Réenchanter le monde

CHRONIQUE / « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », disait Pascal. Par ces mots, il voulait certainement exprimer son désarroi face à un univers qui, à la lumière des connaissances de son temps, apparaissait comme froid et indifférent à notre sort. Il est vrai que, dans le modèle mécaniste et déterministe développé par des penseurs comme Descartes, Newton et Laplace, il y avait finalement peu de place à l’émerveillement, l’univers étant décrit comme une sorte de machine bien huilée et entièrement prévisible. C’est ainsi que la science moderne, ayant vidé le Ciel et la Terre de ses dieux et de sa part de mystère, a été accusée d’avoir « désenchanter le monde ».

Mais c’était sans compter les grandes découvertes du 20e siècle, rendues possibles grâce aux travaux d’Albert Einstein sur la relativité générale. Un astronome, Edwin Hubble, découvrit notamment l’existence d’autres galaxies en dehors de notre Voie lactée et, du même coup, que l’univers dans lequel nous vivons est en expansion. Cela nous a fait prendre conscience des dimensions astronomiques – c’est le cas de le dire ! – de l’univers et, qui plus est, que celui-ci a une histoire. Et le plus extraordinaire, c’est que cette histoire, c’est aussi notre histoire. En effet, nous sommes des enfants du cosmos, engendrés par lui à partir d’éléments chimiques formés à même le coeur des étoiles – qui sont nos grands-mères, en quelque sorte.

Et comme je l’ai mentionné dans ma chronique précédente, nous sommes la partie d’un tout dont chacune des parties est indissociable l’une de l’autre. Cela devient d’autant plus évident lorsque nous retraçons la généalogie du cosmos, c’est-à-dire les 14,5 milliards d’années qui nous séparent du Big Bang. Nous constatons alors que notre existence est le résultat d’un long et graduel processus d’évolution du cosmos qui, sur la base d’un « ajustement fin » (fine tuning, en anglais), semble tendre vers toujours plus de complexité. Cela ne signifie pas que nous soyons le sommet de cette évolution – l’idée d’une hiérarchie dans la nature n’ayant de toute façon pas vraiment de sens –, mais permet cependant de croire que notre existence n’est pas totalement dénuée de sens et de valeur.

Ainsi, contrairement à ce que semblait craindre Pascal, l’univers n’est peut-être pas aussi froid et indifférent qu’il n’y paraît. D’une certaine façon, on pourrait même dire qu’il nous « parle » à travers ce qu’il convient d’appeler une « mélodie secrète », pour reprendre l’expression de l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan. Et la science constitue effectivement ce langage, qui nous permet de percer les mystères de l’univers et, à plus forte raison, de nous affranchir des barrières qui nous séparent les uns des autres et de la nature tout entière. Comme quoi science et spiritualité peuvent très bien aller de pair.

Cette prise de conscience s’apparente d’ailleurs au sentiment religieux cosmique dont parlait parfois Einstein, qui consiste à s’émerveiller devant la grandeur et la beauté de la nature, et ce, afin de mieux s’y harmoniser. Cette « spiritualité cosmique » repose essentiellement sur la raison, évidemment, mais ne rejette pas pour autant les sentiments et les arts. Il y a effectivement quelque chose de poétique et de profondément émouvant dans le spectacle de nature. En ce sens, une soirée d’observation du ciel et des étoiles vaut bien une visite à la bibliothèque, d’autant plus que la voûte céleste nous invite forcément à la réflexion et à l’humilité.

Tout cela participe à réenchanter le monde, non pas en se tournant à nouveau vers la superstition et les croyances irrationnelles, mais en jetant un regard neuf et lucide sur le monde qui nous entoure. Avec l’apport de la science, en effet, nous sommes entrés dans « le secret des dieux », si j’ose dire. Mais ce grand pouvoir s’accompagne de lourdes responsabilités, voire d’un grand péril. Et si notre existence a bel et bien un sens et une valeur, il s’agit probablement de la nécessité de préserver toute cette beauté, dont nous sommes les héritiers.