Sonia Bolduc
La Tribune
Sonia Bolduc

Le chevet

CHRONIQUE / Je passe la nuit à son chevet.

Ses enfants et petits-enfants qui le pouvaient sont tous venus la saluer, elle les a reconnus, ils ont parlé.

Puis la soirée s’est terminée, la nuit s’annonçait, le temps des adieux est parfois un peu flou, ils sont tous partis pour mieux revenir, son mari à elle avec eux.

Je reste. 

Je monte la garde jusqu’à leur retour et jusqu’à l’arrivée de ceux qui n’ont pas encore pu.

Ma grand-mère est le liant, l’amour et l’humour de cette famille. Sa résilience aussi.

Là, elle est toute petite, parfois un peu perdue, parfois agitée, mais souvent elle dort paisiblement.

Tu as l’impression qu’elle va partir au prochain souffle, alors tu ne détournes jamais le regard, jamais l’oreille, jamais ta main sur la sienne.

Tu ne détournes jamais les souvenirs non plus.

Ce rite du départ et de l’accompagnement, c’est aussi le rappel de tous les rites d’avant, de tous les moments importants de la vie. 

Les siens, même les plus secrets, ceux qu’elle t’a confiés un soir ou un matin où il le fallait. Mais aussi beaucoup les miens et les nôtres.

Cette femme, c’est celle qui a la main posée sur mon front sur cette photo sépia prise le jour de mon baptême. J’essaie de ne pas le prendre personnel, mais personne ne sourit, et elle, elle a les traits tirés, le regard un peu triste, un peu dur.

Mais elle est là.

Elle est là pour m’accueillir dans ce qui sera ma vie, sa main sur mon front, comme elle sera là dans mon quotidien et pour chacun des moments importants jusqu’à cette nuit que je passe à son chevet.

Peut-être après aussi, je ne sais pas, des fois je fais semblant d’y croire, et parfois, pour vrai, j’y crois.

Je suis à son chevet, je pense à cette photo dans le même album où mes parents se marient, je pense à ces parties de cartes après l’école pendant lesquelles elle m’explique que, quand on meurt, on se retrouve sur les nuages pour jouer à la bataille.

Je suis à son chevet, je pense à ce qui me mène impulsivement vers elle chaque fois que je franchis une étape de la vie; après ma première journée d’école secondaire, en route vers le bal qui en signera la fin, pour une balade dans ma première voiture, pour une visite de mon premier appart, de ma première maison, pour déposer mes larmes et mes rires, pour lui dire « elle, c’est mon amoureuse ».

Je suis à son chevet, et je pense à ses retours de l’école à elle, qui n’avaient rien à voir avec les miens, au secondaire où elle n’est jamais allée, au bal qu’elle n’a pas connu, aux mille choses qu’elle commentait sur la route quand on se baladait en auto, à ces dizaines de maisons trop petites où elle a trimballé sa famille et aux partys de famille élargie où ça parlait fort en jouant au 500 et en riant. Je pense à ces enfants qu’elle a eus, à ceux qu’elle a perdus trop jeunes dans le désordre des choses de la vie.

Je suis à son chevet et je revis nos deux vies en même temps, la mienne tellement plus douce que la sienne, la sienne probablement beaucoup plus significative que la mienne.

Je ne sais pas.

Mais je suis à son chevet, je tiens sa main, je pense « on naît, on meurt, et entre les deux on vit du mieux qu’on peut » et je me dis que la vie et tout ce qui vient avec a bien peu de sens s’il n’y a pas elle et ces gens qu’on aime pour en partager des petits et des grands bouts.

Je suis à son chevet, un peu au mien aussi.