Séance d'orthographe

Ignominieux pronominaux, la suite

CHRONIQUE / Nous avons vu la semaine dernière qu’il y avait deux groupes de verbes pronominaux : ceux qui le sont toujours et ceux qui le sont à l’occasion, selon le contexte. Les premiers sont les plus simples parce qu’ils s’accordent avec le sujet («elles se sont envolées»). Les seconds sont un peu plus démoniaques, car ils peuvent se classer parmi quatre sous-groupes, qu’il est parfois difficile de déterminer le groupe auquel ils appartiennent et qu’ils peuvent même faire partie de plus d’un groupe selon le contexte.

Cela étant dit, je m’aperçois que je vous ai peut-être causé une frayeur exagérée, car il y a des verbes pour lesquels le classement se fait assez facilement. Par exemple, si j’écris que «Jacinthe s’est levée», il est clair que le sujet exerce une action sur lui-même. C’est donc un pronominal de sens réfléchi. Si je dis que Sylvie et Renée se sont regardées, il est également évident qu’elles exercent une action l’une sur l’autre, donc que nous sommes en présence d’un verbe pronominal de sens réciproque.

Les verbes pronominaux de sens passif sont aussi faciles à identifier, car le sujet ne pose pratiquement aucune action. Il suffit de mettre le verbe à la voix passive pour le constater.


«Les maisons se sont bien vendues cette année [les maisons ont été bien vendues].»

«Ses problèmes se sont résolus [ont été résolus] grâce à mon aide.»


Pour les verbes de sens indistinct (ou subjectif ou non réfléchi), c’est-à-dire ceux qui changent de sens lorsqu’ils deviennent pronominaux, c’est loin d’être toujours clair. Certains ouvrages en donnent carrément une liste pour que l’on puisse les voir venir. J’ai déjà parlé de «s’apercevoir» (s’apercevoir de quelque chose, ce n’est pas apercevoir soi-même ni apercevoir l’un l’autre), mais en voici quelques autres parmi les plus courants.


«S’attaquer (à), s’attendre (à), s’aviser (de), se défier (de), s’échapper (de), se douter (de), s’ennuyer (de), s’imaginer, se jouer (de), se plaindre (de), s’en prendre (à), se prévaloir (de), se refuser (à), se résoudre (à), se saisir (de), se servir (de), se taire.»


Faites le test : utilisez ces verbes avec puis sans le pronom «se» et vous verrez que le sens est différent. Mais attention! Il faut garder la préposition qui suit, car c’est souvent cette préposition qui fait changer le sens.

Par exemple, deux armées peuvent très bien s’attaquer l’une l’autre («elles se sont attaquées»), mais s’attaquer à quelque chose, c’est soit chercher à résoudre, soit commencer une tâche, soit entreprendre une action. Autre exemple : «servir» et «se servir» gardent le même sens lorsqu’on se sert lors d’un souper ou qu’on se sert du thé. Mais lorsqu’on se sert du balai pour faire le ménage, on veut plutôt dire «utiliser».

Parfois, on n’a pas le choix d’ouvrir un dictionnaire et de retourner à la définition du verbe pour en retrouver le sens premier, puis vérifier si c’est le même à la voix pronominale. C’est ce que j’ai fait avec «se montrer», notre exemple de la semaine dernière. 

J’espère que vous vous souvenez de notre phrase problématique («elles se sont montré(es) intéressées»). Je vous avais donné plusieurs exemples où on aurait pu rattacher le verbe aux quatre sous-groupes.

Évidemment, si on se considère que montrer, c’est «faire voir quelque chose, le mettre sous les yeux de quelqu’un», «se montrer intéressé» ne semble plus avoir le même sens. Mais montrer, nous dit le Petit Larousse, c’est aussi «laisser voir, laisser paraître», comme une jupe qui montre les genoux.

On peut donc dire que «se montrer», c’est bien «se laisser paraître», et que «se montrer intéressé», c’est bien «laisser paraître soi-même intéressé». Nous sommes donc bien en présence d’un pronominal réfléchi, puisque le sens demeure le même et que le sujet pose une action sur lui-même.

C’est bien beau, mais avec tout ça, je n’ai même pas commencé à vous dire comment faire l’accord! Eh oui! il me faudra une troisième chronique pour ça. Nous ne sommes pas sortis de l’auberge!

Perles de la semaine

Si les Trois Accords sortent en pleurant du «Bureau du médecin», il y a certains médecins qui sortent de leur bureau en riant…

«J’ai peur que ce soit la maladie de Hitchcock [Hodgkin].»

«Mon physio me fait travailler les dominos [abdominaux].»

«Pour ma thyroïde, j’ai fait une sainte graphie [scintigraphie].»

«J’ai un rendez-vous pour une infusion de l’épaule [infiltration].»

«J’ai fait un dépistage pour le cancer collatéral [colorectal].»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.


Séance d'orthographe

Ignominieux pronominaux

L'accord du participe passé sous la forme pronominale est inutilement complexe. J'ai été confronté aujourd'hui à une phrase pour laquelle je n'ai pu trouver de réponse claire. Les spécialistes, sur un blogue, se critiquaient même l'un l'autre. Lequel croire? Voici la phrase en question : «Les deux dames s'étant montré(es) intéressées à combler les deux postes vacants...» Faut-il écrire «montré» ou «montrées»?

