Sonia Bolduc
La Tribune
Sonia Bolduc
Avant de partager ses opinions entre amis ou en ligne, pourquoi ne pas faire preuve d'humilité, de prudence et de responsabilité épistémique?
Avant de partager ses opinions entre amis ou en ligne, pourquoi ne pas faire preuve d'humilité, de prudence et de responsabilité épistémique?

Entre l’incertitude et le besoin de certitudes

CHRONIQUE / Je ne sais pas. Peut-être que…

Je ne sais pas pour vous, mais j’ai l’impression de plus en plus que la majorité de mes phrases commencent ainsi. « Je ne sais pas. Peut-être que… »

Ça n’a rien à voir avec la pandémie, c’est là depuis un long moment, des années peut-être même, mais nécessairement, là, gentiment confinée, loin du bruit, on entend et on voit des choses qui s’étaient installées en silence; on n’avait pas prêté l’oreille tant que ça, on était occupé ailleurs.

Partout ou presque, depuis toujours et tout particulièrement maintenant, il y a cette lutte à finir entre l’incertitude et notre besoin de certitudes.

Ici, il y a le doute qui a enfin trouvé sa place. C’est pas un poste à temps plein, qu’on se rassure (ou pas), ça ne touche pas toutes les sphères de la vie, mais ça poppe de plus en plus souvent.

« Qu’est-ce que tu penses de…? »

Je ne sais pas.

« T’es pour ou contre…? »

Je ne sais pas.

T’es pas obligé.e de savoir, tout de suite, tout le temps. 

T’as pas le devoir d’avoir une opinion sur tout, tout le temps, surtout pas là, tout de suite, avant d’avoir toute l’information nécessaire, les données, le contexte, un peu de perspective.

T’as pas à juger de tout, surtout des autres ou de ce que tu ne connais pas, là, pour justifier ce que t’es pis ce que tu penses.

Tu peux ne pas savoir. 

On peut ne pas savoir.

Puis chercher à écouter, à comprendre, à nuancer. À savoir. Puis à douter encore un peu, pour apprendre encore davantage.

L’idée, ce n’est pas de rester dans l’ignorance, mais, peut-être, de ne pas passer de l’ignorance au je-sais-tout-tout-à-fait dans un claquement de doigt ou deux clics.

En début de semaine, l’autrice et prof de philo Véronique Grenier offrait un cours en ligne, Pensée critique en temps de crise, organisé par l’Université populaire de Sherbrooke. Dans les faits, sa proposition tient tout aussi bien dans des temps dits « plus normaux » que sur fond de crise.

J’ouvre une rapide parenthèse ici : oui, je fais partie des organisatrices de l’Upops, mais c’est pas un gros placement de produit, on ne vend rien. Et oui, c’est toujours dispo en ligne sur la page facebook de l’Upops si ça te tente d’écouter ou réécouter ça. Fin de parenthèse.

Avec les couleurs qui sont les siennes, donc, Véronique nous rappelle que nos opinions nous permettent de nous orienter dans le monde et que nos certitudes servent de lieux où on peut se reposer un brin, de là notre réflexe à les renforcer et se ranger confortablement derrière elles.

Pour mieux gérer notre pensée critique, elle nous invite donc à un exercice qu’elle qualifie elle-même d’inconfortable : humilité, prudence, responsabilité épistémique.

Donc, le devoir de la semaine pis de toutes les semaines qui suivront jusqu’à la fin des temps : 

prendre conscience et accepter qu’on ne sait pas tout, même des affaires que d’autres, eux maîtrisent tout à fait, ou à tout le moins pas mal mieux;

valider les trucs que l’on prend pour de grandes vérités quand elles nous passent sous le nez parce qu’elles font saprément notre affaire, et ce en faisant un minimum (et beaucoup plus) de recherches;

être conscient que nos opinions, nos certitudes, nos croyances, dès le moment où elles sont émises, ont un impact chez les autres, en petit ou en grand nombre, et donc se responsabiliser quant à leur véracité.

Je ne sais pas. Peut-être que… 

Peut-être qu’on doit mieux composer avec la part d’incertitude.

Peut-être qu’on peut mieux composer nos certitudes.

Peut-être qu’on peut prendre le temps de comprendre avant de savoir.

Peut-être qu’on devrait s’assurer de vraiment savoir ce qu’on prétend savoir.

Et peut-être que quand on sait, on peut encore se permettre une certaine part de doute.

Je ne sais pas. Peut-être que…