Quelques mois après le décès de son épouse Suzanne Nadeau-Whissell, Jean Whissell sent encore son énergie tout autour.

Il faut vivre

CHRONIQUE / Ce week-end, c'est la 12e marche pour la SLA à Sherbrooke. C'est aussi une occasion de prendre des nouvelles de la famille sept mois après le décès de Suzanne Nadeau-Whissell.
« Dis-moi, comment on fait pour survivre à la perte de sa personne? »
« Je ne survis pas. Je vis. »
Je savais bien en lui posant la question que Jean Whissell n'allait pas se briser devant moi, qu'il n'allait pas non plus m'offrir une réponse banale. Je l'ai rencontré en quelques occasions au cours des trois dernières années, pendant que sa femme Suzanne Nadeau-Whissell livrait un combat perdu d'avance contre la sclérose latérale amyotrophique (SLA), j'ai assisté aux funérailles complètement lumineuses que ses proches lui ont préparées en novembre dernier, et là, on est installé dans le jardin qu'elle avait conçu avec amour et créativité. Il y a un peu de Suzanne dans l'air et dans le décor, et assis devant moi, son Jean sourit à la vie.
C'est une formule qui peut sembler un peu cucu, mais c'est ça, il sourit à la vie. Il n'est pas dans la tristesse ou le sentiment d'injustice.
« On n'a pas vécu que du négatif à travers la maladie », confie Jean Whissell, conscient que sa sérénité pourrait heurter les assoiffés de larmes et de désespoir.
« C'est sûr qu'on a fait plusieurs deuils tout au long de la maladie, qu'on a vécu des émotions très fortes, entre autres lors de l'annonce de la maladie qui nous a assommés, explique-t-il. Mais ça a tellement resserré les liens familiaux et augmenté nos capacités de communication, on a tellement appris à apprécier le moment présent, à apprécier ce qui reste plutôt que de se désespérer de ce qu'on a perdu ou qu'on est en train de perdre que ça devient aussi une expérience positive. Et tout ça, c'est grâce à la force de caractère de Suzanne. Elle nous a inspirés, elle nous inspire encore. »
Elle est toujours présente, Suzanne Nadeau-Whissell. Après avoir sensibilisé les gens à la SLA, à l'aide médicale à mourir et à l'accès pour tous aux maisons de fin de vie, par le biais des médias et de son blogue, l'ancienne infirmière est partie au moment qu'elle avait jugé opportun, en novembre dernier. N'empêche, elle est toujours là.
« Physiquement, elle est partie, mais énergétiquement, elle est là. Son énergie reste là. Ce n'est pas une présence, pas des rêves, c'est juste la vie qui suit son cours, mais qui semble en quelque sorte guidée par elle. On se sent en paix », ajoute Jean Whissell, dont la voix se brise, dont le regard se voile.
« Oui, y a des émotions qui remontent, mais on se sent bien en général », souffle-t-il.
Longue inspiration, il sourit de nouveau.
« Elle nous manque, surtout la Suzanne d'avant la maladie. Elle se sentait diminuée pendant la maladie. Il y a eu de beaux moments à travers ça, mais on a beaucoup de beaux souvenirs d'avant, d'une femme exceptionnelle avec qui j'ai passé 37 ans. »
Un an avant le diagnostic de sclérose latérale amyotrophique, Suzanne et Jean avaient pris leur retraite, en même temps, elle du réseau de la santé où elle avait été infirmière, lui de la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke où il était psychoéducateur.
Oui, leur expérience professionnelle respective les a sûrement aidés à faire face à la maladie et à la mort éventuelle de Suzanne. Mais, note Jean, elle aimait bien rappeler qu'on allait tous passer là un moment ou un autre.
« Suzanne nous a aidés à cheminer. J'ai appris à apprivoiser l'idée de la mort qui me faisait peur, mais aussi la solitude. Je me sens privilégié. Je n'ai jamais vécu sa maladie comme un fardeau, je ne me sentais pas brimé. J'étais là pour elle comme elle l'aurait été pour moi si les rôles avaient été inversés. J'ai été son époux et son accompagnateur de vie. »
Jusqu'à la toute fin, ce matin de novembre où Suzanne a reçu cette aide à mourir à laquelle elle aspirait quand la douleur serait trop insoutenable et sa qualité de vie trop hypothéquée.
« Ç'a été un soulagement pour elle de pouvoir partir sereinement. Elle a gardé son sens de l'humour jusqu'à la fin. Elle a toujours eu cette capacité incroyable à communiquer. »
Et elle le fera encore, confie Jean Whissell en annonçant qu'un livre tiré des écrits de Suzanne Nadeau-Whissell sera publié cet automne. Textes tirés de son blogue, des entrevues accordées, de ses écrits personnels seront regroupés au sein d'un livre titré Que le vent se lève.
Ce legs n'est pas le seul que Suzanne Nadeau-Whissell laissera en terre estrienne. Celle qui avait reçu son diagnostic de SLA en pleine folie du Ice Bucket Challenge avait pris la parole en maintes occasions afin de sensibiliser la population à cette maladie dont on ignore toujours les causes et pour laquelle il n'y pas de cure. L'an dernier, elle avait elle-même ouvert la marche annuelle de sensibilisation en poussant sa chaise roulante sur quelques mètres. Cette année, ce week-end en fait, tous les membres de la famille seront encore de la partie à titre de bénévoles et de marcheurs.
« Parce que cette maladie-là, il faut continuer à en parler, s'assurer que les recherches se poursuivent, qu'on trouvera... »
Et parce qu'il ne sert à rien de survivre. Il faut vivre.