Sébastien Lévesque

La fosse à purin

CHRONIQUE / « Le premier ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais plutôt l’illusion de connaissance. » - Stephen Hawking

Aussi bien vous avertir dès le départ, cette chronique ne sera probablement pas la plus nuancée que vous lirez aujourd’hui. Elle ne sera pas très originale non plus. Ce sera un « coup de gueule », en quelque sorte. Un coup de gueule contre celles et ceux qui déversent des idées saugrenues, voire dangereuses, sur les réseaux sociaux, mais aussi contre les « gérants d’estrade » qui portent des jugements à l’emporte-pièce. Et Dieu sait qu’ils sont nombreux!

Dire que les réseaux sociaux sont une plaie n’a évidemment rien de bien original. Je ne suis pas le premier – ni le dernier – à le noter. N’empêche, il n’y a rien de mal à se répéter de temps en temps. Considérez donc cela comme une piqûre de rappel (les antivax ne vont pas l’aimer celle-là).

En soi, les réseaux sociaux ne sont ni bons ni mauvais. Tout dépend de l’usage que nous en faisons. D’un côté, les réseaux sociaux peuvent s’avérer utiles pour demeurer facilement en contact avec nos amis et nos proches, et ce, indépendamment de la distance qui nous sépare d’eux. On peut aussi s’en servir pour partager de l’information et échanger des idées.

En revanche, on constate que les réseaux sociaux ont aussi la fâcheuse tendance à exacerber et à polariser toujours davantage nos débats sociaux. L’absence de règles claires, mais surtout d’inhibition, font en sorte que les opinions les plus radicales ou insensées y circulent aisément, court-circuitant au passage toute tentative de mener à bien une discussion saine et constructive. C’est le phénomène des trolls. Bref, en dépit du potentiel extraordinaire qu’ils recèlent, il semble bien que les inconvénients l’emportent sur les avantages sur les réseaux sociaux.

Le problème tient à notre incapacité collective à débattre convenablement et avec respect. L’art du débat n’est malheureusement pas enseigné dans nos écoles avant les cours de philosophie au collégial. Ce faisant, la plupart des gens persistent à croire qu’un débat n’est autre qu’une sorte de lutte à finir entre deux ou plusieurs personnes aux idées divergentes. Ils ne comprennent pas que l’objectif d’un débat n’est pas forcément de « gagner » en affirmant sa supériorité sur les autres, mais plutôt de parfaire mutuellement notre compréhension d’un sujet. Cela requiert une certaine maîtrise des outils de la rationalité, mais aussi une bonne dose d’humilité.

Quoi qu’il en soit, le plus grave problème avec les réseaux sociaux, c’est qu’ils constituent une plateforme extraordinaire pour la diffusion des fake news et des théories du complot en tous genres. Sur Internet, en effet, n’importe qui peut dire ou partager n’importe quoi (ou presque). En principe, cette démocratisation de l’information et de l’espace public est une bonne chose, mais en pratique, cela pave la voie aux pires dérives.

Il faut donc rester vigilant, car les fake news et les théories du complot sont parfois difficiles à déceler, et encore plus à contrer. En effet, l’arsenal argumentatif déployé par les complotistes est généralement beaucoup plus simple et séduisant que le contre-discours que nous pouvons lui offrir. Un complot, c’est excitant, mais la vérité, elle, est souvent banale et décevante. Pour cette raison, il est facile de « tomber dans le panneau » et croire une personne qui nous raconte des sornettes.

Par ailleurs, vous avez peut-être remarqué que moins une personne a de connaissances dans un domaine, plus elle étale son « savoir » avec certitude. C’est l’effet Dunning-Kruger, aussi appelé « biais de surconfiance », lequel stipule que moins une personne est qualifiée dans un domaine, plus elle tend à surestimer ses compétences. J’imagine que c’est de là que vient l’expression « la culture, c’est comme le beurre de pinottes; moins on en a, plus on l’étale ».

Et le phénomène ne date pas d’hier. Déjà, dans l’Antiquité, l’activité philosophique de Socrate consistait principalement à débusquer les faux savants parmi ses concitoyens. Ce qu’il redoutait par-dessus tout, c’était la propagation de « fausses nouvelles » par le biais de personnes qui, sans nécessairement s’en rendre compte, sont prisonnières dans leur double ignorance, c’est-à-dire de l’illusion de connaissance. Cela démontre que bien des faussetés qui circulent sur les réseaux sociaux (ou ailleurs) ne sont pas le fruit de la volonté de personnes malveillantes, mais davantage de personnes naïves ou ignorantes.

Bref, méfions-nous de nous-mêmes et de ceux qui prétendent savoir, car il est facile de sombrer dans l’illusion de connaissance. Et surtout, méfions-nous de tout ce que nous lisons sur les réseaux sociaux, car la triste réalité, c’est que ces plateformes s’apparentent beaucoup à une fosse à purin où l’on viendrait déverser toutes les idées les plus infectes et pestilentielles qui soient. Donc, à défaut de pouvoir faire le ménage sur les réseaux sociaux, faisons à tout le moins le ménage dans nos idées en cultivant notre esprit critique.