Sextos et sexfies : attention!

CHRONIQUE / Les sextos, les sexfies, le sextage, les égoportraits à moitié nus, voilà une nouvelle tendance chez les jeunes des écoles secondaires qui veulent mettre du piquant dans leur vie bouleversante d’ados. Des cas d’autoexploitation juvénile qui viennent compliquer la vie des jeunes, la vie des dirigeants d’école, la vie des policiers et la vie du système judiciaire.

Autoexploitation juvénile

En prenant des photos d’elle-même pour séduire un prétendant, la jeune fille mineure vient de produire du matériel de pornographie juvénile. En conservant ces photos dans son téléphone portable, elle se rend coupable de possession de porno juvénile. En les faisant parvenir par texto (d’où le nom sexto) à son ami, elle se rend coupable de distribution de porno juvénile.

Quand son ami ou son amoureux reçoit les photos, il se rend donc coupable de possession de porno juvénile. S’il montre les photos à ses amis ou s’il les transfère à un autre ami avec son téléphone portable, il se rend lui aussi coupable de distribution de porno juvénile.

L’intimité explose à l’école

« Souvent, ces cas de production de photos se font dans l’intimité des jeunes gens, dans le sous-sol de la maison familiale ou dans leur chambre à coucher. Le cas classique est celui de la jeune fille qui veut séduire, se prend en photo nue, la fait parvenir à son amoureux en partage intime. Quand il y a rupture du couple, le garçon montre ces photos intimes à ses amis ou les transfère avec son téléphone portable en se rendant coupable de transmission de porno juvénile. C’est à ce moment que la situation explose à l’école où professeurs, directeurs et victimes subissent les conséquences de ces gestes », expose le lieutenant Serge Boivin, un Almatois membre du Service de police de Saint-Jérôme, dans la région des Laurentides.

Les cas ont doublé en cinq ans

Le policier Serge Boivin et son collègue Robin Pouliot ont vu les cas d’autoexploitation doubler d’année en année depuis cinq ans. Il y a eu sept cas en 2014, 14 cas en 2015, 30 cas en 2016 et il fallait prendre des mesures pour mieux gérer cette nouvelle forme de criminalité. Les agents, en collaboration avec différents partenaires, ont élaboré le programme Sexto pour mieux agir envers les victimes et face à la loi.

« Lors d’un troisième cas de sexto dans son école, un directeur nous appelle pour une plainte. Il dit “j’ai besoin d’aide. La première fois que j’ai parlé avec un enquêteur, je lui ai montré les photos qu’un élève avait sur son cellulaire. Il m’a dit que je ne pouvais pas regarder les photos, car je me rendais coupable de possession de matériel de porno juvénile. La deuxième fois, j’ai détruit les photos et l’enquêteur m’a dit que je venais de détruire une preuve. Là, aidez-moi à bien faire” », de raconter Serge Boivin qui constatait la problématique.

Pas de procédure d’intervention

Les policiers se sont rendu compte qu’il y avait désaccord au niveau de la procédure d’intervention dans ce genre de cas.

« Certains disaient qu’on devait arrêter la fille pour production de matériel porno alors que d’autres disaient que ce n’était pas la bonne chose à faire, pour finalement nous rendre compte qu’il n’y avait pas de directive », explique le policier Serge Boivin.

« Avant le programme Sexto, dans les cas d’autoexploitation chez les jeunes, les enquêteurs prenaient la plainte, faisaient leur enquête et déposaient leur rapport au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) et le dossier pouvait prendre de six à 12 mois avant de se régler. Pendant ce temps, des victimes souffraient, des jeunes subissaient de l’intimidation et les directions d’école ne parvenaient plus à gérer les situations », met en relief Serge Boivin.

Des cas réglés en moins de quatre jours

« Maintenant, nous arrivons à régler les cas d’autoexploitation en moins de quatre jours. Les techniciens en éducation spécialisée prennent en charge le problème. À l’aide de la trousse d’intervention, avec une grille et un questionnaire, ils sont capables de savoir en 15 minutes s’il s’agit d’autoexploitation juvénile. Avec la trousse, ils peuvent déterminer l’amorce de la situation, la nature, l’intention et l’étendue des photos. Ensuite, ils saisissent les téléphones pour les placer dans des scellés et contactent le policer attitré à leur école », explique l’Almatois d’origine, qui a ainsi réussi à atténuer les risques juridiques, moraux et physiques associés au sextage.

Le policier rencontre ensuite le DPCP, qui détermine dans neuf cas sur dix qu’il n’y a pas de malveillance dans le dossier et qu’il doit être réglé par des méthodes alternatives. « En trois ans, nous avons eu 105 cas d’autoexploitation juvénile et aucun n’a été médiatisé », assure le policier. Avant, la lenteur des procédures faisait que les cas se retrouvaient dans les médias, ce qui est encore plus traumatisant pour les victimes qui finissent par être connues et souvent par subir de l’intimidation.

« Quand le DPCP décide de ne pas judiciariser le dossier, nous rencontrons les jeunes avec leurs parents et on leur fait signer une déclaration dans laquelle ils s’engagent à ne plus faire d’autoexploitation et qu’en cas de récidive, ils seront expulsés de l’école. Ces rencontres finissent par être très dissuasives pour les jeunes », assure le policier.

Un prix national pour l’Almatois

« Lors d’une rencontre avec un groupe de 210 jeunes de secondaire I, récemment, tous avaient un téléphone cellulaire et un accès à Internet. Chez les jeunes de 5e et 6e année du primaire, nos informations indiquent que huit jeunes sur dix possèdent un cellulaire avec un accès à Internet », confirme le policier qui fait de la sensibilisation auprès de 10 000 jeunes annuellement dans sept écoles secondaires.

L’Almatois Serge Boivin et son collègue Serge Pouliot ont reçu, en 2017, le Prix national du maintien de l’ordre dans le domaine de la justice pour les jeunes du ministre de la Justice pour la création de ce projet d’intervention novateur en matière de sextage chez les jeunes, intitulé « Campagne sexto : reflète la bonne image de toi et pas obligée de tout partager ».