Séance d'orthographe

Le club des ex cités

CHRONIQUE / Il serait intéressant de parler de l’adjectif «excité» lorsqu’il exprime ce que nous ressentons. «Excited» et «excité» ont des significations différentes, je crois. - Stéphane Mercier, Sherbrooke

S’il y a une chose à laquelle il faut faire attention, c’est de ne pas crier à l’anglicisme dès que l’on détecte une forme syntaxique qui semble calquée sur l’anglais. Car même dans les cas où certaines tournures nous viennent de cette langue, cela ne veut pas forcément dire qu’elles sont mauvaises en français.

Je me souviens par exemple que, dans un de mes cours à l’université, «bleu pâle» était un anglicisme et il fallait dire «bleu clair», avait affirmé notre professeure, non par malveillance ni anglophobie, mais plutôt par léger excès de zèle. Dès le trimestre suivant, mon professeur de grammaire normative avait rectifié l’information.

Dans le cas qui nous préoccupe, est-ce que se dire excité par une nouvelle, un événement longtemps espéré ou une rencontre à venir est un anglicisme copié sur «to be excited by»? Après un survol des principaux ouvrages de référence, il semble que personne ne «s’excite» vraiment sur cette question. À part un journaliste du Monde, Didier Pourquery, qui, dans un article publié en 2014, passe plus de temps à nous dire pourquoi ça l’énerve plutôt que de vraiment nous expliquer les raisons de l’anglicisme. Son argument massue est: «Vous l’entendez bien, non?»

Il suffit d’aller fouiller dans les principaux dictionnaires pour s’apercevoir qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Le Petit Larousse donne comme définition du verbe «exciter»: «Faire naître; provoquer; rendre plus vif; activer, stimuler.» Le Petit Robert, pour sa part, fait une distinction plus marquée entre «exciter quelque chose» et «exciter quelqu’un». Dans le deuxième cas, il parle d’«augmenter l’activité psychique, intellectuelle de quelqu’un».

La suite de synonymes suggérés nous conforte dans l’idée que l’on peut se déclarer «excité» au même titre que «passionné», «ému», «enivré», «grisé», «animé», «enflammé», «enthousiasmé», «stimulé», «ravi», etc. 

Il est aussi clair que, lorsqu’une personne dit qu’elle est excitée par quelque chose, elle le dit souvent au sens figuré. On ne s’attend pas à la voir tressauter sur sa chaise ni sautiller sur place.

N’oublions pas qu’«exciter» peut également servir aux émotions négatives, surtout quand il est utilisé à la voix active («exciter la jalousie, la douleur, une foule en colère, un taureau dans une corrida»). Il devient alors synonyme d’«énerver», «irriter», «exacerber», «exaspérer»... On peut aussi l’employer pour parler d’excitation sexuelle, auquel cas il se rapproche d’«aguiché», «émoustillé»... 

Pour la suite, j’en reviens à ce que je dis toujours: maintenant que vous savez que vous avez le droit d’être excité par quelque chose, ça ne veut pas dire qu’il faut n’avoir que cette expression à la bouche. Comme vous le voyez, les synonymes ne manquent vraiment pas. On peut aussi recourir à la forme pronominale «s’exciter (sur qqch)».

Perles de la semaine

D’autres extraits du Bêtisier 2018 d’Olivier Niquet.

«Regardez cet ananas: aussi rafraîchissant qu’une petit pino colada.»

«Il faut redorer les salaires.»

«Le système routier est aussi rempli que les leggings d’une fille de 200 livres.»

«Debbie Lynch-White, je la connais parce qu’elle jouait la Sagouine [La Bolduc].»

«Ça va nous mener à quoi si on peut pu être attiré sexuellement par le corps de la femme?

— Mais on peut pas pu.»

Veuillez prendre note que la chronique Séance d’orthographe sera désormais publiée dans La Tribune du lundi à compter du 18 février.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

Émouvez-vous!

CHRONIQUE / Je sais, j’aborde aujourd’hui un sujet dont j’ai déjà parlé il y a moins d’un an. Mais que voulez-vous? Je n’en puis plus d’entendre ces personnes au bord des larmes nous dire qu’elles sont émotives alors qu’elles sont émues. Ou ces collègues nous décrivant des scènes émotives quand il s’agit de scènes émouvantes.

