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Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Acheter local ou localement ?

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CHRONIQUE / Question de Maurice Marcotte, de Saint-Raymond-de-Porneuf: «Pourquoi s’évertue-t-on à dire "acheter local" plutôt qu’"acheter localement"»?

«Acheter local» n’est effectivement pas une locution qui suit les règles de grammaire usuelles. Nous avons ici un adjectif («local») qui semble être accidentellement utilisé comme un adverbe, ce que la Banque de dépannage linguistique (BDL) considère comme familier. Voici d’autres exemples qu’elle déconseille.

  • «Après le travail, Hélène se rend direct [plutôt que "directement"] à la maison.»
  • «Quand je joue à ce jeu vidéo, je récolte facile [plutôt que "facilement"] cent mille points.»
  • «Ses trois enfants, Jean les aime tous pareil [plutôt que "pareillement"].»

Mais précisons tout de suite qu’employer un adjectif comme adverbe n’est pas fondamentalement mauvais. Il y a de multiples cas qui sont acceptés. «Voir grand», «parler bas», «chanter fort», «coûter cher», «sauter haut» en sont des exemples.  

C’est lorsqu’on s’écarte de ces formules consacrées que la BDL met un feu jaune. Autrement dit, on ne peut pas faire ça avec n’importe quel adjectif.

Je fais toutefois une parenthèse ici pour souligner qu’en publicité, on recourt souvent à ce procédé. Pensez aux célèbres slogans «Roulez électrique» et «Roulez vert». Cette petite entorse aux règles de syntaxe permet de sortir du lot, et c’est justement ce que souhaitent les publicitaires.

À ce titre, on pourrait d’ailleurs considérer qu’«acheter local» est une sorte de slogan de la cause environnementale. J’ai fait une rapide recherche dans les archives des médias québécois, et cette tournure a fait son apparition à peu près en même temps que le principe d’achat local, c’est-à-dire au début des années 1990. C’est au cours de la décennie 2000-2010 qu’elle s’est ancrée dans l’usage.

Vrai local et faux local

Mais je vous avoue douter que «local» soit adjectif ici, parce que, dans le concept d’achat local, ce qui importe le plus, c’est l’endroit où le produit a été fabriqué, et non le fait qu’il a été acheté localement. 

Autrement dit, si vous achetez une bouilloire faite en Chine dans la quincaillerie en face de chez vous, vous pourriez très bien affirmer que vous avez «acheté localement». Mais vous aurez perdu une partie de l’esprit de départ: ce n’est pas tant l’endroit où vous avez acheté qui compte, mais le fait que l’objet de votre achat doit avoir parcouru le moins de distance possible entre son lieu de production et vous.

Je fais encore une parenthèse: la pandémie ayant beaucoup affecté le commerce de proximité, plusieurs personnes incluent désormais les marchands locaux dans l’achat local, sans égard à l’origine des produits vendus, ce que d’autres perçoivent comme une dérive.

Substantiquoi?

En somme, j’ai plutôt tendance à croire qu’acheter local, c’est acheter «du» local, l’adjectif étant devenu, en quelque sorte, un nom désignant des produits fabriqués localement. Au lieu de toujours dire «acheter des produits locaux», on s’est tourné vers une formule allégée.

J’entends déjà votre prochaine question: et est-ce qu’on a le droit de faire ça, transformer un adjectif en nom?

Tellement! C’est une pratique extrêmement répandue dans la langue française. En termes précis, on parle de «substantivation d’un adjectif». Voici des exemples de phrases où des adjectifs sont employés comme noms.

«L’important, c’est de ne pas multiplier les contacts trop vite.»

«L’essentiel, c’est d’être aimé.»

«Il y a du beau et du bon dans cette histoire.»

«Comment distinguer le vrai du faux dans cette affaire?»

Dans de nombreux cas, cette utilisation de l’adjectif comme nom est devenue tellement courante que l’usage a fini par entrer dans les dictionnaires. Lorsque la définition d’un mot en tant qu’adjectif arrive avant celle en tant que nom, c’est généralement signe que le mot existait d’abord comme adjectif.

Mais pas besoin de la caution des dictionnaires pour recourir à ce procédé. Par exemple, si l’envie vous prend d’écrire que «les intolérants, dans ce débat, ce sont justement ceux qui accusent les autres d’intolérance», inutile d’aller d’abord vérifier dans un Larousse si «intolérant» est accepté comme nom.

Tournure elliptique 

Vous vous demandez où est passé l’article, le «du»?

On entre ici dans le territoire de la figure de style, plus précisément de l’ellipse: on omet volontairement une partie du texte pour dynamiser la phrase. Cela crée un effet original, dans ce cas-ci un nom qui donne l’impression d’être employé comme adverbe.

Cette formule est également utilisée en poésie et... en publicité (ce qui nous ramène à l’idée qu’«acheter local» nous vient peut-être de ce domaine).

«Le 24 septembre, votez Parti vert (au lieu de "votez pour le Parti vert"].»

«Dégât d’eau? Pensez Qualipropre (au lieu de "pensez à Qualipropre"].»

«Elle marchait combat, le miel au bout des doigts […], elle roulait colosse, les creux et les bosses [extrait de "Nelly", chanson de Bori, texte de Mélanie Noël].»

What about english?

Dernière hypothèse: se pourrait-il qu’«acheter local» soit tout simplement le calque de l’anglais «buying local»?

C’est très probable, sauf que «buying local» n’est pas une construction normale en anglais non plus, par rapport, par exemple, à «local purchasing». Dans cette langue aussi, «buying local» est considérée comme une formule abrégée, l’adjectif conventionnel étant plutôt «locally». En tout cas, je n’ai trouvé aucune source fiable donnant des exemples d’emplois de «local» comme adverbe.

Perles de la semaine

Les parents d’enfants rois nous offrent aussi des perles royales lorsqu’ils envoient des mots d’excuse...

«Il donnait des coups de pied pour s’amuser quand la tête d’un camarade est venue à sa rencontre.»

«Mon fils n’a jamais été un drogué et, en plus, il a fait une cure de désintoxication.»

«Il a bien blessé son camarade, mais en faisant attention de ne pas lui faire mal.»

«Mon fils s’est trompé de jour pour reprendre la classe, mais c’est pas étonnant, puisque vous ne leur apprenez pas à compter.»

«Ma fille se tracasse beaucoup, car elle a peur de ne pas avoir son bac à lauréat.»

Source: «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


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Steve.bergeron@latribune.qc.ca