortir de là, juste à écrire un message.»

Ça n’a pas été long. Une fille, sur Champfleury.

Des gens ont été étonnés qu’un quidam s’offre pour donner un coup de main, comme ce gars, qui a commenté le statut de Nicolas. 

«Tu charges ou t’es juste smatte?»

Nicolas est juste smatte. Même quand les gens lui offrent un petit quelque chose, il refuse gentiment. «Je ne veux rien en retour, le geste perdrait son sens.» La fille sur Champfleury lui a offert une bouteille de vin, il a dit non merci.

Et il est reparti aider quelqu’un d’autre.

Ce soir-là, il a dépris une douzaine de personnes, certaines qui lui avaient répondu sur Facebook, d’autres qu’il a aperçus pendant qu’il roulait. «En me rendant aider quelqu’un, j’ai vu un gars qui était pris. Je lui ai dit que j’allais aider quelqu’un et que je reviendrais voir après s’il était encore là.»

Nicolas est revenu 20 minutes plus tard, le gars était encore là.

«Quand j’arrive, ils me disent tous «il y en a 36 qui sont passés avant toi et personne ne s’est arrêté». C’est ça que je trouve dommage, ça serait l’fun que les gens s’aident plus… c’est l’fun d’aider!  Et ça serait encore plus l’fun si on faisait commun quand il y a des tempêtes, qu’on s’organise par secteurs, qu’on déneige nos chars en groupe, avec des pelles, d’autres avec des courroies.»

Il évoque l’idée d’un groupe, ça pourrait aussi être une application.

Jesuispris, tiens.

Il y en a quand même qui donnent un coup de main, j’en vois passer sur mon fil Facebook, des gens qui remercient un déneigeur d’avoir pris quelques minutes pour enlever le plus gros de la neige autour de leur auto, d’autres qui saluent un voisin d’être sorti pour les aider à retrouver la leur sous l’igloo.

Ça fait du bien à lire.

Et il me semble que ça adoucit l’hiver, que ça donne aux tempêtes et aux rigueurs de notre climat le pouvoir de se reconnecter les uns aux autres.

De se réconcilier avec l’humanité.

Quand il déprend quelqu’un, Nicolas ne perd pas une minute. «Il y en a qui veulent me conter leur histoire, me dire pourquoi ils sont pris… Je leur disais, je n’ai pas le temps, plus on parle, moins je sors de monde.» Il commence par essayer de déprendre l’auto en zigonnant avec le volant, sinon il l’attache avec ses courroies et la tire de sa mauvaise posture. 

Ça marche à tous les coups.

La dernière tempête, celle où il a fait un appel à tous, a eu raison de son camion. Il a rendu l’âme le lendemain matin, le jour où on avait rendez-vous. «Mon camion est mort aujourd’hui, la clutch a lâché, c’est moi qui ai dû être remorqué... Je savais que ça s’en venait, je l’ai poussé jusqu’au bout.»

L’hiver, et son grand cœur, ont achevé la machine.

Heureusement que l’hiver achève lui aussi. Et pour les dernières tempêtes, Nicolas ne restera pas les bras croisés. «Je vais trouver une façon d’aider autrement. Je peux pousser…»