Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Trump: l’art de se disqualifier soi-même

ÉDITORIAL / La journée de mercredi était certainement plus sombre que la soirée de mardi dans l’entourage de Donald Trump.

Les renversements observés dans certains États comme le Wisconsin et le Michigan, s’ils ont eu pour effet de redonner un peu d’optimisme aux démocrates et de propulser leur candidat Joe Biden sur le paillasson à l’entrée de la Maison-Blanche, n’avaient rien pour rendre guilleret le président sortant. Dans un discours aussi étonnant que décousu, peu après deux heures du matin, il a démontré qu’il était indigne de la fonction qu’il occupe.

Une fois de plus, diront certains.

Donald Trump s’est non seulement lancé dans une série de faussetés, mais il s’est autoproclamé vainqueur alors que tous les médias et tous les observateurs redoublaient de prudence en raison du nombre de votes qui devaient encore être comptés dans des États où c’était au coude à coude. Brandissant la menace de saisir la Cour suprême des États-Unis pour on ne sait trop quoi exactement, Trump s’est attiré les foudres de plusieurs commentateurs, y compris de plusieurs républicains.

S’il y a un personnage politique qui devrait, normalement, honorer les valeurs et les principes fondamentaux de la démocratie, c’est bien le président des États-Unis. Mais Donald Trump a démontré dans la nuit de mardi à mercredi un profond mépris de la démocratie. En se proclamant vainqueur prématurément, mais aussi en parlant de fraude, en demandant de cesser le décompte des bulletins de vote, en accusant les démocrates de priver de leurs droits les millions de personnes qui ont voté pour lui, en menaçant de lancer des recours judiciaires dans les États qui ont pivoté du côté démocrate. La liste est longue, et combien déshonorante.

Ce discours froid et belliqueux marquera peut-être négativement l’histoire présidentielle états-unienne. Sans surprise, il a été suivi d’un silence gêné des sénateurs républicains, ceux-là mêmes qui ont tout fait pour le sauver de la procédure de destitution, qui ont maintes fois nuancé ses déclarations outrageuses, qui l’ont appuyé dans ses politiques et dans ses choix de nominations partisanes.

Les républicains, mardi soir, ont largué leur président. En tout cas, beaucoup de républicains.

L’élection présidentielle aura en outre fait la démonstration que nos voisins du sud sont plus divisés que jamais. Il y a une fissure sociale et idéologique qui crevasse les États-Unis et le président sortant aura assurément contribué à l’amplifier.

* * *

On compte encore.

C’était prévisible. Le taux de participation particulièrement élevé, même en période de pandémie, est une des bonnes nouvelles de cette élection, mais il constitue tout un défi pour les directeurs du scrutin dans les différents États ou dans chacun des quelque 3200 comtés. Le nombre d’électeurs qui ont voté par correspondance ou par anticipation, en personne, est venu transformer la réalité du décompte des voix. C’est pour ça qu’il reste des États non attribués à l’un ou l’autre des candidats. Le dépouillement du vote anticipé peut complètement faire tourner les résultats préliminaires.

C’est cette prudence qui était de mise et qui a clairement été exprimée, au cours des deux derniers jours, par des officiers d’élection consciencieux et beaucoup plus engagés que le président à ce que chaque vote compte. À ce que chaque électeur puisse avoir l’assurance que son vote soit comptabilisé.

Dans beaucoup d’États, les moyens déployés étaient impressionnants. On pouvait, par exemple, suivre en direct sur le web la diffusion du dépouillement tel que capté par plusieurs caméras installées dans les centres de traitement des votes. Ça en dit long sur le souci de transparence de ce processus, n’en déplaise au président qui voudrait faire croire au contraire.

* * *

Si Joe Biden remporte son pari de devenir le quarante-sixième président des États-Unis, sa désignation comme candidat démocrate ne fera probablement plus jaser. Mais s’il fallait qu’il perde, les démocrates auront un examen de conscience à faire.

