Si l’icone valait...

CHRONIQUE / Vous vous souvenez peut-être qu’en septembre, j’ai découvert que mes chroniques linguistiques étaient étudiées à l’Université de Sherbrooke. Mais j’ai aussi appris cette année qu’elles étaient lues par l’équipe des éditions Le Robert.

En juin, à la suite de la question d’un d’entre vous, j’ai écrit sur le mot «icône». Lorsque ce dernier désigne un «symbole graphique affiché sur un écran d’ordinateur, représentant et permettant d’activer une fonction du logiciel», il est généralement féminin et requiert un accent circonflexe. Mais en fouillant, j’ai découvert que, pour cette définition précise, le Petit Robert l’admet au masculin, sans accent circonflexe.

Évidemment, pour moi qui ne connaissais que la première acception, cette autre façon d’écrire «icône», sans accent, sans différence de prononciation, au masculin en plus, m’apparaissait comme une complication supplémentaire. D’autant plus que le Petit Robert faisait cavalier seul en ce sens. Dans mon esprit, cette distinction, datant de 1970, devait être abandonnée, puisque la plupart des gens s’accommodent très bien d’«icône» au féminin sans que cela crée la moindre confusion.

J’ai toutefois reçu cette réponse de Marie-Hélène Drivaud, des éditions Le Robert.

«Josette Rey-Debove, éminente lexicographe et sémiologue, tenait à cette distinction […]. C’est aux traductions des ouvrages du philosophe américain Charles Sanders Peirce que nous devons l’adjectif "iconique" dans son sens didactique […]. Jean Martinet, dans son ouvrage "Clefs pour la sémiologie" (Seghers), recommande de traduire l’anglais "icon" par "icone", au masculin et sans accent circonflexe.»

«Vous remarquerez que, quelle que soit la graphie, l’usage actuel emploie souvent ce mot au masculin pour désigner le signe présent sur nos écrans et distingue bien un et une [ikon], réservant le féminin à l’image religieuse. Non, "icône" n’est pas toujours féminin, contrairement à ce que cet article affirme, il est facile de le vérifier.»

Il est possible effectivement qu’ailleurs dans la francophonie, contrairement à ici, «icone» au masculin soit plus fréquent. Mais cela ne m’apparaît pas être le cas au Québec. Il faut également se questionner sur la raison pour laquelle d’autres ouvrages de référence, Larousse en premier mais aussi le Grand Dictionnaire terminologique, ont opté pour «icône» au féminin. J’imagine que leur point de vue se défend aussi. Notez que Robert lui-même reconnaît qu’«icône» au féminin est la recommandation officielle.

On peut également supposer que Mme Martinet a fait une recommandation de «spécialiste», à une époque où elle ne pouvait se douter qu’un jour, presque tout le monde posséderait un ordinateur personnel avec des icônes sur l’écran. Si elle avait su que son mot deviendrait aussi usité, et non réservé aux sémiologues, et que les gens s’éloigneraient autant de la pratique religieuse, elle aurait peut-être gardé «icône» au féminin. Son principal souci était probablement de faire une distinction avec les icônes religieuses, lesquelles étaient assurément plus connues du commun des mortels au milieu du XXe siècle, contrairement à aujourd’hui.

«Certes, poursuit Mme Drivaud, les deux mots ont une origine grecque commune, mais le Petit Robert maintient ces deux articles, car leur histoire est différente, le plus récent venant de l’anglais. Allez voir les deux articles "métropolitain", le second est passé par l’anglais, ou les deux articles "déflation" qui remontent à un ancêtre latin identique mais font l’objet de deux entrées, l’un de ces mots nous étant venu par l’allemand, l’autre par l’anglais. Un dictionnaire historique ne peut pas faire l’impasse sur ces données étymologiques. »

Là-dessus, je suis d’accord, mais ce n’est pas, selon moi, un argument assez fort pour justifier deux orthographes et deux genres différents pour un mot d’acception récente. Nous avons plus de contrôle sur la langue qu’auparavant pour la rendre plus simple. Du reste, personne n’a fait sauter l’accent aigu de «métropolitain» dans le cas de la définition provenant de l’anglais. Idem pour «déflation».

Qui plus est, les contextes d’utilisation des deux icônes (informatique et religion) étant très différents, les risques de confusion sont très faibles.

Évidemment, les éditeurs du Robert sont tout à fait libres de maintenir «icone» au masculin, mais j’ai l’impression que ce sont les utilisateurs qui auront le dernier mot et le feront tomber en désuétude.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

C’est le moment d’une pause pour Séance d’orthographe, qui sera de retour en janvier. À tous et toutes, un très joyeux Noël et une excellente année 2019!