Mélissa Drolet, citoyenne derrière la vigile de lundi.

Geste citoyen et collectivité

CHRONIQUE / Il était un peu passé minuit quand j'ai reçu l'invitation pour la vigile. Ça faisait quelques heures à peine que les coups de feu avaient emporté des vies et cette impression de paix qui régnait à tort et à raison dans tout le Québec. On sentait que personne n'arrivait à aller dormir, je ne me suis pas étonnée de l'invitation. Ou peut-être que si, un peu, mais pas tant.
Imed Lakhdara refuse la haine.
Amira voulait organiser une vigile. Mélissa aussi, parce que ce besoin de se réunir, de dire, de partager. C'est Sami, leur ami commun, qui les a mises en contact.
Vérifications avec les gens de la mosquée, création d'un événement sur les réseaux sociaux, et voilà, c'est lancé. On n'attend pas l'initiative du politique, du religieux ou même du communautaire. Un geste citoyen, c'est tout.
Je suis une fan finie du geste citoyen, je l'ai peut-être trop répété déjà, quoique c'est le genre de trucs que tu peux répéter à l'infini je crois.
Le geste citoyen, c'est ce moment où tu quittes la file des gens qui chialent, celle aussi des gens qui décrient ce qui devrait être fait, puis que tu t'installes dans celle des gens qui font. Ce moment où tu deviens le changement que tu espères voir, comme le suggérait si sagement Gandhi.
Pourquoi une vigile? que je demande à Mélissa, une étudiante en sciences politiques qui n'a pas trop d'agenda, sinon celui d'un monde ouvert et engagé qui se prend en main.
« Il y a le besoin de se rassembler, de montrer que la violence ne va pas gagner », lance-t-elle d'entrée de jeu.
« Mais c'est plus grand qu'une simple vigile. C'est un appel à la solidarité, au dialogue. C'est une réappropriation de l'espace public par le citoyen vers le débat d'idées et l'action. On a tous un rôle à jouer dans notre société, et on ne peut pas attendre toujours que l'initiative vienne des autres.
« Individuellement et collectivement, il faut tous se donner des coups de pied au derrière pour avancer, être dans l'action, tout le temps, pas juste quand il y a un drame ou quand c'est le temps d'aller voter aux quatre ans, poursuit-elle. Pas mal de gens croient que ça ne sert à rien. Mais si tu ne fais pas ta part, rien ne change. Et il y a tant à faire... »
Mélissa parle de pétitions, de mémoires, de participation aux commissions publiques. Mais elle parle aussi de servir la soupe populaire, d'ouvrir la porte à un étranger en le saluant, de faire quelques heures de bénévolat, de s'engager dans sa communauté.
Ça s'appelle sortir de sa bulle, de sa vérité, de sa réalité, puis plonger vers l'autre, vers le déstabilisant peut-être, vers le doute, vers d'autres réalités. Ça s'appelle s'ouvrir à l'autre, prendre le temps de s'arrêter, d'échanger, d'écouter, de comprendre, de connaître. Ça s'appelle vivre dans l'ensemble de sa communauté, avec tout le monde.
À ces gestes déjà simples, on ajoutera le bris du silence devant ce qui n'a pas lieu d'être. Chaque fois.
En me rendant à ce rendez-vous avec Mélissa, je suis passée devant La Constantinoise, resto algérien coin King et de la Cathédrale où l'on sert le meilleur couscous au pays, si jamais quelqu'un veut en aviser Marguerite Blais. Sur la façade du resto, une citation de Nelson Mendela écrite au feutre sur un carton blanc :
« La haine obscurcit les esprits, elle barre le chemin de la stratégie. Les dirigeants ne peuvent se permettre de haïr. »
Juste en haut, une reproduction de plaque d'immatriculation du Québec portant la date du 29 janvier avec la mention Je me souviens.
C'est de Imed Lakhdara, proprio de La Constantinoise.
« Avec toute la tension, je voulais lancer un message comme ça », me raconte Imed, un autre simple citoyen.
Imed est un ancien joueur de foot d'Algérie installé au Canada depuis 2010. Là-bas, dans les années 90, son statut professionnel en faisait une cible de menaces.
Là, en ce milieu de lourde semaine, debout dans sa « business », il est calme, sa voix est douce quand il explique n'éprouver aucune haine pour le tueur de Québec, voire une réelle empathie pour la famille de ce dernier. Ce sont aussi des victimes de la situation actuelle, d'une certaine hypocrisie, des amalgames, de la haine qui cherche à s'installer, fait valoir Imed.
D'autant de choses à contrer. Individuellement, et collectivement.