Séance d'orthographe

Pas si «icone» que ça

CHRONIQUE / Je voudrais savoir si vous avez déjà écrit un article sur les mots «icône» et «icone». J’ai fait une recherche avec Google pour trouver si «icône» était masculin ou féminin et le fureteur m’a donné ces deux mots, le premier au féminin et le second au masculin, sans accent circonflexe. Les deux mots avaient des définitions différentes. Je me souviens que, dans mon ancien milieu de travail, on utilisait effectivement «icone» pour désigner un élément graphique en informatique. (Robert Legault, Sherbrooke)

Honnêtement, je suis tellement habitué de voir passer des choses bizarres sur la toile que j’étais persuadé qu’il s’agissait d’une «fake definition», à l’image des «fake news». Comme n’importe qui peut écrire ce qu’il veut dans le Wikitionnaire ou dans d’autres dictionnaires en ligne peu fiables, je pensais que c’était l’œuvre d’un fin finaud s’étant improvisé linguiste et estimant qu’il avait une quelconque forme d’autorité langagière.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que le dissident, ici, c’est le Petit Robert! C’est lui qui accepte le mot «icone» au masculin, pour signifier soit «un signe qui ressemble à ce qu’il désigne», par exemple une onomatopée, soit un «symbole graphique affiché sur un écran d’ordinateur, qui représente et permet d’activer une fonction du logiciel». L’entrée date de 1970 et vient évidemment de l’anglais «icon».

Mais après quelques vérifications, je constate que le célèbre dictionnaire fait plutôt cavalier seul. «Icone» n’apparaît pas dans le Petit Larousse et la majorité des autres sources dignes de confiance estiment qu’il vaut mieux utiliser «icône». Quelqu’un quelque part a compris que d’accepter «icone» ne fait que compliquer les choses, en plus d’être absurde, puisque la racine des deux mots est la même (l’ancien grec «eikon»). Même Robert mentionne que la recommandation officielle est «icône». Quant à la phonétique, les deux mots se prononcent de la même manière («icone» ne se dit pas «iconne»). Pourquoi alors avoir deux orthographes différentes?

Prochaine étape pour Robert : retirer cet article désuet de ses pages (ce qui est peut-être déjà fait, mon édition la plus récente datant de 2011).  

En résumé, «icône» est toujours féminin et prend toujours un accent circonflexe. Il peut désigner aussi bien les peintures religieuses de l’Église d’Orient exécutées sur un panneau de bois (les icônes byzantines), une figure incarnant un stéréotype culturel (une icône du rock) que ces machins sur lesquels on clique sur nos écrans d’ordinateur. Les mots dérivés d’«icône» («iconique», «iconographique») perdent toutefois l’accent circonflexe.

Séance d’orthographe prendre une pause pour l’été mais sera de retour en septembre. Vous pouvez quand même me faire parvenir vos questions durant la belle saison, j’y répondrai en septembre. Bonnes vacances!

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Se mettre le doigt dans l’œillère

CHRONIQUE / Cela fait plusieurs fois que je tombe sur une confusion entre «œillère» et «ornière». Les exemples ci-dessous proviennent de médias québécois, et ils n’ont vraiment pas été difficiles à trouver.

«Mais l’autre ailier est retombé dans la mauvaise habitude de porter des ornières lorsqu’il s’empare de la rondelle.»

«Bref, une fois qu’on enlève ses ornières, les possibilités sont infinies.»

« La ministre devrait retirer ses ornières idéologiques et constater les résultats concrets de l’austérité», s’insurge le député de Québec solidaire.»


Mais cette erreur est quand même compréhensible : voici deux mots qui commencent par o, qui ont la même terminaison, qui ne sont pas d’usage courant et qui, au sens figuré, peuvent avoir des significations assez proches l’une de l’autre. Rafraîchissons donc notre mémoire sur ce que sont une ornière et une œillère.