Malheureusement, tout le monde ne semble plus avoir que l’adjectif «émotif» dans son vocabulaire. Pourtant, la définition de ce mot n’a pas changé. Lorsqu’il s’applique à des personnes ou à des tempéraments, il signifie «qui réagit aisément, intensément aux émotions».

Une personne émotive n’est donc pas une personne émue, mais une personne qui pleure, qui rit ou qui se fâche facilement.

Donc, lorsque votre gorge se serre et que vous yeux se mouillent parce que vous êtes submergé par la peine, la colère, la peur ou la joie, vous ne devenez pas émotif : vous êtes simplement ému. Pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures.

«"Excusez-moi, je suis ému [et non «émotif»] quand j’en parle", dit-il en essuyant une larme.»

«Cela m’émeut de les voir enfin heureux [et non «cela me rend émotive»].» 

On pourrait penser qu’il y a peut-être de l’anglicisme là-dessous. Mais dans la langue de Shakespeare, le mot «emotive» ne veut pas dire «ému», mais plutôt «qui soulève les passions» («emotive issue», «subject», «question»), ce qui pourrait se traduire en français par «controversé», «épineux», «délicat».

En fait, l’adjectif anglais qui a le sens d’«ému» est plutôt «emotional». Une personne commettra donc un anglicisme lorsqu’elle dira qu’elle est émotionnelle au lieu d’être émue, mais, pour ma part, je n’ai jamais entendu ce mauvais usage dans la bouche de quelqu’un.

Cela étant dit, il y a des choses qui peuvent être émotives. On peut subir un choc émotif, souffrir de troubles émotifs, avoir une réaction émotive. Mais lorsqu’il est question de scènes, de discussions, de témoignages, de moments, de débats, de victoires ou de défaites empreints d’émotions, il faut se tourner vers d’autres mots, en commençant par se demander si on parle d’abord de quelque chose qui a fait naître des émotions chez soi ou chez les autres. C’est alors l’adjectif «émouvant» qui s’applique.

«Leurs retrouvailles ont donné droit à des scènes émouvantes [et non «émotives»].»

«Pour l’athlète, il s’agit d’une victoire émouvante, après trois tentatives.»

Si on parle plutôt de situations dans lesquelles plusieurs émotions sont engagées, les mots ne manquent pas non plus. Et, on a tendance à l’oublier, «ému» peut aussi se dire de quelque chose qui témoigne d’une émotion.

«Kevin Parent a livré un témoignage ému cette semaine [et non «émotif»].»

«Nous avons assisté à un débat très passionné ce soir.»

«Les discussions sur les immigrants sont toujours très vives, mouvementées, animées, fortes en émotions...»

Perles de la semaine

Dans son Bêtisier 2018, Olivier Niquet a récolté encore de nombreuses perles de nos politiciens, journalistes et invités des médias. En voici quelques-unes extraites des dix meilleures choisies par le public. 

«Il a bombé le torse et répondu par la bouche de son canon.»

«Il y a eu un tirage au sort pour déterminer l’arrivée des chefs. Rien n’est laissé au hasard.»

«Est-ce que c’est la cerise qui va faire déborder le vase?»

«Ils écartent la thèse d’un suicide suivi d’un meurtre.»

«J’ai la chance d’avoir des jumeaux du même âge.»

«Bombardier a pris un de ses fleurons, un joyau, un bijou de famille, la C Series...»

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Séance d'orthographe

Se commettre avec un anglicisme

Si ce n’est déjà fait? Figurez-vous que non, ce n’est pas fait du tout. Je n’ai jamais abordé cette question en plus de quinze ans de chroniques,

Et je serai bien franc : j’ignorais qu’il s’agissait d’un anglicisme. Je devais penser qu’il s’agissait d’un emploi figuré qui avait fini par passer dans l’usage.

Remarquez aussi que la Banque de dépannage linguistique n’a pas d’article sur cette question. Mais le Multidictionnaire de la langue française et le Lexique des difficultés du français dans les médias de Paul Roux en font mention, le qualifiant non pas d’anglicisme mais d’impropriété pour «se prononcer», «prendre position».

Peut-être que certains d’entre vous se demandent où est le problème. C’est qu’en français, commettre quelque chose, c’est poser un geste blâmable. On commet un délit, un crime, une erreur, une faute, un péché, un vol, une fraude, un meurtre, un attentat... On ne commet jamais une bonne action, ni un exploit, ni un coup de maître. Ce verbe n’est pas non plus synonyme de «faire» et ne peut non plus servir dans des contextes neutres.

