Que vous dirais-je?

CHRONIQUE / On entend de plus en plus de gens commencer leurs interventions par « je vous dirais que... » Est-ce un anglicisme? (Réjeanne Lamothe, Québec)

C’est très certainement un tic de langage, ou ce qu’on appelle aussi une béquille en communication orale, soit l’emploi d’un mot ou d’un tour qui revient anormalement souvent dans le discours de quelqu’un. J’ai d’ailleurs déjà fait partie, à une autre époque, des gens qui semaient des «je vous dirais» à tout vent.

Habituellement, plus une personne est stressée, plus ses tics de langage ressortent. Et comme on est généralement un peu plus nerveux lorsque l’on prend la parole devant un public ou à la caméra, il est presque naturel que les béquilles soient plus perceptibles dans ce contexte, même pour les professionnels, qui se retrouvent, à l’occasion, dans des situations plus stressantes (par exemple une intervention en direct plutôt qu’en différé). 

Il s’agit évidemment d’une explication et non d’une excuse. Toutes les personnes qui étudient les communications orales apprennent généralement à surveiller leurs tics de langage et à tenter de s’en départir. C’est souvent plus facile à dire qu’à faire.

Mais vous avez raison, il pourrait y avoir beaucoup moins de «je vous dirais que...» dans les médias, d’autant plus que les retirer n’enlève rien à l’essentiel du propos. Dans son livre «Le point sur la langue», le chroniqueur Louis Cornellier confie sa saturation envers ces personnes qui répondent à vos questions «en vous disant qu’ils vont vous dire... ce qu’ils vont vous dire!»

Maintenant, peut-on parler d’anglicisme? Aucune des sources que j’ai consultées ne l’affirme comme tel.

Il est vrai qu’«I would say» est une tournure très répandue en anglais. Mais en fouillant dans quelques dictionnaires d’anglais et d’anglais-français, je n’ai trouvé qu’une seule source qui comporte une définition précise pour cette locution: «S’emploie pour donner son opinion même si on sait que les autres pourraient ne pas être d’accord» ou «lorsqu’on n’est pas très sûr de sa réponse», nous dit le Dictionnaire d’anglais contemporain Longman. Et, effectivement, ce sont deux contextes où «je vous dirais» est souvent employé en français.

Le Robert & Collins, lui, donne deux exemples: «I would say she’s intelligent», traduit par «je dirais qu’elle est intelligente», et «I would say she was 50», traduit en «je dirais qu’elle a 50 ans».

Donc, à moins d’être passé à côté de quelque chose, je ne pense pas que ce soit suffisant pour conclure à l’anglicisme. Et même si cette abondance de «je vous dirais» nous venait de l’anglais, elle ne semble pas, grammaticalement parlant, aller à l’encontre des règles du français.

Dans la Banque de dépannage linguistique, on souligne en effet, dans un article sur les valeurs modales du conditionnel, que ce dernier sert à «exprimer des réserves sur ce que l’on affirme», ce qui correspond aux deux exemples que donne le Robert & Collins et nous confirme que cet usage est licite dans ce cas-ci.

Maintenant, est-ce que cela veut dire que «je vous dirais» n’est jamais utilisé abusivement? Bien sûr que non! Louis Cornellier souligne une citation de Gaétan Barrette, questionné en 2015 sur les perspectives de l’économie québécoise: «Je vous dirais qu’avec ce que j’ai entendu aujourd’hui, les choses paraissent très bien pour le futur.» On peut se demander où est l’hypothétique, la condition ou l’atténuation dans son affirmation. En fait, on semble plus près ici de la définition du Longman, soit une opinion donnée en sachant qu’elle ne fera pas l’unanimité. Le député aurait très bien pu employer le futur simple («je vous dirai»)... ou commencer directement sa phrase au mot «avec».

En conclusion, un feu jaune sur «je vous dirais» n’est sans doute pas une mauvaise idée.

Perles de la semaine

L’édition souvenir du magazine CROC rappellera à plusieurs la chronique «La presse en délire», dont voici quelques relents.

«Sondage sur la fusion Hauterive — Baie-Comeau : 60 % contre, 57 % pour.»

«Un congrès rondement pour le mené (mené rondement).»

«Tout tourne rond pour Louise Carré»

«Atelier de relaxation : FIN DE SEMAINE INTENSIVE!»

«Joyeuses de balle molle recherchées (joueuses).»


Source: «La presse en délire», collectif, Ludcom inc., 1982.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.