Roger Garant

Lac-Mégantic

Votre question me ramène à une de mes premières chroniques. J'avais tenté d'expliquer en 400 mots les règles d'accord du participe passé des verbes pronominaux... Une chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits.

Vous avez raison : cette règle est assurément la plus compliquée de la grammaire française et mériterait d'être simplifiée. Mais compliqué ne veut pas dire illogique. Lorsque l'on prend le temps d'examiner ces règles, on se rend compte qu'elles ne sont pas insensées.

Je suis donc prêt à faire une nouvelle tentative, mais je vous préviens tout de suite qu'il me faudra deux chroniques, peut-être même trois.

J'ai déjà expliqué qu'il y avait trois voix dans la langue française : la voix active (quand le sujet fait l'action), la voix passive (quand il la subit) et la voix pronominale (quand il pose et subit l'action en même temps). Ne perdez pas cette information de vue.

Dès le départ, les verbes pronominaux se divisent en deux : ceux qui le sont toujours (essentiellement pronominaux) et ceux qui le sont à l'occasion (accidentellement pronominaux).

Les essentiellement pronominaux, ce sont ceux que l'on aime le plus. Il suffit d'enlever le pronom personnel (me, m', te, t', se, s', nous, vous) pour vérifier si le verbe fait partie de ce groupe. Si ça ne se dit pas, c'est que le verbe est toujours pronominal et que l'accord se fait avec le sujet. Faites le test avec les exemples qui suivent.

Elle s'est absentée de son travail (on ne dit jamais j'absente, tu absentes).

Ils se sont méfiés de lui.

Julie et moi, nous nous étions goinfrées toute la soirée.

Vous vous seriez abstenus, vous aussi!

Ce sont les verbes accidentellement pronominaux qui posent problème, car ce groupe de subdivise en quatre sous-groupes : il y a ceux de sens réfléchi, ceux de sens réciproque, ceux de sens subjectif (ou indistinct ou non réfléchi) et ceux de sens passif.

Déterminer à quel groupe appartient le verbe en question n'est pas toujours évident, surtout que celui-ci peut faire partie de plus d'un groupe selon le sens et le contexte. Et c'est le cas avec se montrer : il n'est vraiment pas simple à classer.

Il peut en effet être de sens réfléchi (le sujet exerce une action sur lui-même).

Malgré sa disgrâce, elle a osé se montrer au mariage.

Il peut aussi être de sens réciproque (plusieurs sujets agissent les uns sur les autres).

Quand j'ai demandé qui avait fait ça, Samuel et Léa se sont montrés l'un l'autre.

On pourrait aussi croire qu'il est de sens subjectif ou indistinct (le verbe change de sens lorsqu'il devient pronominal, comme apercevoir [voir] et s'apercevoir [prendre conscience]). Quelqu'un pourrait raisonner en disant : montrer, c'est faire voir quelque chose, comme «montrer une photo», alors que se montrer intéressé, c'est «se laisser paraître» comme tel.

Finalement, un dernier énergumène pourrait dire : non, se montrer, c'est paraître, donc c'est un pronominal de sens passif, parce que l'action exercée par le sujet est quasi nulle (comme dans «les maisons se vendent bien»).

Pas évident, n'est-ce pas? Je compatis avec votre découragement. Et voilà que j'ai déjà plus de 600 mots d'écrits! Je n'ai pas le choix de vous laisser sur ce terrible suspense. De quel sous-groupe fait partie se montrer? C'est ce que nous saurons la semaine prochaine.

Perles de la semaine

Je suis certain que l'équipe du Sportnographe prie aussi pour que les Canadiens fassent les séries. Sinon, ils vont perdre leur poule aux yeux d'or.

«Quand M. Molson lui a donné la chance de continuer son... un autre... un rebâtiment si tu veux.»

«Ça devient extrêmement difficile, je pense que les patates vont être cuites.»

«J'adore le tennis. Et la jeune Andreescu, elle m'impressionne. Elle a du chien dans le nez.»

«C'est à ça qu'il faut s'en aller vers.»

«J'avais la langue dans les bottines.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

séance d'orthographe

Docteur en malaises

On dit d'un étudiant au doctorat qu'il est un doctorant. Cela semble bien accepté maintenant, mais est-ce que cela viendrait du nouveau verbe « doctorer » au participe présent? - René Pépin

Votre question me permet de revenir sur une chronique que j'ai publiée en avril 2013 sur un adjectif qui a fait son entrée dans notre vocabulaire vers 2005 : malaisant.

J'expliquais alors qu'en français, les adjectifs se terminant par - ant étaient majoritairement dérivés d'un verbe. La plupart d'entre eux sont en fait des participes présents qui, à force d'usage, ont fini par prendre valeur d'adjectif et à s'accorder en genre et nombre. Vivre a ainsi donné vivant, émouvoir est la source d'émouvant, monter a produit montant, etc.

Mais comme il n'existe pas de verbe malaiser en français, j'avais conclu que malaisant n'était pas acceptable et qu'il fallait utiliser d'autres mots comme embarrassant, gênant, troublant, dérangeant, irritant, contrariant...

