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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron

Toute la laideur du monde

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CHRONIQUE / Imaginez, vous êtes dans votre cours bien tranquille, prêt ou prête à apprendre des choses. Vous êtes sur Zoom, parce que ça se passe ces jours-ci, en plein confinement. Tout d’un coup, sortie de nulle part, une personne crie votre nom avec des injures. Il y a de quoi rester bête. Et de se sentir humilié. Parce que tout ça s’est passé devant les dizaines d’autres personnes qui étaient aussi en ligne.

C’est ce que Safia Nolin a vécu il y a quelques jours. Le pire, c’est qu’en écrivant ça, je sais que plusieurs vont se dire « bien fait pour elle ». Safia soulève une haine particulière chez plusieurs personnes. C’est vraiment troublant. Comme si sa seule existence était vue comme une attaque.

Je peux comprendre qu’on n’aime pas son look, qu’on n’aime pas sa musique, on ne peut pas tout aimer dans la vie. Il y a bien des artistes que je n’aime pas. Je comprends moins que ne pas aimer l’apparence d’une personne donne l’impression qu’on puisse l’insulter ou lui cracher dessus. Je ne comprends vraiment pas, en fait.

Personne ne devrait se faire insulter comme ça, c’est tout.

Quelques personnes m’ont écrit pour me dire que j’étais dur envers François Legault. C’est vrai que je suis critique de ses politiques. Ça ne veut pas dire que je lui souhaite du mal et je ne pense pas qu’inonder sa page Facebook de commentaires haineux soit une bonne idée. Critiquer, c’est une chose, insulter et manquer de respect en est une autre.

Respect et beauté

Même si c’est différent, je crois pouvoir comprendre comment s’est sentie Safia Nolin. Je ne peux malheureusement pas compter le nombre de fois que je me suis fait insulter sur mon corps par des inconnus dans la rue, dans l’autobus, à la sortie d’un spectacle. Certaines insultes ont laissé des cicatrices plus profondes que d’autres. Il y en a qui étaient si violentes que je ne pourrai jamais les oublier.

Ce n’est sûrement pas étranger à la promotion de la diversité corporelle que je soutiens depuis plusieurs années. Pour qu’il y ait plus de corps différents dans nos médias, dans nos séries télé, dans nos films. Pour qu’on casse certains préjugés envers certaines caractéristiques physiques – pas seulement le poids, mais l’ensemble des différences.

Je sais que parfois, ça semble banal, mais ça ne l’est pas. Les études sur la stigmatisation sont maintenant nombreuses et les impacts se voient partout. Ça ne touche pas seulement les personnes qui ont une différence marquée, comme le poids, une maladie de la peau ou un handicap physique. Ce sont aussi les actrices qui ont des difficultés à obtenir des rôles après un certain âge, la tendance à faire plus confiance aux personnes belles et à se méfier des personnes laides, etc.

Depuis quelques années, il y a un gros mouvement de « body positive » ou d’acceptation de soi. Ça me fait vraiment plaisir de voir plusieurs personnes se trouver belles même si elles ne correspondent pas aux standards de beauté. Ça participe à redéfinir ces standards. Il y a beaucoup plus de beauté qu’on le croit autour de nous.

Safia Nolin

C’est généralement positif, mais il y a quelques angles morts. Une des phrases habituelles ressemble à « Moi aussi je suis belle, moi aussi je mérite le respect ». Bien franchement, j’ai souvent envie d’ajouter que même si elle était laide, elle mériterait quand même le respect.

Selon moi, l’objectif de la diversité corporelle n’est pas de trouver tout le monde beau, même si les normes de beauté sont trop étroites. Le message est beaucoup plus d’apprécier la différence et de rappeler qu’on a aussi de la valeur, même si on n’est pas comme les autres. Je dirais même qu’être différent ou ressembler à la masse, l’un ou l’autre, on s’en fiche, tant qu’on est soi-même, c’est correct.

Je n’ai aucun problème que des gens me trouvent laid. Tant que me trouver beau ou laid ne change rien à mon droit au respect.

Les gens ne méritent pas une place dans la société parce qu’on les trouve beaux ou belles. Tout le monde a droit à la dignité.

C’est ça qui est troublant avec la haine autour de Safia Nolin. Ne pas comprendre ses valeurs, ne pas aimer sa musique ou ne pas la trouver belle, c’est correct. Est-ce que ça explique la haine? Non! Est-ce que ça justifie le besoin d’aller lui crier dessus? Encore une fois, non!

Santé mentale

Aujourd’hui, c’est la fameuse journée Bell cause pour la cause. Il y aura plein de beaux messages pour la santé mentale, de l’importance de prendre soin de soi.

J’aurais aussi envie qu’on prenne soin de soi, collectivement. Qu’on arrête de prétendre que c’est un simple problème individuel.

Un environnement austère ou violent a tendance à augmenter les cas de toxicomanies et autres problèmes comportementaux ou de santé. Une société plus égalitaire et plus inclusive a l’effet inverse. Nos choix collectifs ont un impact sur la santé mentale de tout le monde.

Si la haine brise des vies, alors la douceur est un moteur de changement. Je ne parle pas seulement de la tendresse physique ou de dire des choses gentilles. La philosophe Anne Dufourmantelle disait que la douceur était aussi de « ne pas vouloir ajouter à la souffrance, à l’exclusion, à la cruauté. » La compréhension, l’ouverture, la discussion, le respect, le partage, le soutien, l’éducation, l’inclusion, tout ça, c’est aussi de la douceur.

Traitez-moi de naïf si vous voulez, mais je me demande souvent : et si toute la laideur du monde recevait la même douceur que la beauté?