Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Scolaire... et bipolaire

CHRONIQUE / Les commissions scolaires ont récemment été rebaptisées. On doit maintenant dire « centre de services scolaire », sans s à « scolaire ». Dans le contexte, « scolaire » qualifie « centre » plutôt que « services » selon le Grand dictionnaire terminologique. Mais il me semble que « scolaire » précise la nature des services [Hugo Lemay, Shawinigan].

Ma première réaction en lisant votre courriel a été de me dire: «Oh la la! Mes collègues qui couvrent l’éducation vont recevoir plein de messages de gens qui pensent qu’ils ont fait une faute... »

Précisons d’abord que, grammaticalement parlant, le choix du gouvernement n’est pas erroné. Mais devant un tel risque de confusion, cette décision était-elle la meilleure? Car vous avez raison, beaucoup de personnes seront tentées d’écrire « scolaire » au pluriel parce que le mot le plus proche est « services » et parce que « services scolaires » est une locution plausible.

Il y a trois semaines, j’ai abordé la place de l’adjectif épithète, que l’on peut mettre avant ou après le nom. Je n’avais pas l’espace pour mentionner toutes les nuances de ce sujet, notamment lorsque l’épithète se rapporte à un nom suivi d’un complément de nom (comme pour « centre de services »). Où doit-on positionner l’adjectif dans ces cas-là?

Généralement après, quand il n’y a aucune équivoque. Si je vous parle de « robes de chambre blanches », cela m’étonnerait que vous vous demandiez si « blanche » s’accorde avec « robes » ou avec « chambre »… Même chose pour des voitures de course rutilantes, des levers de soleil époustouflants, des serviettes de table jetables…

Il y a des également des cas où, même si la grammaire est respectée, un malaise persiste. Prenons un plat de pâtes délicieux. Vous comprenez que « délicieux » s’accorde avec « plat », mais vous ne trouvez pas ça joli, parce que « pâtes », nom féminin, est suivi d’un adjectif masculin. Que faire?

Renvoyez simplement l’adjectif devant: un délicieux plat de pâtes. Remarquez, vous pouvez parfois le faire même lorsque l’adjectif pourrait se mettre après. J’aurais ainsi très bien pu parler de rutilantes voitures de course ou d’époustouflants levers de soleil.

Centres de services... aux écoles

Revenons à notre centre de services scolaire. Ici, il y a équivoque, car « scolaire » pourrait aussi qualifier les services. Évidemment, pas question de régler le problème en mettant l’adjectif devant (« scolaire centre de services »): lorsqu’un adjectif est dérivé d’un nom (« scolaire » vient d’« école ») ou évoque une relation (« scolaire » signifie « qui a rapport avec l’école »), on le place après, comme dans « élus municipaux », « prêtre catholique », « lait maternel » (c’est une des nuances que je n’ai pas abordées il y a trois semaines).

En fait, le gouvernement s’est un peu enfargé dans les fleurs du tapis ici: « centre de services scolaires », avec « scolaire » au pluriel, aurait été tout à fait acceptable.

Je suis d’ailleurs tombé sur la précédente fiche du Grand dictionnaire terminologique, qui disait: « On trouve également dans l’usage les termes "centre de services aux écoles" et "centre de services scolaires" (où l’adjectif "scolaire" s’accorde avec "services" [...]). Ces deux syntagmes fonctionnent sur les plans conceptuel et grammatical. »

Ce paragraphe n’apparaît plus dans la fiche actuelle: il a été retiré lorsque le gouvernement a retenu « centre de services scolaire », explique Chantal Bouchard, porte-parole de l’Office québécois de la langue française (OQLF).

« Si [ces deux formes] ont été présentées dans la version initiale de la fiche terminologique diffusée au début de l’année 2020, c’est parce qu’elles étaient observées dans les communications entourant la mise en place de la nouvelle structure. Toutefois, puisque seule la désignation "centre de services scolaire" est présente dans la loi, c’est cette forme qui s’est imposée par la suite […]. Il s’agit d’un phénomène commun en terminologie: lors de l’apparition d’une nouvelle réalité, plusieurs dénominations concurrentes voient le jour, mais l’usage tend ensuite à se figer et à privilégier l’une d’entre elles au détriment des autres. »

La nature des services

Je ne sais pas si le gouvernement a préalablement consulté l’OQLF avant d’adopter la loi, mais je me doute un peu du raisonnement des législateurs: ils se sont dit que les services offerts par ces centres n’étaient pas scolaires mais administratifs. Sauf qu’un terminologue leur aurait répondu que les adjectifs ne se limitent pas à désigner la nature propre des choses. Comme je le mentionnais plus haut, ils évoquent très souvent une relation, un rapport. Quand on parle, par exemple, des vacances scolaires, on ne peut pas dire que la nature propre de ces vacances est d’être scolaire, mais que celles-ci ont plutôt un rapport avec l’école. Des services destinés aux écoles, peu importe leur nature, pourraient ainsi être qualifiés de scolaires.

Sauf que la loi est maintenant adoptée et la transition vers la nouvelle appellation, bien amorcée. Ce serait difficile (et coûteux) de faire marche arrière. Il faudra donc s’y faire.

Attendez! Antidote m’envoie un message quand je révise mon texte: « "Scolaires" et "services" doivent être du même genre et du même nombre. »

Misère...

Perles de la semaine

Restons à l’école avec quelques réponses d’examens de géométrie où ça ne tourne pas toujours rond…

« Un carré est une figure dont les côtés sont sur les bords. »;

« Un losange est un carré qui a été un peu abîmé. »;

« Un cercle est un carré qui n’a aucun angle sur les côtés. »;

« Un polygone est une figure qui a le nombre de côtés qu’on veut. »;

« Un rectangle qui a six côtés s’appelle hexagénaire. »


Source: «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca