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Alexie avec un e

Coiffeuse, esthéticienne, quelques courses. Alexie s’offre une petite virée sherbrookoise de temps en temps, un genre de retour aux sources, mais de façon assez sélective. Pas nécessairement de visite nostalgique à l’université où elle a étudié en kinésiologie ou au gym où elle a travaillé et s’est entraînée pendant des années.

L’entraînement, c’était pas mal toute sa vie. Elle voulait aider ses clients à atteindre leurs buts de remise en forme, cherchait de son côté à développer un corps parfaitement et naturellement musclé. Le corps qui allait lui permettre de remporter plusieurs prix de culturisme entre la première place chez les novices du Québec de l’International Drug Free International en 2007 jusqu’à la première place toutes catégories en 2013 et 2015.

Alexis Brien-Fontaine était un Monsieur Canada presque parfait, coupé au couteau, le sourire radieux, la vie qui allait de soi.

Sauf que dans sa tête, dans tout son être, Alexie savait que ce corps-là, aussi parfait soit-il, ce n’était pas le sien. Pas celui qui fittait avec ce qu’elle était derrière toute sa masculinité de façade, une fille jusqu’au fond de l’âme.

On appelle ça une dysphorie de genre, lui a confirmé une spécialiste il y a deux ans.

« Je l’ai toujours su, je crois. J’ai souvenir, vraiment toute petite, d’une blague d'un proche qui me dit ‘Viens ici ma petite fille’ et que j’avais aimé ça, ça collait à ma peau », me racontait Alexie il y a un mois.

C’était quelques jours à peine avant de subir une vaginoplastie au Centre métropolitain de chirurgie, pas très loin de chez elle, dans le nord de Montréal, là où elle s’est installée pour reprendre des études, cette fois en sciences infirmières à Bois-de-Boulogne.

Chaque semaine, le docteur Pierre Brassard effectue une dizaine de vaginoplasties, pour environ une phalloplastie pendant la même période. Les patients viennent des quatre coins de la planète.

Que dire de la vaginoplastie? Techniquement, que seuls les testicules et le corps caverneux sont retirés, que le reste du pénis est métamorphosé pour la construction du néo-vagin, permettant de conserver à la fois les fonctions de l’organe et de recréer l’univers féminin avec toutes ses zones érogènes.

On peut aussi en dire que des soins de dilatation sont nécessaires pendant des mois après l’opération afin d’éviter une cicatrisation naturelle que cherche à effectuer le corps.

Qu’en dire de plus? « Pour moi, ç’a été vraiment très douloureux dans les heures et les jours qui ont suivi. Ça n’a pas été facile. J’en ai braillé », racontait Alexie quelques jours après l’intervention.

Qu’est-ce qui était le pire, Alexie, la vaginoplastie ou l’acceptation de cette transidentité?

« Clairement l’acceptation, répond-elle sans hésiter. Tu vis ta vie, tu fais tout pour qu’elle soit ‘normale’, mais un moment donné, tu penses juste à ça, ça te paralyse, ça vient fucker tes relations avec les gens autour de toi, t’es obsédée, tu n’es plus fonctionnelle. »

Alexie a fini par en parler. Avec une professionnelle, avec ses proches aussi, progressivement. 

Vivre la vie d’Alexie avec un e, c’était une question de vie ou de mort.

Alexie a commencé l’hormonothérapie il y a un an et demi, a quitté Sherbrooke pour Montréal. La première fois qu’elle s’est présentée à ses cours à Bois-de-Boulogne, c’est aussi la première fois qu’elle sortait « en elle-même ». Ses cheveux avaient poussé, elle avait pris grand soin à son maquillage, avait choisi ses vêtements dans sa nouvelle garde-robe toute féminine.

« C’est sûr qu’il y a eu des réactions, il y en avait qui n’étaient pas sûrs, mais j’ai fini par gagner leur respect avec le temps et ma personnalité de feu », lance-t-elle dans un grand rire.

