Des républicains?

CHRONIQUE / C’est un sujet assez peu discuté de nos jours, mais la question de l’héritage des Patriotes de 1837-1838 a toujours été sujette à de nombreuses interprétations. Dans un ouvrage paru en 2014, le philosophe et politologue Danic Parenteau a pour sa part soutenu l’idée selon laquelle les Patriotes seraient à l’origine d’une pratique sociale d’inspiration républicaine qui, depuis lors, se serait fortement enracinée dans l’imaginaire collectif québécois. En ce sens, les Québécois seraient donc des républicains qui s’ignorent, car il faut bien admettre que le concept de républicanisme demeure à ce jour largement méconnu du grand public.

Dans son Précis républicain à l’usage des Québécois, Parenteau nous invite d’ailleurs à distinguer le républicanisme en tant que régime politique du républicanisme en tant que pratique sociale. Car si le premier a la particularité de rejeter la monarchie et les privilèges anciens, le second tend plutôt à s’opposer au libéralisme politique. Ce point est important, car c’est sur la base de cette opposition que notre auteur entend expliquer en quoi et pourquoi le multiculturalisme canadien et les accommodements religieux ne passent pas au Québec. À ses yeux, c’est clair, si les Québécois n’adhèrent pas à ce libéralisme anglo-saxon, c’est parce qu’ils possèdent une « sensibilité républicaine » héritée de la pensée des Patriotes.

Il est vrai que le libéralisme et le républicanisme nous offrent deux conceptions assez différentes de la citoyenneté et du vivre-ensemble. Alors que le libéralisme met surtout l’emphase sur les droits individuels, le républicanisme mise quant à lui davantage sur la notion de bien commun. Dans le même ordre d’idée, la société libérale sera ainsi conçue comme l’addition des individus qui la composent, alors que la citoyenneté républicaine appelle plutôt à concevoir la société comme un tout indivisible.

Cela dit, si l’on s’attarde à la pensée des Patriotes, le rejet du libéralisme est loin d’aller de soi. Au contraire, il semble même que le républicanisme des Patriotes était en fait une sorte de « républicanisme libéral » largement inspiré de la Révolution américaine – certains Patriotes étaient d’ailleurs favorables à l’annexion aux États-Unis. Quoi qu’il en soit, regardons cela de plus près en nous basant sur deux courts extraits de la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada (1838) :

« 3. […] sous le gouvernement libre du Bas-Canada, tous les individus jouiront des mêmes droits. »

Ici, il est clair que pour les Patriotes, tous les individus sont nés libres et égaux et doivent jouir des mêmes droits. Ce faisant, l’État doit accorder à chacun d’eux le même respect et la même considération. Or, c’est une erreur de penser que le meilleur moyen dont nous disposons pour traiter les individus comme des égaux est de leur offrir un traitement uniforme, rejetant de ce fait la logique de l’obligation d’accommodement raisonnable. Au contraire, c’est souvent en offrant un traitement différencier à certains individus ou groupes qu’une société évite de sombrer dans la discrimination systémique.

« 4. […] toute union entre l’Église et l’État est par la présente déclarée être dissoute, et toute personne aura le droit d’exercer librement telle religion ou croyance qui lui sera dictée par sa conscience. »

Ce passage concerne la laïcité et la liberté de conscience. Non seulement toute personne peut adhérer à la religion ou à la croyance de son choix, mais il pourra par ailleurs l’exercer librement, conformément à ce qui lui sera dicté par sa conscience. Cela ressemblance beaucoup au principe de la croyance sincère, lequel est au fondement de l’interprétation large et libérale de la liberté de religion qui a été retenue par les tribunaux canadiens. Chacun est libre de croire en ce qu’il veut, mais surtout comme il le veut. Considérant tout cela, il m’apparaît difficile de faire dire aux Patriotes qu’ils seraient contre le libéralisme anglo-saxon canadien. Ainsi, si les Québécois s’y opposent malgré tout, cela relève selon moi davantage de leur attachement au nationalisme canadien-français issu de la Survivance (1840-1960) qu’à l’héritage des Patriotes.