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Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Féminiser pour mieux nommer

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On entend de plus en plus parler de féminicide, un mot qui ne figure dans aucun de mes dictionnaires. Pourriez-vous nous en donner une définition et nous dire s’il peut être employé comme adjectif? Dans un entretien, la philosophe Elisabeth Badinter considère que ce concept est une escroquerie intellectuelle, que « féminicide » sous-entend une parenté avec « génocide », donc qu’un homme peut vouloir faire disparaître toutes les femmes de la Terre, alors que c’est d’une femme particulière qu’il s’agit. [René Léonard, Québec]

Le fait que le mot «féminicide» ait attiré votre attention nous indique d’abord une chose : il est suffisamment utilisé dans l’actualité pour que vous l’ayez remarqué. À partir de là, vous pouvez envisager l’hypothèse que ce mot soit d’acception récente. Il se peut donc que votre dictionnaire, s’il date de quelques années, ne le mentionne pas. Vous devez alors vous tourner vers des ressources qui réagissent plus rapidement aux néologismes, tel le Grand dictionnaire terminologique (GDT).

C’est ce qui s’est produit avec «déconfinement», que vous ne trouverez pas non plus dans votre dictionnaire. Mais à cause de l’ampleur des événements actuels, le GDT l’a fait entrer dès 2020, les antonymes de confinement existants comme «libération» ou «ouverture» s’avérant inadaptés ou trop généraux pour parfaitement décrire la situation que nous vivons en ce moment.

À cause de ce qui s’est produit dans l’actualité récente, le mot «féminicide» est partout, mais il existait depuis déjà un certain temps selon les différentes sources que j’ai consultées. Son émergence provient du désir croissant, chez les personnes militantes mais aussi au sein d’une part plus importante de la population, de nommer plus précisément cette réalité des femmes assassinées par leur conjoint, réalité qui est souvent désignée, dans les médias, par des euphémismes, tel « drame conjugal », ou des expressions courantes qui ne verbalisent pas le fait que la vaste majorité des victimes sont des femmes, comme « violence conjugale ». Le recours de plus en plus fréquent au mot «féminicide» est le signe d’une nouvelle évolution sociale par rapport à cette réalité.

Mais selon le Petit Robert 2021, ce mot existe comme adjectif depuis le XIX­e siècle au sens large de « qui tue une femme ». C’est toutefois au milieu des années 1980 qu’il a commencé à s’implanter comme nom, pour parler du « meurtre d’une femme, d’une fille en raison de son sexe ». Selon un article du Figaro, le mot est apparu dans le Robert en 2014. La Banque France Terme l’a fait entrer la même année, rapporte le GDT, qui l’a aussi accepté cette année-là. Le mot figure également dans Usito et Antidote.

Comme «féminicide» existait déjà, on pourrait donc parler d’une réappropriation ou d’une réactualisation plutôt que d’un néologisme.

Le Petit Larousse, qui ne le mentionne toujours pas, a annoncé que «féminicide» figurerait dans son édition 2022. 

Bref, nous sommes en pleine mouvance par rapport à ce mot, lui-même reflet des récents faits et débats de société. Mais les dictionnaires ne sont pas instantanés. Avant d’admettre un mot, les terminologues, lexicologues et autres spécialistes doivent s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un effet de mode. Selon la situation, ils ne réagiront pas toujours à la même vitesse. Si, en plus, le nouveau mot ou la nouvelle expression sont fautifs ou constituent un emprunt inutile (ce qui n’est pas le cas ici), ils doivent examiner s’ils ne peuvent pas proposer une option plus respectueuse du français.

Quant à l’acception de «féminicide» comme adjectif, je crois que ce n’est qu’une question de temps : de nombreux mots construits avec le suffixe « -cide » sont déjà utilisés comme adjectifs (« produit herbicide, lutte fratricide »), et le fait que ce fut aussi le cas pour «féminicide» au départ, selon le Petit Robert, constitue une sorte de caution. Cela ne saurait donc tarder avant que le Robert, le Larousse, Usito et le GDT ajoutent cette acception.

En ce qui concerne Elisabeth Badinter, je crois qu’elle fend inutilement les cheveux en quatre : il y a de multiples mots formés avec le suffixe « -cide » et personne ne les interprète de la façon qu’elle suggère. Quelqu’un qui emploie un insecticide ne souhaite pas tuer tous les insectes de la Terre, uniquement ceux qui s’attaquent à ses plantes. Un parricide et un matricide supposent le meurtre d’une seule personne. Dans le mot «génocide», c’est le préfixe « géno-», de l’ancien grec «génos» (race), qui apporte la notion de totalité, pas le suffixe.


PERLES DE LA SEMAINE


Examen sur la Révolution française. Certains profs en ont perdu la tête.


«La Révolution n’a servi à rien, mais elle a tout de même permis aux pauvres de tuer des nobles.

Avant l’invention de la guillotine, les gens étaient guillotinés à la main.

Louis XVI était assez chétif malgré son obésité.

C’est bien mieux pour Louis XVI d’avoir été guillotiné, car il aurait végété toute sa vie.

Quand la tête de Louis XVI est tombée, les Parisiens l’ont acclamée en faisant une minute du silence.»

Source : Le sottisier du bac, Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


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Steve.bergeron@latribune.qc.ca