Au-delà du réel

CHRONIQUE / Nous vivons à une époque où il semble de plus en plus difficile de trouver l’équilibre, le juste milieu. Les réseaux sociaux y sont forcément pour quelque chose, mais nos débats sociaux et politiques sont effectivement très polarisés, comme si la pensée divergente et l’exposition à la critique nous étaient devenues insoutenables. Parallèlement à tout cela, il s’est développé toute une série de concepts qui, bien qu’ils soient valables sur le fond, sont souvent utilisés à mauvais escient, généralement pour disqualifier son interlocuteur, voire le réel lui-même.

Parmi ceux-ci, le concept de grossophobie me semble particulièrement révélateur de cette tendance à nier le réel au nom du politiquement correct. Dire qu’une personne est grosse serait une insulte et le révélateur d’une haine profonde à l’endroit des personnes obèses. Certes, je ne chercherai pas ici à nier les insultes et les préjugés dont ces personnes peuvent être la cible. Ces attitudes dégradantes doivent être dénoncées et c’est pourquoi le concept de grossophobie n’est pas totalement dénué de sens. Pour autant, il serait un peu simpliste et hypocrite de réduire notre préférence pour les corps plus minces – mais pas trop, quand même – à de la grossophobie.

Car on dira ce qu’on voudra, mais l’obésité est une condition qui peut s’évaluer de manière objective et qui n’est en rien souhaitable. En fait, puisqu’elle est liée à divers problèmes de santé, il y a tout lieu de considérer l’obésité comme un problème de santé publique. Évidemment, comme je le mentionnais précédemment, cela ne justifie en rien que nous adoptions une attitude de mépris et de dégoût à l’endroit des personnes obèses, mais explique tout de même pourquoi l’obésité doit être prise en charge et combattue le plus efficacement possible.

C’est pourquoi je demeure perplexe face au concept de grossophobie. Car s’il importe effectivement de valoriser davantage la diversité corporelle et de favoriser le maintien de l’estime de soi, il importe tout autant de prendre l’obésité très au sérieux. Et si traiter une femme de « grosse truie » n’est certainement pas acceptable, il ne faudrait par ailleurs pas en arriver à banaliser l’obésité comme s’il ne s’agissait pas d’un vrai problème.

Mais que ce soit clair, quand je dis que l’obésité est un problème, ce ne sont pas les personnes obèses qui sont directement visées par mon propos. L’obésité est davantage une problématique sociale qu’une affaire de choix individuel. Et considérant l’ampleur du phénomène dans certains pays occidentaux, on pourrait même dire qu’il s’agit d’un problème systémique. Il y a donc tout un travail à faire afin de sensibiliser à la réalité de l’obésité, à commencer par ses causes, qui ne peuvent être réduites à la seule responsabilité individuelle de celles et ceux qui en sont atteints.

Cela dit, je suis conscient qu’il s’agit d’un sujet délicat et que certaines personnes pourraient être blessées par mes propos. Sachez que j’en suis désolé, mais la réalité est parfois blessante, c’est un fait. Moi, par exemple, je ne suis pas aussi beau que Brad Pitt et il m’arrive d’y penser en me regardant dans le miroir. Je n’en souffre pas outre mesure, c’est vrai, mais je demeure tout de même conscient de ne pas incarner l’homme parfait auquel la plupart des femmes rêvent en se couchant le soir. C’est comme ça, c’est tout. Nous avons tous nos petits – ou grands – complexes avec lesquels nous devons apprendre à composer.

Bref, bien qu’elle puisse parfois s’avérer difficile à accepter, ayons le courage de regarder la réalité en face. Nommer les choses telles qu’elles sont n’a rien d’un affront ou d’une insulte, mais constitue au contraire une nécessité. La santé et la beauté, par exemple, ne sont pas des notions aussi subjectives que l’on pourrait le croire. Dans ces conditions, la promotion de la diversité corporelle devrait se faire dans un souci d’équilibre, sans nier les données fournies par les sciences de la santé et de la nutrition. De toute façon, qu’on le veuille ou non, la réalité finit toujours par nous rattraper.