Sauf que, par la suite, les linguistes et terminologues de l'Office québécois de la langue française se sont penchés sur la question et ont fouillé un peu plus loin. Et vous savez quoi? Ils ont découvert que le verbe malaiser avait bel et bien existé, citant le Dictionnaire Littré du XIXe siècle : « Le Berry [région du Centre] a un verbe malaiser, mettre mal à l'aise, verbe d'ailleurs usité dans l'ancienne langue. »

Voilà donc qui « requalifie » malaisant. D'autant plus que ce n'est pas un québécisme : l'adjectif a également fait surface en Europe, une dizaine d'années avant nous, pour désigner quelque chose qui crée un sentiment de malaise. Du moins, malaisant n'est plus aussi démoniaque que je l'affirmais il y a six ans, même s'il n'a pas encore officiellement fait son entrée dans les dictionnaires.

Alors, même si doctorant n'est pas un adjectif mais un nom, vous pensez bien que, quand j'ai lu votre question, je me suis empressé de fouiller pour voir si le verbe doctorer avait déjà existé... Eh bien oui! Je l'ai retrouvé dans l'ouvrage de Frédéric Godefroy, un dictionnaire « de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle » (10 volumes, 8000 pages, 160 000 entrées), publié entre 1880 et 1895. Doctorer y est défini ainsi : « Créer docteur, élever au grade de docteur. »

Bref, si je reviens à votre question, doctorer n'est pas un nouveau verbe, mais un verbe ancien, disparu de l'usage. Je ne sais où vous l'avez entendu, mais lors de mes recherches dans les archives médiatiques récentes, je ne l'ai trouvé qu'une seule fois. On ne peut donc pas parler, pour l'instant, d'un retour en force, même s'il s'avérerait légitime. Du moins, je n'ai encore jamais entendu dire d'un étudiant qu'il « doctore ».

Cela étant, le Petit Robert affirme que l'arrivée de doctorant dans la langue française (apparu en 1976 selon le dictionnaire, alors que le Grand Dictionnaire terminologique n'a créé sa fiche qu'en 2009) serait due... à l'allemand Doktorand!

Deux choses pour terminer. La BDL rappelle qu'en français, il existe plusieurs adjectifs en - ant qui ne proviennent pas d'un verbe (géant, flagrant, bruyant, constant, élégant...). L'idée qu'ils sont des dérivés de participes présents n'est pas donc absolue.

Ensuite, si malaisant semble légitime, il ne faudrait pas qu'il devienne notre unique réflexe. Si ce mot est revenu dans l'usage, c'est certes parce qu'il comblait un certain manque, mais aussi un peu à cause de la loi du moindre effort : l'esprit se borne à utiliser, voire à inventer un mot de la même famille plutôt que de chercher un peu plus loin un mot déjà existant. Et ce n'est malheureusement pas comme ça que l'on développe une richesse de vocabulaire.

Perles de la semaine

Pouvez-vous traduire? Finalement... laissez donc faire.

Spicy Turkey Breast

Turquie épicé du sein

Deep Fried Shrimp Cake

Profond A Fait Frirele De La Crevette

Lemon Crunch Pie

La tarte de craquement de citron

Please dispose of any sharps in the container provided

S'il vous plaît disposer de tout dièse dans le récipient fourni

Tumble dry on low heat

Sécher à feu doux

Source : chronique Hein? du magazine Protégez-vous.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

CESSEZ D’ÊTRE DÉDIÉS!

Je vous propose un problème à examiner : la constante traduction de «dedicated» par «dédié», alors que «dévoué» serait le terme approprié pour désigner l’action de sacrifier ses intérêts ou sa vie à quelqu’un, à quelque chose, et la disposition à servir avec abnégation (Le Robert). Je ne sais si vous avez déjà traité de cette question. Sinon, qu’en pensez-vous? (Pierre Sallenave, Sherbrooke)

Non seulement j’ai déjà abordé cet anglicisme plusieurs fois dans cette chronique, mais j’ai un peu jeté l’éponge. À force de taper et de retaper sur ce clou auprès de mes collègues, je me suis fait une tendinite. Malheureusement, rien ne semble y faire : tout le monde veut être dédié, personne ne veut être dévoué.

Mais maintenant que cette chronique est également offerte en ligne, cela vaut peut-être la peine de retenter le coup. Qui sait? Peut-être qu’à force de partages, il y aura des répercussions positives.

Donc, chers lecteurs, CESSEZ D’ÊTRE DÉDIÉS! Primo, parce que, oui, il s’agit d’un calque de l’anglais «to be dedicated to».

«C’est une personne très dévouée à la cause [et non «dédiée»].»

Secundo, parce que «dédier», lorsqu’il s’applique à une personne, appelle toujours un complément d’objet indirect (on dédie quelque chose «à» quelqu’un, on ne dédie jamais quelqu’un). Or, comme nous l’avons vu plusieurs fois, un verbe transitif indirect ne peut se mettre à la voix passive. Par exemple, si vous téléphonez «à» votre mère, votre mère n’est pas téléphonée. Si vous répondez à un ami, votre ami n’est pas répondu.

Donc, une personne ne peut jamais être dédiée, ce qui implique aussi qu’elle ne peut pas davantage SE dédier à quelque chose. Mais que veut véritablement dire le verbe «dédier»?

Petit truc : dans «dédier», il y a le mot «dieu»...

