Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Courante ou spécialisée, votre langue?

CHRONIQUE / «Merci pour votre chronique de la semaine dernière sur les centres de services scolaire. Pour la petite histoire, le ministre de l’Éducation a toujours annoncé la création de centres de services aux écoles pendant les consultations sur le projet de loi 40. Or, nous avons demandé de modifier ce nom, car "services aux écoles" excluait d’emblée les centres de formation professionnelle (CFP) et les centres de formation générale aux adultes (CFGA), qui font partie du centre de services. Ainsi, les établissements (écoles et centres) sont dans le giron des centres de services scolaires. C’est pourquoi l’adjectif "scolaire" est apparu dans la terminologie adoptée [Michel Bernard, ancien directeur général de la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke].»

Merci pour ces éclaircissements, qui me permettent de déduire que nous assistons simplement ici à un choc entre langue courante et langue spécialisée. C’est une situation que nous, les journalistes, rencontrons régulièrement dans notre pratique. Comme nous parlons souvent à des experts de différents domaines, nous devons composer avec le vocabulaire parfois très précis de ces intervenants, puis le rendre dans une langue plus accessible pour le public. Et comme la langue courante ne s’embarrasse pas des détails, il n’est pas rare que les spécialistes interviewés nous rappellent après publication pour nous mentionner que ce n’est pas exactement ce qu’ils ont dit.

Ainsi, pour vous qui avez œuvré dans le milieu scolaire pendant plusieurs années, la distinction entre une école et un centre de formation est probablement capitale. Et j’imagine que si vous avez suggéré de ne pas retenir «centre de services aux écoles», c’est parce que vous saviez que les CFP et les CFGA pourraient prendre ombrage de cette appellation.

Mais pour le commun des mortels, une école, c’est simplement un établissement où on apprend. Peu importe si les élèves sont adultes ou si l’enseignement qu’on y donne est de nature professionnelle, ça reste une école. Si le gouvernement avait retenu «centre de services aux écoles» au lieu de «centre de services scolaire», le grand public n’y aurait vu que du feu. Et le risque de commettre une faute d’accord aurait été pratiquement nul.

Lorsque j’ai écrit ma chronique sur la préposition à employer avec le mot «internet» («dans l’internet» ou «sur l’internet»), M. André Verville, de Lévis, m’a envoyé un message très détaillé, m’expliquant avec beaucoup de précision pourquoi, du côté anglo-saxon, on avait opté pour la préposition «sur» («on the Internet»), alors que, du côté francophone, on avait aussi permis la préposition «dans». «Le monde francophone a choisi sa propre voie, fidèle à son besoin viscéral de redéfinir les concepts à partir de sa propre vision du monde […]. Mon premier choix est donc d’utiliser "sur Internet", afin de mieux correspondre à l’intention initiale de ses inventeurs, que je pense que la francophonie aurait dû adopter dès le départ en évitant de créer des remous langagiers inutiles et improductifs.»

Mais quant à moi, la raison pour laquelle la préposition «dans» est aussi acceptée en français est bien plus pragmatique, et elle ne participe surtout pas d’un désir de redéfinir le concept. C’est que le mot «réseau» existait en français bien avant la création du réseau qu’est l’internet, et qu’on pouvait déjà employer ce mot avec l’une ou l’autre des prépositions («dans le réseau de la santé», «sur le réseau TVA», etc.). Imposer uniquement «sur l’internet» aurait équivalu à créer une exception, en quelque sorte. Ici, ce sont les considérations plus terre-à-terre de la langue courante qui l’ont emporté, même si les explications de M. Verville m’indiquent que la préposition «sur» serait la plus logique.

Dans d’autres situations, la précision qu’apportent les experts est difficilement contestable. Quand j’étais adolescent (dans les années 1980, donc celles de l’apparition du sida), on ne nous parlait que des MTS (maladies transmissibles sexuellement). Aujourd’hui, on n’emploie plus que le terme ITS («infections» a remplacé «maladies»). «Les ITS englobent mieux les personnes infectées et contagieuses, mais asymptomatiques, qui ignorent qu’elles sont porteuses de ces infections (papillome, VIH)», explique-t-on dans le Grand dictionnaire terminologique. Avouez que ce n’est pas bête. Cela dit, «MTS» est toujours accepté.

Il y a plusieurs autres cas que je pourrais vous citer, mais cette chronique n’en finirait pas. Ce qu’il faut retenir, c’est que les heurts entre langue courante et langue spécialisée sont normaux. Il est tout à fait naturel que l’on se crée un vocabulaire plus précis quand on évolue dans un domaine très pointu, tout comme il faut revenir à des termes plus communs lorsqu’on s’adresse à des gens qui s’y connaissent peu. Il y a donc un juste milieu qu’il faut tenter de trouver. D’un côté, la population doit comprendre que certaines précisions sont importantes, et de l’autre, les experts ne doivent pas s’offusquer si ces précisions sont parfois poncées dans un objectif de simplicité et de clarté.

Non, les spécialistes ne sont pas des snobs coupés du vrai monde, et les vulgarisateurs, des incompétents malintentionnés qui manquent de culture.

PERLES DE LA SEMAINE

Examen sur la nature et sur l’agriculture pour les élèves... Sûre déconfiture pour les profs...

«Il faut maintenant reboiser le pays pour faire de l’ombre.»

«Le gazon, c’est exactement comme l’herbe, mais en plus propre.»

«Le tournesol permet de fabriquer de l’huile solaire.»

«Avant l’invention de la frite, on mangeait les patates crues avec un verre d’huile bouillante.»

«Le pain doré sert à utiliser le vieux pain raciste [rassis].»

Source: «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.