I’ont r’construit le centre d’achats

CHRONIQUE / J’ai fait parvenir une petite remarque à une compagnie qui utilisait le terme «centre d’achats» dans sa publicité, disant aux responsables que c’était un anglicisme. Dans la réponse, le porte-parole me dit que l’expression est acceptée par l’Office de la langue française. Est-ce vrai? Denise Létourneau Sherbrooke

Disons qu’après m’être fait inculquer moi aussi pendant toutes mes années universitaires qu’il fallait dire «centre commercial» et non «centre d’achats», je tombe des nues autant que vous. Ça donne envie de retourner voir ses anciens professeurs pour leur frotter les oreilles...

Mais, bon, je me suis retenu et je suis plutôt allé voir la fiche du Grand Dictionnaire terminologique. Celle-ci a été refaite en 2016. Premier constat : «centre commercial» est encore le terme privilégié. Quant à «centre d’achats» (ou «d’achat»), il est accompagné d’un feu jaune : on peut y recourir dans la langue courante québécoise. On ajoute que l’expression «s’intègre au système linguistique du français. Les réserves déjà émises sur l’usage de ce terme n’ont pas lieu d’être puisque le sens qu’il possède respecte le sens premier des mots qui le composent».

Qu’en conclure? Premièrement, qu’on ne peut pas dire que «centre d’achats» est désormais acceptable partout et tout le temps. Dans les communications officielles, l’administration, les milieux qui recourent à une langue soutenue, «centre commercial» demeure le seul choix. Mais dans la langue de tous les jours, «centre d’achats» n’est pas une faute.

Maintenant, est-ce que la compagnie avec laquelle vous avez communiqué considère qu’elle utilise une langue soutenue ou courante? Il faudrait lui demander. Mais pour vous donner un barème, je considère que la plupart des médias écrits, comme La Tribune, La Presse+ ou le Journal de Montréal, utilisent une langue majoritairement familière. Certains ne seraient peut-être pas d’accord avec moi, mais familier ne veut pas dire populaire, ni vulgaire, ni mauvais.

Maintenant, est-ce que tout le monde est d’accord avec l’avis du GDT? Lorsque j’ai soumis cette chronique à Antidote, ce dernier n’a pas sourcillé à «centre d’achats». Par contre, le Français au bureau et le Multidictionnaire estiment qu’il s’agit d’un anglicisme à éviter. La question est maintenant de voir si le Multi a changé d’avis, car une nouvelle édition (la sixième) paraît ces jours-ci.

Mais selon Jean-Pierre Le Blanc, porte-parole de l’OQLF, «centre d’achats» n’a jamais été officiellement réprouvé par l’Office. Lorsqu’on remonte dans les anciennes fiches terminologiques, jusqu’en 1981, on ne trouve aucun avis rejetant explicitement cette expression. On y reconnaît que d’autres ouvrages le considèrent comme un anglicisme à éviter, mais l’OQLF se borne plutôt à déconseiller «centre de shopping» et «shopping center».

Ajoutons que si «centre d’achats» était véritablement un calque, l’équivalent anglais serait «purchase center». Et si on traduisait littéralement «shopping center», on se retrouverait avec un «centre de magasinage».

En résumé, si «centre d’achats» peut désormais passer les douanes, cela ne veut surtout pas dire qu’il faut se jeter dessus comme sur un dessert dont on a été trop longtemps privé. La richesse d’une langue tient en partie à sa variété et à son grand choix de mots. Le problème avec les emprunts, c’est lorsqu’ils éjectent des mots français déjà existants. «Centre d’achats» et «centre commercial» peuvent très bien cohabiter sans s’exclure l’un l’autre.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.