Sonia Bolduc

La vie normale

Chronique / Je vais écrire un sacrilège : j’aimerais que le confinement se poursuive encore un moment, que l’on ne revienne pas « à la vie normale » trop rapidement.

Voilà, c’est dit. C’est écrit.

T’es ben égoïste!

J’pense pas non...

J’ai cette image qui n’arrête pas de me revenir en tête, ça se passe au musée, n’importe quel musée, tous les musées, les gens défilent d’un pas pressé, des jeunes, des vieux, seuls, en groupe, prennent en photo l’œuvre et son cartel, repartent au pas de course vers la salle suivante, s’arrêtent de temps en temps devant une toile, oh! La Joconde!, selfie pour les amis, et on repart aussi vite.

Cette scène-là, vous pouvez en faire un copier-coller devant les monuments connus, les châteaux à visiter, les tables à la mode, les montagnes et points de vue recensés dans le guide de voyage, les nouvelles du jour et un paquet d’autres affaires, on passe en courant, quelques photos pour prouver qu’on était là, et hop.

T’en as pensé quoi, de La Joconde? Elle t’a ému.e? Et le Véronèse juste en face, il ne t’a pas impressionné.e un peu?

Tout ça pour dire que, parfois, souvent, il faut prendre le temps de prendre le temps, pas juste avoir hâte d’arriver à la sortie, de retourner dans son char ou de passer à la prochaine affaire.

Des fois, faut s’arrêter, s’asseoir sur un banc, fixer son regard sur quelque chose, regarder, voir l’ensemble, le comprendre, ou pas, puis chercher le détail, déterminer son importance dans l’ensemble.

J’aimerais que le confinement se poursuive pour qu’on ne prenne pas juste une photo rapide du tableau, une photo qu’on va partager puis stocker dans le fond de l’appareil, qu’on ne va plus jamais regarder, qu’on va flusher dans pas long pour libérer de l’espace quand le barrista va dessiner une branche de rameau sur notre latté.

J’aimerais qu’on ait le temps, individuellement, de se détacher pour vrai de ce qui nous pesait, même sans qu’on le sache, de se remettre en question dans le comment du pourquoi, pis peut-être d’en ressortir avec du mieux dans nos façons de vivre, de faire, d’avoir, d’être.

J’aimerais aussi, — j’allais écrire surtout, mais disons autant — qu’on le fasse collectivement. Qu’on se plonge dans le tableau qui est devant nous depuis longtemps, mais que la crise met complètement en lumière dans tout ce qu’il y a de beau, bien sûr, mais aussi de beaucoup moins lumineux.

J’aimerais qu’on se questionne la production, la consommation, la surconsommation, la performance, le jugement, la violence, l’ignorance, la haine, l’indifférence.

J’aimerais qu’on prenne le temps de regarder tout ce qu’on a pris l’habitude de tasser dans un coin.

Qu’on regarde franchement et directement dans les yeux ces solitudes, ces inégalités, ces fragilités qui remontent à la surface, qu’on se colle un peu, qu’on prenne le temps de comprendre ce qui s’y passe, de trouver un chemin pour en sortir ceux qui y sont plongés, d’en empêcher d’autres de tomber dedans, qu’on soit en mesure de les rattraper, qu’on ne détourne pas, plus, plus jamais le regard.

J’aimerais que le confinement se poursuive encore un peu, le temps qu’on refasse une place pour chacun. Pour chacun.

Oui mais So, le confinement, c’est dur pour un paquet de monde, que tu me diras.

Je l’sais.

Mais la vie, juste la vie, de base, le quotidien, ce qu’on appelle « la vie normale », c’est dur pour un paquet de monde, la plupart du temps. Pour certains, c’est dur, quasiment invivable, tout le temps.

La vie normale, pour des aînés pis du personnel dans les chsld, pour des kids mal adaptés aux réalités de l’école ou parkés aux centres jeunesse, pour un paquet de travailleurs qui arrivent serrés mois après mois, pour des familles éclatées, pour des gens fragilisés par un historique familial de merde ou des troubles de santé mentale, pour des gens qui vivent avec moins que rien, pour des jeunes terrassés par le spectre de la performance, pour des hommes et des femmes dont les connaissances, les compétences, le travail, le statut, les idées, les accomplissements, la valeur, les paroles et les actes ne sont pas reconnus, au quotidien, depuis toujours, ben la vie normale, c’est rough en maudit.

Fait que oui, je comprends, le retour à la vie normale.

Mais si on y allait plutôt pour un retour à la vie, point, pour tout le monde. Quitte à prendre un peu plus de temps.