Vrai qu’elle a une personnalité de feu, Alexie. Début trentaine, talentueuse, brillante, une maîtrise en kinésiologie et des études en sciences infirmières qui lui permettent de ne rien échapper de sa métamorphose, solide dans sa tête, sens de l’humour incroyable, capable d’exprimer ses idées et son cheminement, elle a commencé à donner des conférences dans les écoles et les organismes l’hiver dernier.

« Si l’acceptation des trans est plus grande qu’elle l’était auparavant, il y a encore bien du chemin à faire quand même. Si je peux faire ma part pour aider à démystifier cette réalité, je vais le faire », explique-t-elle.

C’est pour cette raison également qu’elle a accepté d’être le sujet d’un film documentaire mené par une équipe estrienne, dont fait partie l’auteure de ces lignes, et dont le tournage se poursuivra pendant une année complète.

« Il reste encore plusieurs étapes, mais la vaginoplastie, c’en était une grande, confie Alexie. Quand tu as accepté le fait que tu es une femme, que tu décides d’avancer dans le processus, ton pénis devient une barrière, une chose qui n’a pas d’affaire là. »

Au sortir de la salle d’opération, les parents d’Alexie étaient là tous les deux. Ils avaient fait le trajet depuis Valcourt, où ils ont élevé leurs trois garçons, pour accueillir la fille qui prend le relais de l’un d’entre eux.

« C’est important pour moi que ce soit eux qui soient là à mon retour de l’opération. Ils étaient là à ma naissance, c’est symbolique qu’ils soient là aussi pour cette renaissance. »

Une fille qui vit désormais sa vie de fille, hormonothérapie à l’appui, famille et amis à portée de clics, projets plein la tête.

« Ma vie commence, j’ai hâte de voir comment tout ça va aller. Mais je le sais que ça va bien aller. »

Actualités

Que le cinéma ne parte jamais en fumée

CHRONIQUE / On est quelque part dans les années 1970, dans mon Windsor natal où l’usine de pâte et papier sert de baromètre, où un monsieur avec un haut-parleur sur sa mini van brune diffuse des bonnes et des mauvaises nouvelles et où on retrouve un cinéma juste à côté de la biscuiterie.

J’y ai vu Les 101 dalmatiens en animation, une version de 1961 qu’on avait sûrement eu à bas prix, je ne sais pas, mais Cruella y était dangereusement impressionnante.

C’est le seul film que je me rappelle avoir vu là, mais je décryptais toujours les affiches de la vitrine en passant, puis ce guichet à l’ancienne dans l’entrée étroite qui ressemblait à un confessionnal.

Quelques mois, quelques années plus tard, c’est flou, de la maison de mes grands-parents à l’extérieur de la ville, on a vu une colonne de fumée s’élever dans le ciel, et ce n’était pas l’usine qui annonçait une averse.

C’était le cinéma qui passait au feu. J’ai été aussi dévastée que le bâtiment, qu’on s’est bien sûr empressé de convertir en stationnement.

Quand je suis venue étudier au Cégep de Sherbrooke, une longue décennie plus tard, j’ai pris un appartement sur Kennedy, dans le fond d’une cour, j’ai arpenté Sherbrooke à ma guise et je suis tombée en amour avec la Maison du cinéma qui avait ouvert ses portes deux ans plus tôt en lieu et place du Capri.

Je vous niaise pas, je pense que je traversais le pont tous les soirs pour y voir à peu près tout ce qu’on y présentait. Des fois, je les revoyais deux, trois, quatre fois.

James Ivory, Eric Rohmer Woody Allen, Wim Wenders, Denys Arcand, ils habitaient pratiquement tous là en permanence, j’allais leur tenir compagnie sans dire un mot, il faisait sombre dans les salles, mais y avait de la saprée belle lumière dans ma vie de cégepienne.

Des fois, je me demande comment j’aurais occupé mes temps libres, mais surtout comment je me serais construit l’être humain sans cette Maison du cinéma, sans ces gens qui ont eu l’audace de sa renaissance, Jacques Foisy en tête.

Fallait y croire sur un chaud temps en cette ère de beta, de vhs, de télés câblées, surtout quand tu t’entêtes à diffuser une bonne part de cinéma de répertoire.

Fallait que les membres de la famille Hurtubise soient tout aussi timbrés quand ils en ont fait l’acquisition en 2011.