Dédier, c’est, à la base, consacrer au culte divin. Lorsqu’on scrute l’évolution de ce verbe, on s’aperçoit qu’on a commencé par dédier des temples, des autels, des églises, des chapelles, à Dieu ou à ses équivalents dans les autres religions, passées et présentes.

«Le Parthénon, sur l’Acropole, est dédié à Athéna.»

Au fil du temps, on en est venu à dédier des choses (le plus souvent des œuvres qu’on a créées) à des personnes importantes, que l’on admire ou que l’on chérit. 

«Je dédie ce premier roman à mes enfants.»

«Cette chanson est dédiée à mon défunt professeur.

Aujourd’hui, il est même permis de dédier une chose à une autre chose, le plus souvent une cause.

«Elle a dédié sa vie aux soins des enfants malades.»

«Ce député dédie vraiment ses efforts au service public [et non «se dédie au service public»].»

Mais lorsqu’il n’y a pas de notion d’hommage ni de dévouement (notamment quand on veut parler de quelque chose qui se destine à un public, un usage ou un domaine précis), il faut vraiment privilégier d’autres verbes. Pensez plutôt à «consacrer», «destiner», «réserver», «spécialiser»...

«Cette publication se destine [et non «est dédiée»] aux adolescents.»

«Notre fondation se consacre uniquement [et non «se dédie»] à la sclérose en plaques.»

«Cette aide spéciale est réservée [et non «est dédiée»] aux mères monoparentales.»

On pourrait en profiter pour remettre en vogue la locution latine «ad hoc», qui veut dire «destiné expressément à cet usage, à cette fin», et ses synonymes «idoine», «adéquat» et «approprié».

«Nous avons formé un comité ad hoc [et non «dédié»] pour cerner et régler le problème.»

Perles de la semaine

Chaque année, on commémore l’Armistice de 1918... car ce ne sont pas toutes les infos qui sont parvenues à la nouvelle génération.

«Les soldats français n’avaient pas peur, car ils étaient habitués à mourir.»

«Pour les faire sortir des tranchées, on leur lançait des bombes criminogènes.»

«Les baïonnettes servaient à sortir les boyaux des ennemis.»

«Beaucoup de soldats sont morts pour témoigner que la guerre tue des gens.»

«La guerre de 14 s’est terminée parce que les soldats en avaient assez d’être tués.»

Source : «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, éditions Points, 2006.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d’orthographe

Et point de virgule

Je suis professeur à l’Université de Sherbrooke et, comme vous vous en doutez, je corrige plusieurs travaux au cours d’une année. Parmi les erreurs que je peux identifier se trouve l’usage (fautif selon moi) de la virgule devant le «et» dans une énumération. De fait, voici un exemple tiré du journal Le Soleil : «Le premier épisode est calqué sur celui de l’ancienne série, qui remonte au 14 novembre 1977, et respecte l’esprit de l’œuvre originale [Richard Therrien].» Je base mon appréciation sur mes habitudes de lecteur, mais aussi sur le fait qu’en anglais, la virgule devant le «and» est requise à l’occasion dans une énumération. Mais est-il également de bon usage, voire requis, de placer une virgule devant le «et» dans une énumération? Denis Bédard, Sherbrooke

En fait, la virgule qui vous semble fautive ici n’est pas une virgule d’énumération, mais une des deux virgules qui encadrent une proposition relative explicative. Laissez-moi maintenant vous traduire ça en français.

Effectivement, vous êtes allé à bonne école si vous avez appris que, dans une énumération, on ne met pas de virgule entre les deux derniers éléments lorsqu’ils sont coordonnés par la conjonction «et». 


«Nous avons entendu les témoignages de la ministre, du sous-ministre et des procureurs.»

«Les enfants ont pris leur collation, brossé leurs dents, et souhaité une bonne nuit à leurs parents [deuxième virgule fautive].»


Maintenant, il peut arriver que l’on veuille joindre à un de ces éléments une relative explicative. Il s’agit d’un segment de phrase qui apporte une précision, une explication, une information supplémentaire à un des éléments. Je transcris ci-dessous la phrase de Richard Therrien, d’abord sans la relative, puis avec la relative.


«Le premier épisode est calqué sur celui de l’ancienne série et respecte l’esprit de l’œuvre originale.»

«Le premier épisode est calqué sur celui de l’ancienne série, qui remonte au 14 novembre 1977, et respecte l’esprit de l’œuvre originale.»


Comme vous le voyez, le bout de phrase «qui remonte au 14 novembre 1977» apporte une précision, une information supplémentaire. Un peu comme si vous faisiez une parenthèse ou une très courte digression dans votre discours. À l’oral, cela justifie une pause. Notez aussi que l’on peut très bien enlever la relative sans changer le sens de la phrase.

Maintenant, pourquoi est-il si important de placer une relative explicative entre virgules? Parce qu’il existe un autre type de relative : la relative déterminative. Celle-ci ne doit absolument pas se placer entre virgules, parce qu’elle apporte une information essentielle. Voici un autre exemple, tiré de la Banque de dépannage linguistique, pour illustrer cette différence.


«Les deux candidats qui ont réussi l’examen seront embauchés.»

«Les deux candidats, qui ont réussi l’examen, seront embauchés.»


