Entourés de leurs quatre enfants, Linda, David, Myriam et Fannie, maman Duong et son mari, Long Som Phet, forment une famille où les traditions thaïlandaises et québécoises se mêlent tout naturellement.

Tricotés serrés

CHRONIQUE / Lorsqu’on est accueilli par Myriam, Linda, David ou Fannie, il ne faut pas s’attendre à se faire demander «Comment ça va?». En fait, oui, mais pas avec ces mots-là. Ils s’informeront plutôt à savoir si on a faim.

Cette question coule dans leurs veines. Elle leur vient du coeur et de leur mère pour qui cuisiner est synonyme de rencontres et d’un bien-être qui rehausse le tout.

Les quatre enfants Phet ont grandi dans une petite maison toujours remplie de monde, où la parenté et les amis s’assoient directement sur le plancher du salon, en se partageant les plats et des pans de vie.

Il est arrivé que des voisins se joignent à eux, attirés par les arômes venant d’à côté.

«Ils voulaient savoir ce que ma mère avait préparé. Ça sentait toujours bon.»

C’est Myriam qui décrit la scène avant d’ajouter qu’on lui a déjà demandé comment était sa vie en Thaïlande.

Un peu embêtant à répondre.

Elle a les traits asiatiques, ça saute aux yeux, mais la jeune femme n’a jamais vécu là-bas.

Myriam Phet, ses deux soeurs et son frère sont nés ici, prénoms et accent québécois à l’appui.

«On a même été baptisés!»

Ils sont le visage d’un clan tricoté serré dont le portrait ne peut pas uniquement se résumer à celui du restaurant Banh Thai, à Trois-Rivières.

L’histoire de cette famille bien de chez nous débute il y a 40 ans, dans un camp de réfugiés de la Thaïlande où leur père, Long Som Phet, et leur mère, Duong Nark, se sont connus.

Ces jeunes gens avaient fui le Cambodge plongé dans les horreurs d’une guerre civile. Avec leur famille respective, ils avaient échappé aux massacres qui ont fait deux millions de morts, entre 1975 et 1979.

«Un véritable génocide», rappelle tristement Myriam en parlant de la dictature des Khmers rouges.

Elle ouvre ici une parenthèse afin de nous suggérer de visionner l’adaptation cinématographique du livre «Ils ont d’abord tué mon père», l’histoire vraie de la militante d’origine cambodgienne Loung Ung qui a survécu au règne de terreur de Pol Pot.

«Vous allez tout comprendre... C’est une guerre dont on n’entend pas souvent et assez parler.»

Son père et sa mère se sont mariés dans ce camp frontalier. Vaillant et débrouillard, le jeune couple a réussi à emprunter un peu d’argent pour faire l’achat d’un petit kiosque qu’ils ont remboursé une soupe à la fois.

Long Som s’était lié d’amitié avec l’un des policiers qui gardaient le camp. Cet homme lui fournissait les aliments qu’il se procurait à l’extérieur, permettant ainsi à Duong de préparer des plats qu’elle vendait dans la rue.

«Je me levais à 1h du matin pour cuisiner.»

C’était ça, le secret de son succès. Laisser mijoter aussi longtemps que possible. «Avec amour...», précise-t-elle timidement.

Dès 5h, ses premiers clients faisaient la file. En échange de cinq sous, la jeune femme leur donnait un bol rempli de saveurs et d’un peu de réconfort.

À 8h, il ne restait plus rien. Au moins 200 personnes venaient la saluer chaque matin.

Duong avait 19 ans et Long Som, 23 ans, au moment de partir pour recommencer une nouvelle vie dans un pays, le Canada, où tout leur était inconnu.

Myriam, 38 ans, est née peu de temps après la renaissance de ses parents qui parlent un peu français, mais surtout en laotien durant cette rencontre où leurs souvenirs sont doux et douloureux, dans l’ordre et dans le désordre.

«Ma mère était inquiète en quittant la Thaïlande, mais elle a eu le courage de venir quand même. Elle a tellement une grande force de caractère. Elle nous l’a transmise.»

Alors que Myriam poursuit son récit, Duong essuie discrètement ses larmes, provoquant celles de Linda qui sait à quel point quarante ans plus tard, il est toujours difficile pour ses parents de se remémorer cette période de leur vie.

«Ce n’est pas un sujet dont on parle souvent», admet Fanny qui a rencontré son grand-père maternel pour la première fois en 2009, dans son petit village de la Thaïlande.

«Il y avait des photos de nous, enfants, dans sa maison. Il rêvait de nous voir.»

Contrairement à Long Som dont les autres membres de la famille ont également trouvé refuge au Québec, Duong est partie sans les siens. Même si la jeune mariée avait tout planifié afin que sa famille l’accompagne, à la dernière minute, ses parents ont refusé de quitter la Thaïlande.

Long Som et Duong sont arrivés à Trois-Rivières dans le froid de janvier 1980. Pendant trois semaines, ils ont habité dans la chambre d’un motel situé juste en face de l’endroit où nous avons rendez-vous.

Ce hasard fait sourire le père de famille. Jamais il n’aurait pu imaginer qu’un jour, ses futurs enfants allaient ouvrir ce restaurant où les plats s’inspirent de la cuisine de leur mère, une femme qui a tout appris par elle-même, en suivant son instinct.

Maman Duong assaisonne au goût, sans jamais rien mesurer, en y ajoutant une généreuse portion de fierté.

«Quand tu as de la fierté, tu peux réussir dans tout», ont appris Myriam, Linda, David et Fannie qui ont grandi dans un quartier défavorisé, sans jamais manquer de l’essentiel.

«On était propres, peignés, bien habillés...»

Il y avait également de la nourriture sur la table. Dans le voisinage, le mot s’est passé. À la demande générale, Duong s’est mise à préparer ses petits plats qui piquaient la curiosité.

Le resto, c’est l’idée de l’aînée. Appuyée des trois autres, Myriam a voulu assurer une retraite à leurs parents qui leur ont toujours tout donné.

D’abord opéré par les six membres de la famille Phet, le Banh Thai emploie, dix ans plus tard, une trentaine de personnes réparties dans deux restaurants de Trois-Rivières. Un troisième ouvrira bientôt à Lévis.

Duong ne se lève plus aux aurores comme elle le faisait au camp de réfugiés, mais la grand-maman de dix petits-enfants donne un précieux coup de main en préparant chaque semaine quelque 2000 rouleaux impériaux qui trouvent rapidement preneurs comme à l’époque où elle distribuait ses bols de soupe dans la rue.

Ses enfants lui sont grandement reconnaissants pour cette recette toute simple du bonheur. Ils retiennent ce truc de leur mère...

«Quand c’est fait avec amour, ça peut juste être bon!»