Imaginez. Le beta et le vhs s’étaient pas mal tous retrouvés dans les ventes de garage et les sous-sol d’églises, mais le dvd avait encore les reins solides et il y avait tout ce trafic sur le web qui s’intensifiait déjà, qui ne cesse de.

Et pourtant.

Et pourtant, non seulement Denis Hurtubise, Karen Hansen et leur progéniture sont là, avec leur Maison du cinéma qui a multiplié ses salles et ses améliorations technologiques, qui a su conserver sa mission et son indépendance – sérieusement, des fois on oublie notre chance d’avoir un cinéma indépendant à portée d’élan - mais ils s’assurent de mille façons que cette maison soit aussi celle de tout le monde, y compris celle du Festival cinéma du monde.

Parce que t’sais, pas de Maison du cinéma, pas de Festival.

Pas de passionnés de cinéma, pas de Festival de cinéma.

Pas de monde, pas de Festival de cinéma du monde.

Ça adonne vraiment bien que tout ça, ce soit là.

Ç’aurait été triste de voir le cinéma partir lui aussi en fumée.

Sonia Bolduc

Où sont les femmes?... Chefs?

CHRONIQUE / Où sont les femmes chefs? La question est tellement pertinente que non seulement Vérane Frédiani en a fait un documentaire de 90 minutes, mais que les organisateurs du Festival cinéma du monde ont toute les difficultés du monde à réunir le panel de discussion qui doit suivre le ciné-brunch de dimanche au Parvis.

La chef propriétaire Suzie Rainville, elle, a accepté l’invitation tout de go. Sortir de la cuisine de son Baumann Smokehouse pour parler de la place des femmes en cuisine, parler restauration, parler de son univers, de sa passion, de sa réalité, oui, avec plaisir.

Arts et spectacles

L'art et le cinéma

CHRONIQUE / «M’a être ben franc, avant que je le connaisse, j’avais jamais regardé un coucher de soleil de ma vie. Oui, j’en avais tout de ben regardés, mais pas comme là. (...) On a appris avec lui à regarder les couchers de soleil ou un lever...»

Le lui dont on parle, c’est le peintre Jean-Paul Riopelle.

Arts et spectacles

L’adoption, chacun son histoire

CHRONIQUE / L’adoption, un geste d’abandon ou un don ? La question, beaucoup plus complexe que je vous la lance ici, sera longuement (et ardemment, promet-on !) débattue aujourd’hui jeudi à la Taverne O Chevreuil.

Le docteur Jean-François Chicoine dans un coin, l’historienne (et candidate solidaire) Christine Labrie dans l’autre, on retrouvera entre les deux le directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie, Alain Trudel, la directrice de santé publique Estrie, docteure Mélissa Généreux, ainsi que l’auteure franco-roumaine Marion Dagen.

Arts et spectacles

Ce qui compte, c'est ce qui se conte...

CHRONIQUE / On dit souvent qu’il n’y a pas de hasard. Honnêtement, je ne sais pas où je me situe là-dessus, comme sur la plupart des proverbes d’ailleurs, mais j’avoue que la sélection de « La promesse de l’aube » pour lancer la cinquième édition du Festival cinéma du monde de Sherbrooke, je trouve que c’est un heureux hasard.

Tout est dans le titre. Dans cet espoir du meilleur pour ce quelqu’un, ce quelque chose ou ce festival encore tout jeune à qui on souhaite une vie belle, heureuse, riche en expérience. Et en succès.

On pourra toujours se questionner sur la notion de succès. Celui de Romain Gary/Émile Ajar dont on raconte la jeunesse dans La promesse de l’aube n’est assurément pas discutable.

Seul écrivain à avoir décroché deux fois le Goncourt, auteur d’incontournables histoires comme La vie devant soi, L’angoisse du roi Salomon, Les racines du ciel, Les cerfs-volants et un lot incroyable de récits encore, Romain Gary est un monument. Un monument sur lequel des cohortes d’oiseaux de malheur se sont posés, mais un monument pareil.