Dans la première phrase, on comprend qu’il y avait plusieurs candidats et que seuls les deux qui ont réussi l’examen seront embauchés (dites la phrase à voix haute et vous constaterez que vous ne ressentirez pas le besoin de faire une pause), alors que, dans la deuxième phrase, on déduit qu’il n’y avait que deux candidats et qu’ils ont tous deux réussi l’examen. Autrement dit, si on enlevait la relative déterminative, on perdrait une partie du sens, les deux candidats seraient mal «déterminés».

D’après mes recherches, en anglais, la virgule devant la conjonction «and» est facultative dans une énumération, jamais obligatoire. Mais en français, il y a quand même plusieurs autres situations où la virgule est permise devant «et». En fait, «L’art de ponctuer» a besoin de quatre pages pour nous les présenter. On s’en reparle la semaine prochaine?

Perles de la semaine

Je fréquente maintenant les épiceries asiatiques juste pour les perles de français, surtout celles de traduction. Voici ma plus récente récolte au Kim Phat de Montréal.

«Spécial : cougre opo [courge]»

«Cerise de terre : 2,99 $ la boîte (produit du Colombien)»


«Pan Cake Flour Mix»

Croute mélangée de la farine


«Powdered rice»

A saupoudré du riz


«Yellow Curry Paste»

Colle de curry jaune


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca

Séance d'orthographe

Permis de virgule

CHRONIQUE / Nous avons vu la semaine dernière que, bien qu’il soit proscrit de placer une virgule devant un «et» dans une énumération, il peut arriver qu’un segment de phrase, baptisé «relative explicative», puisse se glisser à l’intérieur de cette même énumération. Comme les relatives explicatives se placent entre virgules, on peut avoir l’impression qu’il y a faute, mais il n’en est rien.

«Au bal, j’ai rencontré Jeanne, Claude et Suzanne.»

«Au bal, j’ai rencontré Jeanne, Claude, qui n’était pas accompagné, et Suzanne.»

 

Mais hormis ce cas, les virgules devant la conjonction «et» ne sont pas exceptionnelles ni diaboliques. La Banque de dépannage linguistique et «L’art de ponctuer» donnent plusieurs situations où cette virgule devient justifiée. Par exemple, lorsque l’on souhaite insister sur le dernier élément.

 

«Marlène a surpris tout le monde: ses parents, ses amis, ses collègues, et elle-même.»

 

Mais il y a des cas où cette virgule se révèle véritablement nécessaire, sinon il y aurait risque de confusion.

 

«J’y ai vu les fiancés de mes deux sœurs, et d’anciennes collègues.»

 

Dans la phrase ci-dessus, la virgule devant le «et» permet de comprendre qu’«anciennes collègues» est le complément d’objet direct d’«ai vu» («j’ai vu d’anciennes collègues») et non le complément du nom «fiancés» (ce ne sont pas «les fiancés d’anciennes collègues»).

Il arrive que la conjonction «et» unisse deux phrases (ce qu’on appelle en grammaire des propositions). La virgule peut être pertinente, surtout lorsque ces deux propositions n’ont pas le même sujet et que l’on souhaite «faire sentir la présence de deux actes de parole distincts», explique «L’art de ponctuer». Encore là, il y a souvent une notion d’insistance ou de renforcement associée à cette virgule, mais parfois aussi d’opposition.

 

«Gilles a quitté Lise, et la mère de Lise est aux oiseaux!»

«Un pas de plus, et c’en était fait de lui!»

«Ouvrez l’œil, et le bon.»

«Il est le pire, et de loin.»

«Jules s’est finalement décidé, et il compte bien rattraper le temps perdu [renforcement].»

«Tu veux que je perde du poids, et tu me dis ça en mangeant du gâteau [opposition]!»

 

Autre cas : la proximité d’un autre «et».

 

«Elle est venue hier et aujourd’hui, et elle devrait revenir demain.»

 

Il reste une situation où la BDL et «L’art de ponctuer» ne sont pas d’accord: lorsque deux «et» sont utilisés pour créer un effet stylistique. La BDL estime que la virgule est facultative quand il y a deux éléments, «L’art de ponctuer» dit qu’on n’en met pas. Tous deux s’entendent toutefois sur le fait qu’il faut recourir aux virgules à partir de trois éléments (sauf devant le premier).

 

«Elle viendra et cette semaine et la semaine prochaine.»

«Elle viendra et cette semaine, et la semaine prochaine [acceptable selon la BDL].»

«Elle viendra et cette semaine, et la semaine prochaine, et la semaine suivante.»

 

Il y a plusieurs autres cas, mais je ne vous les énumérerai pas tous ici. Je vous conseille d’aller jeter un coup d’œil aux deux sources citées dans cette chronique si vous souhaitez en savoir davantage. J’ajouterai simplement que ces règles sont également valables pour les deux autres principales conjonctions de coordination, «ou» et «ni».

 

PERLES DE LA SEMAINE

Ces mots de professeurs viennent manifestement d’un autre pays et d’un autre temps. Pas sûr que les parents d’aujourd’hui accepteraient qu’on parle ainsi de leur progéniture…

 

«Se fixe des objectifs peu ambitieux et d’ailleurs ne les atteint pas.»

«Carrière conseillée : vitrier… à voir comment il se passionne pour les fenêtres durant les cours.»

