Chronique... sur le chroniqueur

SÉANCE D'ORTHOGRAPHE / Bonjour à tous! J’espère que vous avez passé un bel été. C’est un grand plaisir de vous retrouver pour une nouvelle année de « Séance d’orthographe », qui a célébré ses 15 ans le 5 septembre dernier.

Pour l’occasion, j’ai décidé de faire une exception et de vous livrer une chronique… sur le chroniqueur. Ou plutôt les chroniqueurs. Car, vous ne le saviez peut-être pas (moi non plus d’ailleurs), mais il y a des gens qui étudient les chroniqueurs linguistiques comme moi!

Ainsi, j’ai récemment rencontré Mireille Elchacar, chargée de cours à l’Université de Sherbrooke et professeure de linguistique à la TÉLUQ, et Ada Luna Salita, étudiante à la maîtrise en linguistique à l’Université de Sherbrooke. Ensemble, elles ont étudié la façon dont les chroniqueurs linguistiques québécois traitent de la question des anglicismes. Leur conclusion : mes homologues et moi avons tendance à les diaboliser bien davantage que les locuteurs ordinaires. Et lorsque vient le temps d’expliquer pourquoi il faut les bannir, nous avons la fâcheuse manie de simplement répondre : parce que ça vient de l’anglais.

« C’est souvent le seul argument pour condamner un emprunt, appuient-elles. On note donc un manque de nuances. Pourtant, un emprunt peut parfois être justifié. Par exemple, personne ne s’est insurgé contre le mot "sushi". Mais au Québec, il y a une crainte supplémentaire quand un emprunt vient de l’anglais — et on comprend très bien pourquoi —. mais va-t-on rejeter le mot "steak"? »

« Prenons un autre exemple : l’expression d’origine anglaise "l’éléphant dans la pièce", pour désigner quelque chose que personne ne veut nommer mais qui est très apparent. Il n’y a pas d’équivalent en français. Le chroniqueur linguistique de Radio-Canada Guy Bertrand a suggéré de la remplacer par des circonlocutions et paraphrases très longues. Est-ce alors si mauvais, surtout si les gens ressentent le besoin de l’employer et que tout le monde comprend ce que l’expression veut dire? »

Entre oral et écrit

Est-ce que je me suis senti visé par l’étude de Mmes Elchacar et Salita? Pas tant que ça. Certes, dans les premières années de cette chronique, je vous ai probablement déconseillé certains mots et expressions en craignant une dangereuse contagion venue de la langue de Shakespeare. Probablement aussi parce qu’à l’université, j’ai eu certains professeurs qui avaient cette approche plus puriste.

Mais j’ai fini par trouver mon chemin de Damas. Je pense à cette chronique où je vous ai expliqué pourquoi on devait dire « le samedi 29 septembre » et non « samedi, le 29 septembre ». Aucun ouvrage ne m’expliquait pourquoi la deuxième option, propre à l’anglais, était inappropriée en français. J’ai fini par trouver l’explication par moi-même (d’ailleurs, vous en souvenez-vous?).

Pour Mireille Elchacar et Ada Luna Salita, le problème des chroniqueurs linguistiques est souvent de ne pas tenir compte des registres de langue. Autrement dit, lorsqu’on parle, on utilise davantage d’expressions populaires et familières, dans lesquelles se retrouvent fréquemment des anglicismes. Lorsqu’on écrit ou lorsqu’on se retrouve dans un contexte professionnel, on fait généralement plus attention, on essaie d’avoir un vocabulaire riche et varié, on utilise les bons mots français. Ce que font (ou sont censés faire) les travailleurs du milieu des communications comme moi.

« Mais on ne commencera pas à aller vérifier si les gens disent "mon chum" ou "mon char" chez eux, ça n’a aucun bon sens, estime Mireille Elchacar. C’est ça, l’insécurité linguistique : se demander constamment si on parle comme il faut. La langue est un outil pour s’exprimer, elle ne doit pas devenir une épée de Damoclès. »

« J’ai récemment appris une nouvelle expression populaire québécoise : "ne pas se prendre pour un 7up flat", c’est-à-dire "être snob". Guy Bertrand suggère "ne pas être sorti de la cuisse de Jupiter". Mais qui va dire ça dans ses conversations privées? Le registre de langue n’est pas respecté. Peut-on alors vraiment craindre que la première expression prenne la place de l’autre si elles ne sont pas du même registre? »

Emprunter, c’est la vie!

Pour les deux spécialistes, le français québécois n’est pas menacé par les anglicismes. « Il n’est plus dans la même position qu’il y a 100 ans, parce qu’il y a eu de l’aménagement linguistique, comme la loi 101. La présence d’anglicismes n’est pas suffisante pour faire disparaître une langue, il faut davantage de facteurs réunis. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, une langue qui fait des emprunts est une langue vivante. Sinon, c’est la langue d’une tribu de Papouasie qui n’a aucun contact avec les autres. Celle-là est menacée. »

Cela ne signifie pas non plus qu’il n’y a pas de norme à faire respecter ni d’aménagement justifié. « Mais il y a une différence entre emprunter entièrement une terminologie à l’anglais, comme c’était le cas auparavant au Québec avec le vocabulaire de l’automobile, et une simple expression passée dans l’usage. »

Maintenant, la question qui tue : est-ce que mes chroniques ont fait partie de l’étude?

« Oui. Et certaines étaient parmi les plus nuancées. »

Eh bien! Je connais un excellent chroniqueur qui ne se prend plus pour un 7up flat...

Questions ou commentaires? steve.bergeron@latribune.qc.ca.