Ce succès qui obsédait sa mère et que raconte La promesse de l’aube sur papier et sur grand écran, Romain Gary l’aura connu.

Qu’en sera-t-il du FCMS?

Posons déjà la question autrement : que devrait-il en être? Comment devrait-on mesurer le succès d’un événement comme le FCMS?

On pourrait se contenter de chiffres, certains aiment bien répéter que ce qui compte, c’est ce qui se compte, et on se réfère à cette logique avec une soumission assumée et assommante.

Mais ce que disent les chiffres, en gros, c’est qu’un certain nombre de personnes sont passées par un certain endroit à un certain moment.

Pis des fois, ben ça suffit à apposer un sceau de succès sur un truc.

Et ce qui se conte...

Mais tiens, essayons une autre approche. Osons prétendre que ce qui compte, c’est plutôt ce qui se conte.

Ce qui se conte, et ce que ça laisse en nous, autour de nous, entre nous.

Osons prétendre que ce qui compte, c’est ce qui vient nous ouvrir l’horizon, l’esprit, la conversation, ce qui nous amène à revoir notre vision des choses, nos certitudes, nos connaissances du monde qui nous entoure.

Osons affirmer que le succès du FCMS ne tient pas tant au nombre de personnes qui viendront voir cette semaine la centaine de films proposés et qui prendront part aux quelques dizaines d’activités et événements qui viennent ponctuer et animer le Festival.

Et ce, même si la fréquentation du FCMS est en perpétuelle croissance d’une édition à l’autre.

De plus en plus de gens viennent explorer le monde au FCMS?

Youpi ya, youpi yé.

Mais ça n’a d’intérêt que dans la mesure où le cercle de conversation s’agrandit. Ça n’en aurait aucun si, pour s’assurer de se péter les bretelles dans le box-office du Festival, on alignait toute la semaine des superproductions moins parlantes.

Parlantes?

Ouais.

Parce que le succès du FCMS est là, dans sa capacité à conter, et à parler.

À parler de tout. De la vie, des gens, de sujets d’actualités divers, parfois très durs, quelques fois assez émotifs.

D’en parler, et de nous proposer d’en parler encore, entre nous, avec d’autres.

Pas pendant le film. (Ne me parlez jamais pendant un film, sauf pour m’avertir si le cinéma est en feu...)

Mais après le film, allons-y.

Allons parler dans ces débats, ces échanges et ces discussions déjà prévus au programme, ou devant un verre, quelque part en ville, entre deux projections.

Allons-y. Jasons, écoutons, échangeons, revoyons nos certitudes, redessinons notre vision des mondes.

Si on fait cela, et pour avoir vu déjà quelques films proposés cette année, croyez-moi, nous le ferons, alors le FCMS pourra dire qu’il a du succès.

Au-delà des chiffres, le Festival cinéma du monde de Sherbrooke sera un succès s’il nourrit les échanges et les gens qui y prennent part, s’il nourrit sa communauté.

C’est sa promesse, à l’aube de son histoire.

Le film d’ouverture, lui, est présenté à 19 h 30 à La Maison du cinéma, juste après le lancement officiel auquel vous êtes attendus en formule 5 à 7 au Pizzicato.

De quoi jaserons-nous cette semaine au FCMS?

Assurément de parentalité, c’est d’ailleurs le propos des films d’ouverture et de fermeture. Si La promesse de l’aube qui lance le Festival ce lundi soir à la Maison du cinéma se regarde et se porte ensuite un moment avec un petit sourire satisfait, je ne saurais vous dire dans quel état vous allez repartir après le film de clôture, Jusqu’à la garde. Mais moi, ça m’a secouée. Complètement. Ne rate pas ça, Festivalier.

Idem pour Une famille syrienne présentée mercredi et jeudi, qui s’inscrit dans une sélection de films pour mieux comprendre ce conflit qui perdure et la réalité des gens qui le subissent encore ou qui l’ont subi avant de venir se réfugier ici.

Pis on va encore parler d’un paquet d’affaires, faut pas s’inquiéter, la semaine ne fait que commencer, et on va la passer ensemble.

D’ailleurs, je te relance mon invitation, Festivalier : si on se croise en ville, viens me parler de ton festival, ça m’intéresse.