«Elle semble sans cesse épuisée par les efforts qu’elle ne fait pourtant pas.»

«Ne supporte les devoirs que quand il n’y en a pas.»

«Se plaint de nombreuses allergies, mais est sans doute simplement allergique aux études.»

 

Source: «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, éditions Points, 2006.

 

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca

 

Séance d'orthographe

À bout des tabous

CHRONIQUE / «Quand j’étais au secondaire, on nous enseignait que le mot "tabou " était invariable. On écrivait "des idées tabou, des sujets tabou ". Maintenant, je vois que le mot s’accorde. Depuis quand? (René Pépin, Sherbrooke)

À la base, le mot «tabou» est effectivement un nom. Lorsqu’il sert à qualifier un autre nom, comme dans «un sujet tabou», il entre dans la catégorie des noms épithètes. Et comme pour tous les noms épithètes, la question de l’accord est un dilemme quasi permanent.

Les noms épithètes sont donc utilisés comme adjectifs. Mais, justement, parce qu’ils n’en sont pas, ils restent généralement invariables ou ils s’accordent seulement en nombre. Jamais en genre. Par exemple, vous ne parleriez jamais de vos «chaussures sportes». 

Par contre, doit-on écrire «des chaussures sport» au singulier ou «des chaussures sports» au pluriel? Des «visites surprise» ou des «visites surprises»? Des «cafés crème» ou des «cafés crèmes»? Il y a des cas où il faut faire l’accord et d’autres, non. Comment s’y retrouver? Je n’aurai pas assez d’espace pour vous l’expliquer aujourd’hui, mais je vous conseille, à ce propos, l’article de la Banque de dépannage linguistique, très bien fait.

Revenons à nos tabous. Ce mot nous est venu de l’anglais, mais il est d’origine polynésienne («tabu», «tapu»), explique-t-on dans un intéressant article du blogue «Parler français».

L’Académie a d’abord accepté «tabou» comme nom en 1935 : «Mot d’origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages [sic], les Êtres et les choses auxquels il n’est pas permis de toucher.» Mais les archives permettent de constater qu’il était alors déjà employé depuis au moins un siècle en français et que certains auteurs faisaient déjà l’accord en nombre.

Bref, même si le mot était invariable dans votre souvenir, il semble que l’usage, lui, ait toujours été indécis. L’article de «Parler français», citant quelques célèbres grammairiens, résume en disant qu’«on a longtemps hésité sur cet accord», dixit Adolphe Thomas, ou que «l’usage reste partagé», selon André Goosse, «même si la variation semble l’emporter», constate Maurice Grevisse. 

En 1958, dans ses «Mémoires d’une jeune fille rangée», Simone de Beauvoir faisait l’accord en genre : «Malgré mon rationalisme, les choses de la chair restaient taboues pour moi.» Notez aussi que les féminins en «-oue» ne sont pas incongrus en français («floue», «bantoue», «hindoue», «mandchoue»…).  Le blogue rapporte qu’en 1978, le Grand Larousse statuait que «l’adjectif [tabou] s’accorde au féminin et au pluriel. On trouve cependant chez certains auteurs l’invariabilité ou un accord pour le nombre seulement».

Il semble donc qu’à force d’être employé comme épithète, «tabou» ait fini par être considéré d’abord comme adjectif et par laisser croire qu’il était entré dans la langue française comme tel. Bref, l’accord en genre et en nombre est largement permis aujourd’hui.

Vous serez peut-être surpris d’apprendre que les verbes «tabouer» et «tabouiser» existent, de même que le nom «tabouisation». «Tabouiser» (rendre tabou, sacré) figure d’ailleurs dans le Petit Robert. Les autres ne se retrouvent que dans des dictionnaires historiques comme le Trésor de la langue française et ne sont guère usités aujourd’hui. Dommage, car «tabouer» donne des conjugaisons très amusantes à entendre, telles que «nous tabouions» à l’imparfait, «je tabouerais» au conditionnel et (ma préférée), «ils tabouèrent» au passé simple.

Perles de la semaine

Examen d’histoire. Sujet : les croisades, comme dans «on se croise les doigts d’avoir les bonnes réponses».

«Les croisades avaient pour but de délivrer le Christ de son tombeau.»

«C’est le pape Turbin II qui a prêché la Première Croisade [Urbain II].»

«En fait, Jésus n’a jamais dit une seule fois d’aller taper sur les incroyants.»

«On jetait aux attaquants des marmites de soupe bouillante.»

«Les croisés appelaient leurs ennemis des infidèles et vice-versa. C’était dur de s’y retrouver.»

Source : «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Le club des ex cités

CHRONIQUE / Il serait intéressant de parler de l’adjectif «excité» lorsqu’il exprime ce que nous ressentons. «Excited» et «excité» ont des significations différentes, je crois. - Stéphane Mercier, Sherbrooke

S’il y a une chose à laquelle il faut faire attention, c’est de ne pas crier à l’anglicisme dès que l’on détecte une forme syntaxique qui semble calquée sur l’anglais. Car même dans les cas où certaines tournures nous viennent de cette langue, cela ne veut pas forcément dire qu’elles sont mauvaises en français.

