Comme la montagne révèle à l’alpiniste à la fois l’ampleur de sa détermination et les limites de sa ténacité, la maladie plante un puissant halo lumineux sur les zones d’ombres qu’on ne s’avouait pas encore.

T’es belle

Nathalie Plaat est psychologue, autrice, animatrice. Elle est aussi amoureuse, amie et mère de famille. Et elle est désormais porteuse d’un crabe dans le sein. Elle nous parle de tout ça.

S’il y a une chose que l’épreuve met en relief, c’est bien ce qu’on ne connaissait pas encore de soi. Comme la montagne révèle à l’alpiniste à la fois l’ampleur de sa détermination et les limites de sa ténacité, la maladie plante un puissant halo lumineux sur les zones d’ombres qu’on ne s’avouait pas encore, tout autant qu’elle enlumine ce qu’on portait déjà de force et de résilience. Du moins, elle devient une occasion, une de plus, de se saisir dans toute notre complexité, d’accepter le laid comme le beau et de transformer ce qui doit.

Ainsi, dans mon épreuve, je me découvre sensible à des aspects que je croyais futiles, que j’aurais jugés chez les autres, que je ne m’admettais pas à moi-même. J’ai eu beau me voiler la face, me cacher de mon propre regard, il a fallu que je contemple, puis que j’accepte que de perdre mes cheveux, par exemple, devenait parfois la chose la plus effrayante de toute l’aventure. Cette pensée nourrissait parfois davantage mes angoisses, que la peur de mourir, même.

Honteuse, j’ai feint d’abord d’être au-dessus de la chose, me prenant pour qui je n’étais pas, les coupant courts, tel un geste de provocation, comme pour dire « même pas peur ». Attitude de punk au poing, j’ai planté mon regard dans les yeux de mon coiffeur, puis dans les miens du miroir, pour ne pas trop regarder les longues mèches tomber sur le sol, tels des lambeaux identitaires, des petites parts de ma féminité qui me quittaient, me semblait-il.

Puis, je m’y suis habituée, à la petite coupe courte.

J’ai redécouvert avec ébahissement à quel point la féminité s’exprime autrement que par l’apparat.

N’empêche, jeudi soir dernier, j’étais particulièrement heureuse que ma petite coupe courte ait tenu le coup, même deux semaines après le début de la chimiothérapie, et que ce ne soit pas le crâne nu que je me pointe à mes retrouvailles du secondaire.

J’avais l’option de la perruque, mais depuis que mon fils m’avait dit que j’avais « l’air d’une première ministre » avec, je la sentais moins, la perruque.

J’avais besoin de les revoir, mes compagnons de l’intense, ceux avec qui j’avais coulé les forges de ce qui demeurera éternellement comme des repères en matière d’amour et d’amitié, avec sur ma tête, un petit capuchon de moi qui me préservait, en quelque sorte. Je savais qu’ils savaient, pour la plupart. J’étais tout de même sensible à cette image, cette fameuse image de moi avec laquelle j’avais tant joué avec eux, en la développant, dans ces âges où tout est ressenti par les tripes, quelque part entre 12 et 17 ans.

Je les retrouvais au soir d’une post-rencontre en oncologie dans laquelle je m’étais fait présenter un joli tableau dont le titre, cruel, ressemblait à « mes chances d’être en vie dans quinze ans ».

Le temps devient une donnée particulièrement dense quand la maladie vient dessiner sur nos espoirs des courbes qui s’arrêtent trop bas, beaucoup trop bas pour ce que nous avions prévu.

Jeudi soir, je pouvais être là, avec encore des cheveux, avec encore des seins, avec encore un corps qui marche. Dans quinze ans? Je connaissais exactement mes statistiques, moi.

Ces chiffres, que je n’écrirai pas, parce que ma mère lit mes chroniques (non maman, je ne te les dirai pas), c’est moi qui avais demandé à les voir.

J’en avais besoin pour me convaincre de faire la « run », surtout la dernière partie, qu’on appelle « hormonothérapie » et qui consiste à faire croire à mon corps qu’il est sous ménopause, pendant dix ans. Encore ici, une sensibilité à ma féminité, exacerbée, que je découvrais. J’avais moins de difficulté à envisager la chimiothérapie, la chirurgie, la radiothérapie que le débalancement complet de mes hormones féminines. C’est que, depuis le temps, j’ai développé avec elles une entente tacite de cohabitation si harmonieuse que j’ai encore du mal à accepter que ma tumeur se serve précisément d’elles pour se multiplier comme elle le fait.

Alors j’ai demandé à voir les chiffres. Quelque part en moi, je me gardais le droit de refuser cette partie du traitement, si les chiffres ne se montraient pas convaincants.

Je croyais que je ne verrais que ça, les chiffres sur les récidives... J’ai eu droit à un tableau qui chiffrait en pourcentage mes chances de participer aux prochaines retrouvailles du secondaire.

« Mon ennemi est arrogant et silencieux. Y s’câlisse ben d’savoir si chus jeune ou si chus vieux ».

Bien sûr, je les ai relativisés ces chiffres. Ils ne comprenaient pas l’activité physique, l’alimentation, l’amour, la chance, la psychologie, et tout ce qui a toujours compté le plus pour moi, les données invisibles. N’empêche. Ils ont fait monter à ma conscience un sentiment très laid, qui, lui aussi, réclamait que je le mette en conscience : l’injustice. Le soir, à table, ils étaient tous là, mes merveilleux amis, avec leur crise de la quarantaine, leurs questionnements existentiels, leur séparation, leurs enfants qui poussent.

Moi, cette année, je serai entre ma cinquième et ma sixième dose de chimiothérapie quand je fêterai mes quarante ans. Et je ferai tout ça pour augmenter de 15 % (impact isolé de la chimiothérapie dans le fameux tableau) mes chances d’être encore vivante quand ma fille terminera son secondaire cinq.

L’apitoiement sur soi est passé, le temps de digérer les choses.

Ils font partie aussi de l’aventure, les moments de découragement et de petitesse.

Mais aussi ce soir-là, parce que j’avais vu le tableau, j’ai eu la chance immense de ressentir les choses presque pareillement à quand nous nous étions connus, tous, avec une grande intensité, une vive acuité de présence.

Regarder ces visages, les trouver si beaux, les reconnaître, tous, dans ce qu’ils sont sans fard, parce que je les ai tellement vus dans tous leurs états, dans vraiment tous leurs états.

J’ai terminé la soirée comme en 94, avec, sous la lune, mes amis préférés, à fendre de rire.

Ne manquaient que les caisses de pommes, les chevreuils, et nous y étions, à tant de nos nuits d’avant.

Et quand je suis montée me coucher et que Max et François m’ont dit « t’es belle Nath, tu vas toujours être belle, même pas de cheveux », je les ai crus, parce que je sais qu’ils ne me mentent jamais.

Merci les gars. Ce soir-là, j’ai gagné quelques pourcentages, j’en suis persuadée.