Se commettre, c’est donc se compromettre par des décisions risquées ou déplorables, ou en fréquentant des personnes peu recommandables, etc. Cet usage n’est pas très courant.

En anglais, le verbe «to commit» a plusieurs définitions, mais la forme équivalant à «se commettre», «to commit oneself», a plutôt le sens de «s’engager» (tout comme le mot «commitment» signifie «engagement»).

Voilà pourquoi nos politiciens (remarquez que les journalistes reproduisent aussi très souvent cette erreur), lorsqu’ils n’ont pas toutes les informations d’un dossier ou lorsqu’ils ont une ligne de parti à respecter, préfèrent ne pas «se commettre» plutôt que de ne pas «s’engager ni prendre position». Mais ne mettons pas tout le monde dans le même panier : il y a aussi des politiciens qui ne craignent pas de se prononcer, de s’avancer, bien qu’il arrive qu’ils s’en mordent les doigts par la suite.

D’ailleurs, s’il y a une proximité de sens, c’est dans cette situation : lorsqu’une personne ose s’engager ou émettre son opinion, il arrive qu’elle se compromette du même coup. C’est peut-être là que les deux définitions de «se commettre», anglaise et française, peuvent être confondues.

Il peut aussi arriver qu’une personne utilise ironiquement le verbe «commettre» comme synonyme de «réaliser», «faire». Par exemple, un artiste dira qu’il a «commis un album», pour exprimer une forme d’audace dans son geste, ou, peut-être, le déplaisir qu’il inspirera à plusieurs.

Perles de la semaine

Infoman fait toujours une revue des perles journalistiques de l’année. En voici quelques-unes de 2018.

Ottawa invistit dans les trains.
Le Mousse Café de Baie-Saint-Paul a reçu une amande salée.
Les préposées aux bébéficiaires épuisées
Élections 2018 : ce matin, nous recevons Claude Legault, chef de la CAQ.
Pluie : destruction de l’Ontario jusque dans les Maritimes 
[dépression].
«Pas partinent», selon Philippe Couillard
«Les grandes théories du cosmos, du Bing Bang aux trous noirs…»
«Difficile à accepter pour le premier ministre Couillon…»
«Cinquante-quinze pompiers ont été immobilisés
[mobilisés].»
«On suit les trumps de M. Tweet…»
«Le suspect s’exprimerait dans une langue de Shakespeare, soit dans un très, très bon français.»
«On ne fait pas d’œufs sans casser d’omelette, c’est bien connu.»

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SÉANCE D'ORTHOGRAPHE

Voyons voir si j’ai bien vu

CHRONIQUE / Dans votre chronique de la semaine dernière, vous écrivez «voyons voir…» Il y a quelque temps, j’ai entendu Guy Bertrand, l’ayatollah de la langue à Radio-Canada, expliquer qu’on ne devait pas dire «voyons voir», puisque c’est répéter le même mot, rien de plus. Et vous, vous en dites quoi? (Lucie Lamoureux, Sherbrooke)

J’en dis que je ne suis pas d’accord avec lui, surtout le «rien de plus».

Oui, si on regarde «voyons voir» au sens propre, il s’agit effectivement du verbe «voir» employé deux fois de suite, d’abord à l’impératif présent (première personne du pluriel), puis à l’infinitif. Si on ne réfléchit pas plus longtemps, on déduit qu’il s’agit d’une absurdité, surtout que l’on peut aisément enlever le mot «voir» sans perdre le sens souhaité.  

Voyons voir si vous trouverez l’anglicisme.

Voyons si vous trouverez l’anglicisme.

Mais si on y pense deux secondes, que veut vraiment dire «voyons voir»? Assurément pas «voir deux fois». Se pourrait-il que le verbe «voir» ait un sens autre?

Il suffit de jeter un œil dans le Petit Robert pour le trouver — oui, «voyons voir» est dans le dictionnaire!

Dans ce contexte-ci, «voir» est synonyme de «donc». Il est explétif, c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire à la phrase. Son seul rôle, c’est de renforcer le «voyons», comme le fait «donc» dans des tournures comme «taisez-vous donc!», «revenez donc demain!» «ah dis donc!»

La preuve, c’est que «voir», lorsqu’il a cette fonction, n’est pas exclusivement employé avec «voyons». Voici des exemples tirés du Petit Robert.