Une ornière, nous apprend le Petit Robert, est une «trace plus ou moins profonde, que les roues des voitures creusent dans les chemins». Il s’agit d’un phénomène courant sur les routes non pavées, mais qui peut se produire aussi sur l’asphalte et même la pierre. Sur certaines voies, les ornières peuvent devenir si profondes qu’il est très difficile pour un véhicule d’en sortir. D’où l’expression «ne pas être sorti de l’ornière», c’est-à-dire d’une situation pénible, ne pas être tiré d’affaire. Au sens figuré, le mot est synonyme d’un chemin tout tracé et, par extension, d’une routine, d’une mauvaise habitude, d’une absence de réflexion ou d’initiative.

«Malheureusement, il est retombé dans les mêmes ornières.»
«Cette nouvelle façon de faire nous permet de sortir de l’ornière.»

Toutefois, lorsqu’on veut exprimer qu’une personne refuse d’élargir ses horizons, de regarder ce qui se passe autour d’elle, de s’ouvrir à d’autres points de vue, de renoncer à une idée fixe, on dira plutôt qu’elle porte des œillères, en référence à ces plaques de cuir attachées aux montants de la bride et empêchant le cheval de voir sur les côtés (elles avaient aussi comme utilité de protéger les yeux des coups de fouet), ce qui force l’animal à regarder droit devant lui et le coupe des distractions.

Avoir des œillères, au sens figuré, c’est donc «être borné, ne pas voir certaines choses par étroitesse d’esprit ou par parti pris», explique le Petit Robert.

Comme vous constatez, entre une personne prise dans ses ornières et une autre qui porte des œillères, il peut y avoir une forme de similitude propice à la confusion. Dans les deux cas, on imagine aisément un individu qui regarde droit devant sans se remettre en question.

Le mot «œillère» désignait aussi, au Moyen Âge, la partie du heaume qui se rabattait sur les yeux.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

I’ont r’construit le centre d’achats

CHRONIQUE / J’ai fait parvenir une petite remarque à une compagnie qui utilisait le terme «centre d’achats» dans sa publicité, disant aux responsables que c’était un anglicisme. Dans la réponse, le porte-parole me dit que l’expression est acceptée par l’Office de la langue française. Est-ce vrai? Denise Létourneau Sherbrooke

Disons qu’après m’être fait inculquer moi aussi pendant toutes mes années universitaires qu’il fallait dire «centre commercial» et non «centre d’achats», je tombe des nues autant que vous. Ça donne envie de retourner voir ses anciens professeurs pour leur frotter les oreilles...

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J'égale Lise

CHRONIQUE / En cette période des éliminatoires de hockey, je lis qu’un club vient d’égaler la série face à son adversaire. Doit-on dire égaler ou égaliser? Selon la Banque de dépannage linguistique, «égaliser» dans le domaine du sport signifie «rendre la marque égale». Qu’en est-il pour une série? (Gérard Lepage, Sherbrooke)

Il est vrai que la nuance peut parfois être subtile entre «égaler» et «égaliser». Mais je ne crois pas qu’il y ait de différence à faire entre le pointage d’une partie de hockey et le nombre de parties remportées par chaque camp dans une série. Même s’il s’agit, d’une part, de buts comptés et, de l’autre, de parties gagnées, le résultat demeure une marque. D’ailleurs, les journalistes et commentateurs sportifs diront, après la victoire d’une équipe, que cette dernière a remporté la série 4 à 3, de la même façon qu’ils diraient qu’elle a remporté le match 5 à 2.

Ce que je comprends toutefois de l’article de la Banque de dépannage linguistique, c’est que, dans ce contexte, «égaliser» est utilisé de manière intransitive, sans complément d’objet direct. On peut donc dire qu’une équipe égalise, point. Le reste tombe sous le sens.

Maintenant, est-ce dire qu’on ne peut pas se servir d’«égaliser» de manière transitive et utiliser des tournures comme «égaliser la marque, le pointage, la série»?

Bien sûr que non. Si on peut égaliser des salaires entre hommes et femmes, égaliser des cheveux ou égaliser un terrain (l’aplanir, le niveler), on peut très certainement égaliser une marque dans une partie sportive. L’usage intransitif n’exclut pas le reste.