Arts et spectacles

Cette Syrie méconnue...

CHRONIQUE / La Syrie. Depuis le début de la guerre civile en 2011, elle refait trop ou pas assez régulièrement surface dans les manchettes.

Trop, parce que sept longues années de guerre, parce que plus de 500 000 morts, parce que ces millions de blessés, parce que ces populations civiles prises en otages, parce que tous ceux et celles qui ont dû fuir leur pays pour assurer leur survie.

Actualités

Passation de savoir au potager

CHRONIQUE / Je ne sais pas si vous avez déjà fait pousser du céleri dans votre potager. En fait, partons de la base, de la terre mettons, je ne sais même pas si vous cultivez votre potager.

Par contre, ce que je constatais déjà par observation et que Mélanie Grégoire m’a confirmé cette semaine, c’est que vous êtes de plus en plus nombreux à vous intéresser au potager, mais à n’avoir aucune idée par où commencer, puis, dans les semaines et les mois qui suivent, de la voie à suivre afin de manger les fruits et légumes qui vont (devraient) pousser dans votre nouveau terrain de jeu.

C’est beaucoup pour ça que Mélanie Grégoire lance cette semaine Les Quatre saisons de votre potager, un guide qui vous trace les allées de la toujours très attendue période des semis du printemps jusqu’aux dernières récoltes automnales. Un guide qui vous tient par la main, semaine après semaine, en vous indiquant quoi faire et comment, en bonifiant de quelques conseils et trucs de grand-mère.

La grand-mère, c’est celle de Mélanie Grégoire, Rita, qui lui a légué non seulement son amour du potager, mais aussi un savoir qui au fil du temps fait toute la différence entre un sauté de légumes maison et une livraison de pizza all-dressed.

Sonia Bolduc

Réparer des fissures et des déchirures

CHRONIQUE / Je suis restée debout au bar un long moment. En soi, ce n’est pas une position qui m’est si inhabituelle, mais là, je jasais art visuel avec un inconnu et deux membres du personnel, la discussion n’était pas enflammée, personne n’avait d’avis trop tranché, mais il y avait ce questionnement dans l’air sur l’exposition qui allait être lancée dans moins d’une heure.

Je ne vous ferai pas languir pendant trois paragraphes, j’aimais bien ce que je voyais sur les murs de briques du Tapageur. C’était inégal, certes, mes copains du moment s’interrogeaient sur les sujets, sur le traitement de certains d’entre eux aussi, un peu également sur le fil conducteur entre ces portraits de diverses époques.

Quatre toiles ont retenu mon attention, et je ne vous le cache pas non plus, j’en ai acheté une. Alphonse Cloutier m’a appelée quelques jours après le lancement pour me confirmer la vente, on a jasé un peu au téléphone, j’ai fini par lui soutirer un rendez-vous. La curiosité, que voulez-vous.

On s’est retrouvé chez Sercovie. Depuis 2002, année où la vie familiale et professionnelle l’a largué, Alphonse fait du bénévolat chez Sercovie. Il y restaure une immense toile de décor de l’église Saint-Jean-Baptiste datant de 1909, on y voit d’ailleurs le lieu de culte de la rue du Conseil en arrière-plan, avec à côté le pignon de la première église, tout ça avec la Saint-François devant et le rocher du Pin-Solitaire bien en évidence.

Alphonse, donc, restaure cette toile petit à petit depuis quinze ans. Très assidu au départ, il a ensuite un peu ralenti la cadence.

« C’est un travail très minutieux, il faut connaître ça », raconte-t-il en tournant les pages d’un album photo où il a colligé la progression de ses travaux.

Il explique comment il s’y est pris pour colmater les trous et réparer les fissures et déchirures dans la toile, précise certaines techniques de collage et les étapes nécessaires pour redonner ses couleurs et sa fraîcheur d’antan à cette œuvre de la Great Eastern Scene Painting imaginée par les Studios McAndrews de New York.