Regardez voir sur la table s’il y est.

Dites voir.

«Alors, explique voir.» (QUENEAU)

«Attendez un peu voir, me dit Françoise.» (PROUST)

Dans les phrases ci-dessus, on pourrait très facilement remplacer «voir» par «donc».

Bien sûr, cette façon de dire est considérée comme familière. Mais comme vous le constatez, elle existe partout dans la francophonie, ce n’est pas un péché local. On peut faire attention dans un texte plus officiel et employer simplement «voyons». Mais dans la langue de tous les jours, ou dans une chronique journalistique, ça ne jure pas avec le reste.

«Voyons voir» a aussi un autre avantage. Si vous utilisez uniquement le mot «voyons», votre interlocuteur pensera peut-être, si le contexte n’est pas assez clair, qu’il s’agit d’un «voyons» exprimant une forme de reproche ou d’exhortation.

Par exemple, si vous dites à une personne que vous pensez qu’elle se trompe et qu’elle vous réponde «voyons!», est-ce qu’elle veut dire : «Vérifions effectivement si je me suis trompé»? Ou veut-elle plutôt signifier : «Pas du tout!»?

Par contre, si elle vous répond «voyons voir», vous saurez tout de suite qu’elle n’est pas fâchée.

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SÉANCE D'ORTHOGRAPHE

Nous sûmes assumer  

CHRONIQUE / Ma chronique sur l’utilisation du verbe «contempler», il y a deux semaines, a fait réagir. En fait, plusieurs lecteurs, ignorant cette définition particulière du verbe anglais «contemplate», ont compris pourquoi ils tombaient sur des tournures comme «Justin Trudeau contemple [envisage, entrevoit] un gouvernement majoritaire». Leur réaction me rassure : c’est signe que l’anglicisme n’a pas encore trop gagné de terrain.

Voyons voir toutefois si vous trouverez l’anglicisme dans cette nouvelle série d’exemples, également tous extraits de véritables articles de journaux.  

«Recyc-Québec n’assume pas le leadership qu’on aurait attendu.»

«Nous avons une part des responsabilités dans cette situation, que nous assumons.»

«Le fédéral promet aux provinces d’assumer la moitié de la facture.»

«On peut assumer que la nouvelle mouture des Cantonniers fera le bonheur des partisans.»

«J’assume que nous allons en apprendre un peu plus.»

En français, comme l’explique la Banque de dépannage linguistique, le verbe «assumer» signifie «prendre à son compte, prendre sur soi, se charger de» ou encore «accepter consciemment une situation, un état». Ce verbe a comme complément un nom abstrait.

On peut donc, dans le cas de la première définition, assumer des frais, des responsabilités, une fonction, un rôle, une tâche. Mais on peut également assumer, nous dit la deuxième définition, ses choix, ses erreurs, ses décisions, ses limites, les conséquences de ses gestes, etc. Le verbe est donc bien utilisé dans les trois premières phrases.

«Assumer» s’emploie aussi à la forme pronominale. S’assumer, c’est s’accepter, se prendre en charge.

«Elle s’assume pleinement comme personne transgenre.»

«Je trouve que tu ne t’assumes pas comme adulte.»

Mais sous l’influence de l’anglais «to assume», explique la BDL, on utilise à tort «assumer» dans le sens de «penser, croire, supposer, présumer, considérer».

C’est le cas dans les deux dernières phrases. Les auteurs ont recouru à la définition anglaise du verbe. On pourrait les corriger ainsi.

«On peut présumer que la nouvelle mouture des Cantonniers fera le bonheur des partisans.»

«Je suppose que nous allons en apprendre un peu plus.»

On pourrait penser que la confusion provient de la similitude entre les verbes «assumer» et «présumer». Ces derniers n’ont toutefois pas la même étymologie. Le premier vient du latin «assumere», lui-même dérivé de «sumere», un verbe qui voulait dire «entreprendre», explique le Petit Robert. «Présumer» est plutôt issu du latin «praesumere», qui signifiait «prendre d’avance».

Notez également qu’en anglais, le verbe «to assume» a plusieurs autres définitions : se donner (un air, une mine, un ton); s’attribuer, s’arroger, s’approprier (un droit, un titre, etc.); simuler, affecter («to assume a virtue» : se parer d’une vertu). Ces différents sens n’ont pas encore contaminé le français, mais on ne sait jamais. Restez sur vos gardes!