Je me souviens par exemple que, dans un de mes cours à l’université, «bleu pâle» était un anglicisme et il fallait dire «bleu clair», avait affirmé notre professeure, non par malveillance ni anglophobie, mais plutôt par léger excès de zèle. Dès le trimestre suivant, mon professeur de grammaire normative avait rectifié l’information.

Dans le cas qui nous préoccupe, est-ce que se dire excité par une nouvelle, un événement longtemps espéré ou une rencontre à venir est un anglicisme copié sur «to be excited by»? Après un survol des principaux ouvrages de référence, il semble que personne ne «s’excite» vraiment sur cette question. À part un journaliste du Monde, Didier Pourquery, qui, dans un article publié en 2014, passe plus de temps à nous dire pourquoi ça l’énerve plutôt que de vraiment nous expliquer les raisons de l’anglicisme. Son argument massue est: «Vous l’entendez bien, non?»

Il suffit d’aller fouiller dans les principaux dictionnaires pour s’apercevoir qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Le Petit Larousse donne comme définition du verbe «exciter»: «Faire naître; provoquer; rendre plus vif; activer, stimuler.» Le Petit Robert, pour sa part, fait une distinction plus marquée entre «exciter quelque chose» et «exciter quelqu’un». Dans le deuxième cas, il parle d’«augmenter l’activité psychique, intellectuelle de quelqu’un».

La suite de synonymes suggérés nous conforte dans l’idée que l’on peut se déclarer «excité» au même titre que «passionné», «ému», «enivré», «grisé», «animé», «enflammé», «enthousiasmé», «stimulé», «ravi», etc. 

Il est aussi clair que, lorsqu’une personne dit qu’elle est excitée par quelque chose, elle le dit souvent au sens figuré. On ne s’attend pas à la voir tressauter sur sa chaise ni sautiller sur place.

N’oublions pas qu’«exciter» peut également servir aux émotions négatives, surtout quand il est utilisé à la voix active («exciter la jalousie, la douleur, une foule en colère, un taureau dans une corrida»). Il devient alors synonyme d’«énerver», «irriter», «exacerber», «exaspérer»... On peut aussi l’employer pour parler d’excitation sexuelle, auquel cas il se rapproche d’«aguiché», «émoustillé»... 

Pour la suite, j’en reviens à ce que je dis toujours: maintenant que vous savez que vous avez le droit d’être excité par quelque chose, ça ne veut pas dire qu’il faut n’avoir que cette expression à la bouche. Comme vous le voyez, les synonymes ne manquent vraiment pas. On peut aussi recourir à la forme pronominale «s’exciter (sur qqch)».

Perles de la semaine

D’autres extraits du Bêtisier 2018 d’Olivier Niquet.

«Regardez cet ananas: aussi rafraîchissant qu’une petit pino colada.»

«Il faut redorer les salaires.»

«Le système routier est aussi rempli que les leggings d’une fille de 200 livres.»

«Debbie Lynch-White, je la connais parce qu’elle jouait la Sagouine [La Bolduc].»

«Ça va nous mener à quoi si on peut pu être attiré sexuellement par le corps de la femme?

— Mais on peut pas pu.»

Veuillez prendre note que la chronique Séance d’orthographe sera désormais publiée dans La Tribune du lundi à compter du 18 février.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Émouvez-vous!

CHRONIQUE / Je sais, j’aborde aujourd’hui un sujet dont j’ai déjà parlé il y a moins d’un an. Mais que voulez-vous? Je n’en puis plus d’entendre ces personnes au bord des larmes nous dire qu’elles sont émotives alors qu’elles sont émues. Ou ces collègues nous décrivant des scènes émotives quand il s’agit de scènes émouvantes.

Malheureusement, tout le monde ne semble plus avoir que l’adjectif «émotif» dans son vocabulaire. Pourtant, la définition de ce mot n’a pas changé. Lorsqu’il s’applique à des personnes ou à des tempéraments, il signifie «qui réagit aisément, intensément aux émotions».

Une personne émotive n’est donc pas une personne émue, mais une personne qui pleure, qui rit ou qui se fâche facilement.

Donc, lorsque votre gorge se serre et que vous yeux se mouillent parce que vous êtes submergé par la peine, la colère, la peur ou la joie, vous ne devenez pas émotif : vous êtes simplement ému. Pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures.

«"Excusez-moi, je suis ému [et non «émotif»] quand j’en parle", dit-il en essuyant une larme.»

«Cela m’émeut de les voir enfin heureux [et non «cela me rend émotive»].» 

On pourrait penser qu’il y a peut-être de l’anglicisme là-dessous. Mais dans la langue de Shakespeare, le mot «emotive» ne veut pas dire «ému», mais plutôt «qui soulève les passions» («emotive issue», «subject», «question»), ce qui pourrait se traduire en français par «controversé», «épineux», «délicat».

En fait, l’adjectif anglais qui a le sens d’«ému» est plutôt «emotional». Une personne commettra donc un anglicisme lorsqu’elle dira qu’elle est émotionnelle au lieu d’être émue, mais, pour ma part, je n’ai jamais entendu ce mauvais usage dans la bouche de quelqu’un.