Il me raconte ça en souriant, et je réalise que c’est sa façon aussi de colmater les trous et réparer les fissures et déchirures de sa propre vie. Une vie qui lui a échappé, comme elle échappe souvent à plusieurs d’entre nous, parfois de façon temporaire, dans certains cas, c’est quasi sans retour, on ne comprend pas toujours pourquoi.

Depuis une quinzaine d’années qu’il a refait surface en région après des décennies à Montréal, Alphonse a besoin que ses proches veillent sur lui autant qu’il veille sur cette grande toile.

Né en plein milieu des années 50 à Windsor, Alphonse Cloutier a étudié les sciences pures puis les arts plastiques au Cégep de Sherbrooke avant d’aller faire un baccalauréat en design graphique à l’UQAM.

C’était au début des années 80. Alphonse s’est installé là-bas, il a fait carrière dans de grosses boîtes du monde de l’imprimerie comme estimateur, il a été formateur aussi.

Tout ça se passait de jour. Le soir, Alphonse allait se coucher, puis sa blonde et ses enfants endormis, lui se relevait en pleine nuit. Pour dessiner et peindre. Ça réveillait tout le monde.

« J’ai adoré travailler dans le monde de l’imprimerie, c’était valorisant, très varié. Mais le dessin, la peinture, ç’a toujours été ma passion. »

Alphonse a préparé un curriculum vitae pour son expo au Tapageur. Dans son c.v., il rappelle qu’il a été de la douzaine de peintres au Symposium de Baie-St-Paul en 1985, qu’il y a collaboré avec la peintre montréalaise Manon Otis sur une toile géante inspirée de l’osmose.

Il explique aussi qu’il a exercé les métiers de restaurateur de tableaux et de photographies anciennes dans les institutions muséales.

Il note finalement qu’il a réellement pris contact avec la peinture en 1981, qu’il privilégie les techniques de glacis, l’intégration de feuilles d’or, les effets clair-obscur. Il raconte aussi qu’il apprend par l’étude de grands maîtres comme Ingres, Degas, Klimt, ce qu’on avait deviné, accoudés au bar, en observant la quinzaine de toiles exposées au Tapageur sous le titre Mythologie grecque, légendes, us et coutumes.

Sur les murs du bistro, les clins d’œil aux grands maîtres, au poète Baudelaire qu’il vénère et à la mythologie dans laquelle il m’entraîne longuement dans la cafétéria de Sercovie sont évidents. Ce qui l’est moins, c’est le quotidien de l’homme derrière ces dessins qu’il multiplie dans ses carnets, attablé tantôt dans un resto, souvent dans un bar, tout aussi souvent aussi dans les organismes où il aime donner de ton temps et de son savoir.

« J’aime observer les gens, surtout les inconnus, et les dessiner dans mon calepin. Souvent, les gens me voient faire, parfois ils achètent le dessin, dit-il. J’en ai vendu des centaines de dessins, des petits et des grands, et j’en fais toujours autant, je n’arrête jamais. Ensuite, je les peins parfois, ou je les utilise dans des techniques mixtes. J’en fais des séries. »

Et parfois, Alphonse les expose. Et il s’expose un peu, lui aussi.

Mythologie grecque, légendes, us et coutumes
Alphonse Cloutier, peintre
Au Tapageur jusqu’au 24 février

Sonia Bolduc

Belles années et beaux dimanches

CHRONIQUE / Elles étaient impressionnantes toutes ces photos de nos photographes et lecteurs qui circulaient, mercredi, du tout petit matin aux petites heures du lendemain. Ce feu qui ne démordait pas, les pompiers qui le contrôlaient avec aplomb, les murs de pierres rouges qui ont tenu tant qu’ils ont pu, et toute cette fumée qui s’élevait dans le ciel sherbrookois en faisant virevolter un paquet de souvenirs partout sur la ville.

Mercredi, j’étais en congé à la maison, je regardais périodiquement l’écran de mon téléphone, les amis se rappelaient le bon vieux temps, pas tous la même époque, mais presque tous le même bar, figé un brin dans le temps, justement.

Ouais, c’est ça. Il régnait au Duplessis étrangement nommé ainsi en 2008, aux Beaux Dimanches qui l’avaient précédé, à la taverne du Magog avant ça, une ambiance un peu hors du temps.