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Séance d'orthographe

UdeS et coutumes

CHRONIQUE / Nous avons vu la semaine dernière qu’il existe une certaine liberté dans la création d’un sigle ou d’un acronyme. Par exemple, il n’est pas obligatoire d’écarter tous les articles et prépositions (tel le « du » dans « Société québécoise du cannabis », qui a donné « SQDC »). Il est aussi possible d’utiliser les deux ou trois premières lettres d’un mot, voire une syllabe complète (le « so » de « société » dans « SODEC »).

Mais cela ne veut pas dire que l’on peut faire tout ce qu’on veut. Normalement, dans un sigle ou un acronyme, toutes les lettres sont en majuscules. Certains dérogent toutefois de cet usage. La Banque de dépannage linguistique cite Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui a opté pour conserver un n minuscule dans le sigle « BAnQ ». 

Vous déduirez donc que le sigle servant à représenter l’Université de Sherbrooke (UdeS) ne respecte pas non plus l’usage. Mais ce n’est pas par simple plaisir de briser les règles : personne n’a réussi à trouver de façon plus satisfaisante d’abréger « Université de Sherbrooke ».

Je me rappelle que, lorsque j’étais étudiant en communications et journaliste-réviseur au Collectif, le journal étudiant de l’Université de Sherbrooke, le débat revenait régulièrement sur la table : pouvions-nous écrire « UdeS » dans nos articles même si, dans nos cours, nous avions appris que ce sigle n’était pas valide?

Normalement, l’abréviation d’« université » est « univ. » Dans le cas de l’Université de Sherbrooke, le gain d’espace ne serait guère intéressant. Quant au sigle conventionnel (US), il se trouve malencontreusement à être le même que la plus grande puissance mondiale (United States).

À ce débat, on pourrait répondre : abréger est-il si capital dans ce cas-ci? Ne pourrait-on pas toujours écrire « Université de Sherbrooke » au complet sans que cela devienne dramatique?

Après 24 ans de journalisme, je peux vous assurer que le sigle « UdeS » est bougrement pratique. Parce que cette université occupe une place importante dans l’actualité régionale, elle y revient régulièrement. Les articles deviendraient assurément trop lourds s’il était impossible d’abréger de temps à autre.

Et je suis sûr que la plupart des gens qui œuvrent à l’Université de Sherbrooke sont de mon avis. D’ailleurs, lorsqu’on visite le site internet de l’établissement, on s’aperçoit que le sigle « UdeS » revient un peu partout. Il n’est peut-être pas conforme, mais c’est celui que les gens de l’université ont choisi.

Remarquez, ils ne sont pas les seuls, car le sigle « UdeM » existe également à l’Université de Montréal. Notez aussi que les minuscules ne sont pas toujours fautives, puisqu’il arrive qu’un sigle se lexicalise : il devient en quelque sorte un nom comme les autres.

Par exemple, l’Unesco (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization) s’écrit le plus souvent en minuscules de nos jours.

Chez nous, les collèges d’enseignement général et professionnel (CEGEP) sont non seulement devenus eux aussi nom commun (« les cégeps du Québec »), mais ils ont accouché du dérivé « cégépien ». Le même phénomène s’est produit en France avec l’École nationale d’administration (ENA), dont les anciens élèves sont devenus des « énarques ».

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SÉANCE D'ORTHOGRAPHE

N'eut été avoir ou être...

SÉANCE D'ORTHOGRAPHE / Vous êtes-vous déjà demandé si vous deviez employer l’auxiliaire « avoir » ou l’auxiliaire « être » avec certains verbes?

Je ne vous parle pas d’une faute grossière que l’on commet quand on est enfant ou adolescent, comme « je m’avais trompé » ou cette légendaire réplique du film « La guerre des boutons » : « Si j’avais su, j’aurais pas venu. » Ces fautes finissent généralement par s’effacer avec les années.

Mais il y a des cas plus incertains. Par exemple, doit-on écrire qu’une personne est disparue ou a disparu? Devez-vous dire que le film est déjà commencé ou a déjà commencé? Le printemps dernier, est-ce que les eaux de la rivière ont monté ou sont montées?

Pas toujours évident, n’est-ce pas? Voici donc quelques trucs pour vous y retrouver.

Pour un certain nombre de verbes, une partie de la règle est simple : ils se conjuguent avec « avoir » lorsqu’ils ont un complément d’objet direct (COD).

