À bout des tabous

CHRONIQUE / «Quand j’étais au secondaire, on nous enseignait que le mot "tabou " était invariable. On écrivait "des idées tabou, des sujets tabou ". Maintenant, je vois que le mot s’accorde. Depuis quand? (René Pépin, Sherbrooke)

À la base, le mot «tabou» est effectivement un nom. Lorsqu’il sert à qualifier un autre nom, comme dans «un sujet tabou», il entre dans la catégorie des noms épithètes. Et comme pour tous les noms épithètes, la question de l’accord est un dilemme quasi permanent.

Les noms épithètes sont donc utilisés comme adjectifs. Mais, justement, parce qu’ils n’en sont pas, ils restent généralement invariables ou ils s’accordent seulement en nombre. Jamais en genre. Par exemple, vous ne parleriez jamais de vos «chaussures sportes». 

Par contre, doit-on écrire «des chaussures sport» au singulier ou «des chaussures sports» au pluriel? Des «visites surprise» ou des «visites surprises»? Des «cafés crème» ou des «cafés crèmes»? Il y a des cas où il faut faire l’accord et d’autres, non. Comment s’y retrouver? Je n’aurai pas assez d’espace pour vous l’expliquer aujourd’hui, mais je vous conseille, à ce propos, l’article de la Banque de dépannage linguistique, très bien fait.

Revenons à nos tabous. Ce mot nous est venu de l’anglais, mais il est d’origine polynésienne («tabu», «tapu»), explique-t-on dans un intéressant article du blogue «Parler français».

L’Académie a d’abord accepté «tabou» comme nom en 1935 : «Mot d’origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages [sic], les Êtres et les choses auxquels il n’est pas permis de toucher.» Mais les archives permettent de constater qu’il était alors déjà employé depuis au moins un siècle en français et que certains auteurs faisaient déjà l’accord en nombre.

Bref, même si le mot était invariable dans votre souvenir, il semble que l’usage, lui, ait toujours été indécis. L’article de «Parler français», citant quelques célèbres grammairiens, résume en disant qu’«on a longtemps hésité sur cet accord», dixit Adolphe Thomas, ou que «l’usage reste partagé», selon André Goosse, «même si la variation semble l’emporter», constate Maurice Grevisse. 

En 1958, dans ses «Mémoires d’une jeune fille rangée», Simone de Beauvoir faisait l’accord en genre : «Malgré mon rationalisme, les choses de la chair restaient taboues pour moi.» Notez aussi que les féminins en «-oue» ne sont pas incongrus en français («floue», «bantoue», «hindoue», «mandchoue»…).  Le blogue rapporte qu’en 1978, le Grand Larousse statuait que «l’adjectif [tabou] s’accorde au féminin et au pluriel. On trouve cependant chez certains auteurs l’invariabilité ou un accord pour le nombre seulement».

Il semble donc qu’à force d’être employé comme épithète, «tabou» ait fini par être considéré d’abord comme adjectif et par laisser croire qu’il était entré dans la langue française comme tel. Bref, l’accord en genre et en nombre est largement permis aujourd’hui.

Vous serez peut-être surpris d’apprendre que les verbes «tabouer» et «tabouiser» existent, de même que le nom «tabouisation». «Tabouiser» (rendre tabou, sacré) figure d’ailleurs dans le Petit Robert. Les autres ne se retrouvent que dans des dictionnaires historiques comme le Trésor de la langue française et ne sont guère usités aujourd’hui. Dommage, car «tabouer» donne des conjugaisons très amusantes à entendre, telles que «nous tabouions» à l’imparfait, «je tabouerais» au conditionnel et (ma préférée), «ils tabouèrent» au passé simple.

Perles de la semaine

Examen d’histoire. Sujet : les croisades, comme dans «on se croise les doigts d’avoir les bonnes réponses».

«Les croisades avaient pour but de délivrer le Christ de son tombeau.»

«C’est le pape Turbin II qui a prêché la Première Croisade [Urbain II].»

«En fait, Jésus n’a jamais dit une seule fois d’aller taper sur les incroyants.»

«On jetait aux attaquants des marmites de soupe bouillante.»

«Les croisés appelaient leurs ennemis des infidèles et vice-versa. C’était dur de s’y retrouver.»

Source : «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.