Cela étant dit, il y a des choses qui peuvent être émotives. On peut subir un choc émotif, souffrir de troubles émotifs, avoir une réaction émotive. Mais lorsqu’il est question de scènes, de discussions, de témoignages, de moments, de débats, de victoires ou de défaites empreints d’émotions, il faut se tourner vers d’autres mots, en commençant par se demander si on parle d’abord de quelque chose qui a fait naître des émotions chez soi ou chez les autres. C’est alors l’adjectif «émouvant» qui s’applique.

«Leurs retrouvailles ont donné droit à des scènes émouvantes [et non «émotives»].»

«Pour l’athlète, il s’agit d’une victoire émouvante, après trois tentatives.»

Si on parle plutôt de situations dans lesquelles plusieurs émotions sont engagées, les mots ne manquent pas non plus. Et, on a tendance à l’oublier, «ému» peut aussi se dire de quelque chose qui témoigne d’une émotion.

«Kevin Parent a livré un témoignage ému cette semaine [et non «émotif»].»

«Nous avons assisté à un débat très passionné ce soir.»

«Les discussions sur les immigrants sont toujours très vives, mouvementées, animées, fortes en émotions...»

Perles de la semaine

Dans son Bêtisier 2018, Olivier Niquet a récolté encore de nombreuses perles de nos politiciens, journalistes et invités des médias. En voici quelques-unes extraites des dix meilleures choisies par le public. 

«Il a bombé le torse et répondu par la bouche de son canon.»

«Il y a eu un tirage au sort pour déterminer l’arrivée des chefs. Rien n’est laissé au hasard.»

«Est-ce que c’est la cerise qui va faire déborder le vase?»

«Ils écartent la thèse d’un suicide suivi d’un meurtre.»

«J’ai la chance d’avoir des jumeaux du même âge.»

«Bombardier a pris un de ses fleurons, un joyau, un bijou de famille, la C Series...»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Se commettre avec un anglicisme

Si ce n’est déjà fait? Figurez-vous que non, ce n’est pas fait du tout. Je n’ai jamais abordé cette question en plus de quinze ans de chroniques,

Et je serai bien franc : j’ignorais qu’il s’agissait d’un anglicisme. Je devais penser qu’il s’agissait d’un emploi figuré qui avait fini par passer dans l’usage.

Remarquez aussi que la Banque de dépannage linguistique n’a pas d’article sur cette question. Mais le Multidictionnaire de la langue française et le Lexique des difficultés du français dans les médias de Paul Roux en font mention, le qualifiant non pas d’anglicisme mais d’impropriété pour «se prononcer», «prendre position».

Peut-être que certains d’entre vous se demandent où est le problème. C’est qu’en français, commettre quelque chose, c’est poser un geste blâmable. On commet un délit, un crime, une erreur, une faute, un péché, un vol, une fraude, un meurtre, un attentat... On ne commet jamais une bonne action, ni un exploit, ni un coup de maître. Ce verbe n’est pas non plus synonyme de «faire» et ne peut non plus servir dans des contextes neutres.

Se commettre, c’est donc se compromettre par des décisions risquées ou déplorables, ou en fréquentant des personnes peu recommandables, etc. Cet usage n’est pas très courant.

En anglais, le verbe «to commit» a plusieurs définitions, mais la forme équivalant à «se commettre», «to commit oneself», a plutôt le sens de «s’engager» (tout comme le mot «commitment» signifie «engagement»).

Voilà pourquoi nos politiciens (remarquez que les journalistes reproduisent aussi très souvent cette erreur), lorsqu’ils n’ont pas toutes les informations d’un dossier ou lorsqu’ils ont une ligne de parti à respecter, préfèrent ne pas «se commettre» plutôt que de ne pas «s’engager ni prendre position». Mais ne mettons pas tout le monde dans le même panier : il y a aussi des politiciens qui ne craignent pas de se prononcer, de s’avancer, bien qu’il arrive qu’ils s’en mordent les doigts par la suite.

D’ailleurs, s’il y a une proximité de sens, c’est dans cette situation : lorsqu’une personne ose s’engager ou émettre son opinion, il arrive qu’elle se compromette du même coup. C’est peut-être là que les deux définitions de «se commettre», anglaise et française, peuvent être confondues.

Il peut aussi arriver qu’une personne utilise ironiquement le verbe «commettre» comme synonyme de «réaliser», «faire». Par exemple, un artiste dira qu’il a «commis un album», pour exprimer une forme d’audace dans son geste, ou, peut-être, le déplaisir qu’il inspirera à plusieurs.

Perles de la semaine

Infoman fait toujours une revue des perles journalistiques de l’année. En voici quelques-unes de 2018.

Ottawa invistit dans les trains.
Le Mousse Café de Baie-Saint-Paul a reçu une amande salée.
Les préposées aux bébéficiaires épuisées
Élections 2018 : ce matin, nous recevons Claude Legault, chef de la CAQ.
Pluie : destruction de l’Ontario jusque dans les Maritimes 
[dépression].
«Pas partinent», selon Philippe Couillard
«Les grandes théories du cosmos, du Bing Bang aux trous noirs…»
«Difficile à accepter pour le premier ministre Couillon…»
«Cinquante-quinze pompiers ont été immobilisés
[mobilisés].»
«On suit les trumps de M. Tweet…»
«Le suspect s’exprimerait dans une langue de Shakespeare, soit dans un très, très bon français.»
«On ne fait pas d’œufs sans casser d’omelette, c’est bien connu.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.