« Il a changé la décoration [décoration est le COD]. »

 « Elles ont déménagé le piano [piano est le COD]. »

« J’ai commencé mon travail. »

« J’ai passé de belles vacances. »

C’est lorsqu’on se retrouve avec un complément circonstanciel (CC) de temps, de lieu, de cause, de but, etc. ou sans complément du tout que cela devient plus embêtant. Mais la bonne nouvelle, c’est que, la plupart du temps, vous avez le choix. Vous pouvez utiliser « avoir » si vous souhaitez insister sur l’action ou « être » si vous voulez plutôt souligner le résultat.

« Vous avez beaucoup changé depuis notre dernière rencontre [accent mis sur l’action]. »

« Les draps sont changés toutes les semaines [accent mis sur le résultat]. »

« Elles ont souvent déménagé [accent mis sur l’action]. »

« Elles sont déménagées depuis un an [accent mis sur le résultat]. »

« J’ai commencé mon travail hier. »

« L’automne est maintenant bien commencé. »

« Le temps a passé. »

« Ils sont passés par ici. »

Finalement, il y a certains cas où, même si les deux auxiliaires sont permis, il y en a un qui est nettement dominant, tellement que l’autre paraît presque dissonant.

Prenez le verbe « stationner ». Vous serez peut-être surpris, voire dérangé d’entendre : j’ai stationné en double file. Cet usage est pourtant correct, mais comme la tendance est de dire « je suis stationné », le recours à l’auxiliaire « avoir » paraît fautif.

Même chose pour « monter » : vous aurez probablement tendance à dire que vous n’êtes jamais monté à cheval par rapport à « je n’ai jamais monté à cheval ». Sauf si vous parlez d’un niveau ou d’un prix. Dans ce cas-là, vous serez peut-être plus enclin à dire que « le prix de l’essence a monté en flèche ».

Il reste le cas des verbes « paraître », « apparaître » et « disparaître », qui bénéficient chacun d’un article dans la Banque de dépannage linguistique. Je vous en reparle la semaine prochaine.

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Séance d'orthographe

Tous les cas de « tout »

Dans cette situation précise, on peut aussi bien dire « toute cause » que « toutes les causes ». Pour chacun des deux cas, « tout » a un sens différent, mais qui, ici, revient au même.

Dans le premier cas, « tout » signifie « n’importe quel », et dans le second, « sans exception ». Or, si vous dites « n’importe quelle cause » ou « l’ensemble des causes sans exception », vous désignez la même réalité, soit toutes les causes possibles.

Dans les multiples habits que peut revêtir le mot « tout », il y a celui de déterminant indéfini. Dans ce cas-là, « tout » se place, en général, directement devant le mot. Voici des exemples tirés de la Banque de dépannage linguistique que vous avez probablement déjà vus quelque part.

Les admirateurs arrivaient de tous côtés.

Ce film s’adresse à un public de tout âge (ou : de tous âges).

Dans les deux phrases ci-dessus, vous pourriez facilement écrire « tous les côtés » et « tous les âges » et vous obtiendriez le même sens.

Mais les « tout » déterminants indéfinis ne sont pas toujours interchangeables comme ça, notamment lorsqu’un article s’insère devant le mot.

Tous les candidats seront convoqués à une entrevue.

Il lui téléphone à toute heure du jour ou de la nuit.

Elle va lui rendre visite tous les dimanches.

Dans la première des trois phrases, on ne peut pas dire « n’importe quel candidat » à la place de « tous les candidats ». Le sens de « sans exception » est le seul plausible.

Dans la deuxième phrase, c’est l’inverse : le sens de « n’importe quelle heure » est exclusif. « Tout » n’est pas synonyme de « toutes les heures sans exception ».

Avec la troisième phrase, « tous les dimanches » signifie « chaque dimanche » et non « n’importe quel dimanche ».

Il y a finalement des cas où « tout » est synonyme d’« en entier », d’« unique » ou de « véritable ». Voyez les phrases qui suivent.

Il a été malade toute la semaine.

Cet été, ma fille a lu tout Zola.

Pour toute réponse, il a souri.

Son voyage au Rwanda fut toute une aventure.    