Renelle a ainsi vécu hors du temps pendant 27 ans, derrière le bar tout de bois vernis, entre les murs et sous les hauts plafonds où s’échangeaient secrets, confessions, envolées lyriques, jams de musique et discussions un brin philosophiques.

C’est beaucoup à elle que je pensais d’ailleurs pendant que s’envolaient en fumée les relents de quelques soirées bien arrosées et mille reconstructions du monde en joyeuse compagnie. Renelle qui venait s’assurer que tout roulait bien à notre table quand on brainstormait avec les amis de La Nouvelle il y a quelques années.

Renelle, la force tranquille du bar mythique pendant près de trois décennies, a compris en août dernier, quatre mois après le premier incendie d’avril, qu’elle n’allait pas retrouver sa deuxième maison avec ses clients et amis.

« Mon cœur a été là jusqu’à mon dernier shift », lance celle qui officiait les mercredis, jeudis et vendredis. L’incendie d’avril est survenu un mardi. Le lendemain, elle ne le savait pas encore, mais sa carrière là-bas était terminée. Vers la fin de l’été, les histoires d’assurances ne semblaient pas en voie de se régler, le proprio du Duplessis a décidé de mettre la clé dans la porte.

Là, on est attablées chez Renelle, dans sa campagne d’où la vue est magnifique. Elle a empilé ses livres d’école sur le coin de la table, l’occasion est belle de se recycler en agente de bureau, pourvu que ça lui permette quand même d’entrer en contact avec le monde qu’elle sait si bien faire sien.

À côté de sa pile de livres, sa tablette est à portée de main, elle me montre des photos de certains clients devenus des amis au fil du temps.

« J’ai travaillé comme serveuse pendant 35 ans, on en crée des liens avec les gens, fait valoir Renelle. Il y avait beaucoup de solitaires qui venaient aux Beaux Dimanches, beaucoup de réguliers. Je les connais, mais je connais aussi leur famille, leurs histoires, leurs secrets, leur fond de cœur en fait. C’est triste et un peu fou, mais il y a des gens à qui on ne demande jamais comment ils vont. Il n’y a personne pour leur demander. Moi, j’étais là, je leur demandais. »

Renelle avait déjà cinq ans de métier dans le cœur quand elle a fait son entrée au Magog en 1990. Elle y a vu Shawn Philipps, Offenbach, entre autres, et appris quelques règles de base au côté de Daniel Paré avant de transiter vers la taverne du Magog que Christian Rozycki allait convertir en Beaux Dimanches.

« Il y avait là une clientèle très particulière, des profs, des notaires et des avocats, des médecins, des journalistes, beaucoup d’artistes, se rappellent bien Renelle. Ça se mixait bien, c’était ouvert, accueillant, je m’arrangeais aussi pour éviter que le ton monte et qu’il y ait de la chicane après quelques consommations. C’était un bel endroit, avec un bel esprit de famille. »

Tellement. Le genre d’endroit où on peut entrer quand on a envie de boire un café ou une bière froide, s’asseoir au bar, jaser avec ses voisins de coudes, tout simplement.

Un endroit indispensable. Renelle le sait bien.

D’ailleurs, elle devra revoir ses plans. Parce qu’elle a toujours envie de retrouver un endroit où accueillir sa clientèle, Renelle. « J’avais même prévu aller donner mon nom à l’Otre Zone à côté pour faire quelques shifts de jour, lance-t-elle. Je suis sûre que ça aurait pu être intéressant, c’était aussi un très bel endroit. J’étais entrée dans le bâtiment par la porte d’en arrière (Le Magog), sortie par la porte d’en avant (Le Duplessis), alors je me disais que c’était une belle façon de boucler la boucle que de revenir par la porte de côté (L’Otre Zone). Finalement, ça ne se fera pas. »

Tiens. Je me dis que ce serait bien qu’une autre porte s’ouvre pour Renelle, et du même coup, pour les piliers perdus du centre-ville. Une porte qu’on pourrait franchir et se sentir comme à la maison, pour y retrouver une partie de sa famille. Quelqu’un a ce genre de clé dans son trousseau?