Ignominieux pronominaux, suite et fin

CHRONIQUE / Après avoir appris à classer les verbes pronominaux, nous en sommes (enfin!) à l’étape de les accorder.

Nous savons déjà que les verbes essentiellement pronominaux (ceux qui n’existent que sous cette forme) s’accordent avec le sujet («elles se sont écriées»). Quant aux accidentellement pronominaux, qui se divisent en quatre sous-groupes, certains sont plus faciles à accorder que d’autres.

Ainsi, les verbes pronominaux de sens indistinct (ceux qui changent de sens à la forme pronominale) sont peut-être difficiles à identifier, mais lorsque c’est chose faite, on les accorde toujours avec le sujet. Même chose pour les pronominaux de sens passif. Voici deux exemples de chaque cas.


«Nous nous sommes aperçus de notre erreur.»

«Elles se sont doutées de quelque chose.»

«De grandes vérités se sont dites lors de ce débat.»

«La guerre s’est déclarée entre l’employeur et le syndicat.»


Vous l’aurez deviné, les deux autres sous-groupes (les pronominaux réfléchis et les pronominaux réciproques) sont plus complexes à accorder… mais ils ne le sont guère plus que dans le cas des participes passés employés avec «avoir». Du moins, si vous maîtrisez déjà bien cette règle, cela ne sera pas tellement plus chinois pour vous.

Je vous ramène d’abord à ce que je disais dans ma première chronique de cette série : la voix pronominale, c’est lorsque le sujet pose et subit l’action en même temps. On pourrait donc dire que c’est lorsque le sujet est aussi le complément.

Dans la forme pronominale, c’est le deuxième pronom, celui intercalé entre le sujet et le verbe («je ME dis», «elle SE trompe», «vous VOUS plaisez») qui représente ce complément «alias» du sujet. Comme il est toujours placé devant le verbe, on pourrait présumer que l’accord se fait obligatoirement avec lui.

Le hic, c’est qu’il n’est pas toujours complément d’objet direct (COD) : il peut aussi être complément d’objet indirect (COI). Il peut aussi arriver que le véritable COD soit ailleurs dans la phrase, avant ou après, ce qui jouera également sur l’accord.

Rien de mieux que quelques exemples pour débroussailler tout ça.


«Elle s’est lavée ce matin.»

«Ils se sont cherchés toute la journée.»


Pas trop compliqué ici. Elle a lavé qui? Elle-même (pronominal de sens réfléchi). Ce «elle-même», c’est le s apostrophe. C’est un COD et il est placé avant le verbe. On accorde. Ils ont cherché qui? L’un l’autre, ou eux-mêmes (pronominal de sens réciproque), représenté par le «se». Encore une fois, c’est un COD placé avant le verbe. L’accord se fait avec ce COD.


«Elle s’est plu à tout nous raconter.»

«Les incompétents se sont succédé à ce poste.»


Nous avons ici des COI. Elle a plu à qui? À elle-même (sens réfléchi). Les incompétents ont succédé à qui? Les uns aux autres (sens réciproque). Le participe reste invariable.


«Elle s’est coupé le doigt.»

«Elle s’est coupée au doigt.»

«Les objectifs qu’elle s’est fixés ne sont pas réalistes.»


Dans le premier cas, elle a coupé quoi? Cette fois-ci, ce n’est pas elle-même, représenté par le s apostrophe : c’est plutôt le doigt (COD placé après, donc on ne fait pas l’accord). Mais dans la deuxième phrase, elle a coupé qui? Elle-même (COD placé avant, donc accord). Elle s’est coupée où? Au doigt, qui n’est donc plus COD ici mais complément circonstanciel.

Je sais, une telle subtilité semble inutilement complexe et choquante... mais vous ne pouvez pas dire que ce n’est pas logique.

Dans la troisième phrase, le sujet «elle» n’a évidemment pas fixé elle-même. Elle a fixé quoi? Des objectifs, COD placé devant, donc accord. Elle a fixé des objectifs à qui? À elle-même. Le «s’» est donc COI.

Pas trop découragé? Disons que vous devriez avoir maintenant assez d’outils pour vous débrouiller, même s’il y a plusieurs autres écueils et exceptions dont je n’ai pas parlé. Mais avouez qu’une quatrième chronique friserait l’indécence.

Et je ne sais pas pour vous, mais ça m’a épuisé, tout ça. «Séance d’orthographe» fera donc relâche la semaine prochaine, le temps que vous assimiliez le tout. Rendez-vous le 5 mai.

Perles de la semaine

Avec les étudiants, les leçons d’anatomie tournent souvent en leçons de «t’en as trop mis»…

«Le corps de l’homme est constitué de solides, de liquides, mais aussi de gaz qui s’échappent pas l’anus.«

«Les étudiants en médecine apprennent à démonter et remonter un corps sans se tromper.»

«Les deux intestins sont le gros colomb et l’intestin grec.»

«Le foie est le siège de l’alcoolisme.»

«Les os sont constitués des os et de la moelle épineuse.»


Source : «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.