Comme vous le mentionnez dans votre message, la BDL explique qu’«égaliser» a un sens plus actif, et «égaler», un sens plus passif. Dans «égaliser», on perçoit davantage une action, un geste volontaire, alors que dans «égaler», on est plutôt dans un état, une situation.

Si vous hésitez quand même, remplacez simplement le second par «être égal» et le premier par «rendre égal».

Par exemple, dans la phrase «Francis vient d’égaler le record de Justin», on pourrait supposer qu’il y a eu un geste volontaire et qu’il faudrait dire que Francis vient d’égaliser le record de Justin. Mais est-ce que Francis vient «d’être égal» au record de Justin ou vient-il de le «rendre égal»? On s’aperçoit alors que c’est bien le verbe «égaler» qu’il faut utiliser. Voici d’autres exemples que donne la BDL.

«Trois plus trois égale [ou «égalent»] six.»

«Le nationalisme atteignit au cours de ces années une frénésie jamais égalée auparavant.»

«D’après lui, peu de femmes égalent en beauté les Suédoises.»

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Se mettre la tête dans l’autrice

CHRONIQUE / Il y a l’expression «se mettre le doigt dans l’œil» pour exprimer qu’on s’est trompé royalement. Il y a eu le formidable lapsus de Gérard Deltell «se mettre la tête dans l’autruche». Et on pourrait maintenant ajouter «se mettre la tête dans l’autrice» pour signifier «accepter la féminisation telle qu’elle devrait l’être».

Peut-être en effet l’avez-vous déjà remarqué : le mot «autrice» semble faire un formidable retour. J’ai entendu Christian Bégin l’utiliser dans une de ses émissions. Des écrivaines le revendiquent maintenant haut et fort. Plusieurs se demandent les raisons pour lesquelles il a été écarté au profit d’«auteure».

Difficile de dire s’il y a du #moiaussi derrière ce mouvement. Mais indépendamment des motivations, devrions-nous revenir à «autrice» après des années d’«auteure»?

Logiquement, c’est «autrice» qui aurait dû s’imposer, comme «actrice», «lectrice» ou «directrice», surtout que le mot existait déjà en latin sous la forme «auctrix». Il ne s’est toutefois pas ancré dans l’usage, sauf en Suisse, où on l’emploie sans complexe (il est dans le Petit Robert).

En fait, peut-être devrais-je plutôt dire que les femmes n’en ont pas voulu, car le rejet des formes féminines ne vient pas que des hommes. Des professionnelles qui souhaitent qu’on les appelle Madame le maire, le préfet ou le docteur, ça existe. Et je ne crois pas que le mot «autrice» aurait été rejeté si les femmes de lettres l’avaient immédiatement aimé.

Maintenant, «auteure» est-il pour autant une création du diable?

D’abord, les féminins en «-eure» existent déjà en français, dans des mots comme «majeure», «mineure», «inférieure», «supérieure», «prieure». On souligne qu’en latin, ces mots se terminent par «-or».

À partir de là, on a accepté certaines féminisations en «-eure», comme «professeure». Mais attention! Pour entrer dans cette catégorie, il fallait que l’équivalent latin se termine par «-or», qu’il n’y ait aucune forme féminine latine connue et que le mot ne soit pas le dérivé direct d’un verbe (en quel cas, c’est la terminaison en «-euse» qu’il faut privilégier).

On a donc fait une légère entorse avec «auteure», puisque ce dernier vient du latin «autor» et qu’il n’est pas le dérivé direct d’un verbe (même si «auctrix» existe en latin).

Maintenant, que l’on souhaite aujourd’hui revenir à «autrice» parce que c’est plus logique, que le féminin y est audible et qu’on ne le trouve plus aussi laid qu’avant, soit. Mais alors, il faut être conséquent avec soi-même et faire disparaître également les autres «-eure» injustifiés.

Il faut donc aussi accepter de dire : une metteuse en scène, une assureuse, une annonceuse, une réviseuse, une entraîneuse, une superviseuse, une gouverneuse, une entrepreneuse, une procureuse, une vainqueuse…

Parce qu’on ne peut pas construire convenablement une langue sur quelque chose d’aussi volatil que l’émotivité du moment.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.