En choisissant Joe Biden, on a voulu opter pour un candidat de compromis, qui pourrait tenter des républicains déçus de voter démocrate. Un candidat qui n’incarne pas trop l’aile gauche du Parti démocrate. Un candidat âgé, certes, mais projetant l’image du bon père – ou du bon grand-père – de famille. Une figure rassurante. Un fier patriote. Un candidat qui répétait sans cesse qu’il voulait être le président de «tous» les Américains, peu importe leur allégeance politique ou peu importe la couleur de l’État dans lequel ils habitent. Fini les «blue states» et les «red states». Une façon de se démarquer de son adversaire Donald Trump qui n’hésitait pas à rabaisser des maires ou des gouverneurs démocrates dans leur gestion de la pandémie, des émeutes ou des feux de forêt.

Aurait-il mieux valu miser sur un autre candidat ou une autre candidate pour l’investiture démocrate? Après tout, Joe Biden a le charisme d’un géranium et démontrait des signes de fatigue vers la fin de sa campagne prudente pour ne pas dire pépère. Trouver un Barack Obama ou un John F. Kennedy est loin d’être une mince tâche. Et dès qu’on regarde les étoiles montantes, on se doute qu’elles vont inévitablement s’aliéner une partie de l’électorat.

Les démocrates devront donc faire une sérieuse analyse de ce qui n’a pas fonctionné, eux qui ont perdu des plumes à la Chambre des représentants et qui n’ont pas réussi à faire basculer suffisamment de sièges au Sénat. Pourtant les sondages laissent entrevoir des voies ensoleillées pour les aspirants démocrates au Sénat. Au Colorado, au Montana, en Géorgie, dans le Maine, en Caroline du Nord, en Iowa, en Arizona... Au final, il n’y a que John Hickenlooper au Colorado et Mark Kelly en Arizona qui y sont parvenus.

Il n’y a qu’un angle où la victoire de Joe Biden est éclatante et c’est sur le plan du vote populaire, qu’il a remporté comme prévu. Mercredi soir, le candidat démocrate totalisait plus de 71,2 millions de votes en sa faveur, contre 67,7 millions pour le président sortant. Joe Biden a franchi aisément le cap des 50 % des suffrages exprimés, ce que n’avaient pas réussi à faire Hillary Clinton en 2016 ou Al Gore en 2000, pourtant eux aussi vainqueurs au vote populaire. Une telle performance pourrait certainement avoir un impact dans l’appréciation, par des tribunaux, des demandes de recomptage ou d’interruption des processus en cours.

* * *

Et les sondeurs, dans tout ça? Ce sont eux qui ont certainement le plus lourd post-mortem à faire. Beaucoup d’entre eux donnaient Joe Biden gagnant par des marges beaucoup plus larges que celles qu’on a finalement observées ces dernières heures. Leur échec est aussi perceptible dans la mesure des intentions de vote pour les sièges sénatoriaux qui étaient en jeu.

Avec un candidat comme Donald Trump, il faut jouer de prudence dans la mesure de l’opinion publique. Parce que le shy voting est un phénomène bien réel aux États-Unis. Des électeurs, conscients du poids de l’étiquette de «trumpistes» sont parfois gênés de dévoiler leur allégeance ou leur intention de vote. Cela explique en partie la distorsion entre les sondages, même les plus sérieux, et la réalité.

Ce ne sont pas tous les électeurs républicains qui sont fiers de participer à des rassemblements où les mesures sanitaires prennent le bord ou qui portent des casquettes Make America Great Again. Il y en a encore qui sont conscients que cocher la case à côté du nom de Donald Trump peut être perçu comme une acceptation tacite des mensonges et des insanités qui peuvent sortir de cette bouche.

On n’a certainement pas fini de disséquer cette élection et le comportement des électeurs.

Ou de la société américaine dans son ensemble.