Dans ces cas-là, « tout » est toujours au singulier et il n’est plus déterminant, mais plutôt adjectif qualificatif, du moins selon certains grammairiens. Vous me demanderez comment faire la différence. Je vous répondrai que ça n’a pas vraiment d’importance, puisque cela ne pose pas de difficultés d’accord. Je vais vous éviter ainsi quelques cauchemars...
TEXTE-courant:      

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Des nouvelles de la chève du PQ

SÉANCE D'ORTHOGRAPHE / « Le mot "cheffe" est-il désormais accepté? Il me semble que je le rencontre souvent dans vos pages. N’aviez-vous pas déjà écrit qu’il fallait écrire "une chef" »? Jean Côté,

Effectivement, j’avais signé une chronique sur le sujet en avril 2011. C’était à l’époque où Pauline Marois était chef du Parti québécois. Le texte s’intitulait « La chève du PQ ».

En théorie, si la règle avait été suivie, le féminin de « chef » aurait été « chève ». Tout comme « bref » donne « brève », « veuf » donne « veuve » et « vif » donne « vive ». Mais étant donné la ressemblance du mot « chève » avec un autre mot qui aurait sûrement offusqué bien des dames, faut-il s’étonner que cette forme n’ait pas été retenue? Cela aurait pu donner d’inquiétantes tournures, du genre : « Encore une fois, les militants du PQ ont pris leur chève comme bouc émissaire. »

On s’entend donc pour dire... Qu’écris-je là? On ne s’entend pas du tout! En France, le mot « chef » est presque exclusivement masculin. Il sera accepté au féminin par familiarité ou pour des fonctions techniques.

Au Québec, on dit « la chef » sans aucun scrupule dans la langue soutenue. Finalement, en Suisse, l’orthographe « cheffe » est courante.

Sachez donc que, pour un journaliste français, Pauline Marois sera probablement le chef du Parti québécois, alors qu’ici, où la féminisation a une longueur d’avance, elle peut être la chef sans problème. Elle a failli être aussi la « cheffesse ». Le mot désigne la dignité de certaines femmes aux îles Marquises.

Cette féminisation épicène (le mot reste le même au masculin et au féminin) s’applique à tous les contextes. On dira donc correctement « une grande chef cuisinière », « une chef accessoiriste », « une chef caissière », « une infirmière-chef », etc.

Quant au mot « cheftaine », il est réservé au scoutisme et aux autres mouvements similaires pour désigner les jeunes femmes responsables d’un groupe. Le mot vient de l’anglais « chieftain », lequel est issu... de l’ancien français « chevetain », qui voulait dire « capitaine ».

Maintenant, qu’en est-il sept ans plus tard? Force est de constater que le féminin « cheffe » semble vouloir s’imposer ici aussi, comme en Suisse. Même s’il s’agit d’une forme inhabituelle et que j’ai régulièrement prévenu mes collègues qu’ils pouvaient écrire « une chef », le clou ne rentre pas. Par ailleurs, les fiches du Grand Dictionnaire et de la Banque de dépannage linguistique ne la désapprouvent pas.

Dans ces cas-là, il vaut mieux ne pas trop gaspiller d’énergie à tenter de revenir en arrière. Tant qu’on ne voit pas apparaître des « veuffes » qui donnent des réponses « breffes » et « définitiffes ».

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca

Chronique... sur le chroniqueur

SÉANCE D'ORTHOGRAPHE / Bonjour à tous! J’espère que vous avez passé un bel été. C’est un grand plaisir de vous retrouver pour une nouvelle année de « Séance d’orthographe », qui a célébré ses 15 ans le 5 septembre dernier.

Pour l’occasion, j’ai décidé de faire une exception et de vous livrer une chronique… sur le chroniqueur. Ou plutôt les chroniqueurs. Car, vous ne le saviez peut-être pas (moi non plus d’ailleurs), mais il y a des gens qui étudient les chroniqueurs linguistiques comme moi!

Ainsi, j’ai récemment rencontré Mireille Elchacar, chargée de cours à l’Université de Sherbrooke et professeure de linguistique à la TÉLUQ, et Ada Luna Salita, étudiante à la maîtrise en linguistique à l’Université de Sherbrooke. Ensemble, elles ont étudié la façon dont les chroniqueurs linguistiques québécois traitent de la question des anglicismes. Leur conclusion : mes homologues et moi avons tendance à les diaboliser bien davantage que les locuteurs ordinaires. Et lorsque vient le temps d’expliquer pourquoi il faut les bannir, nous avons la fâcheuse manie de simplement répondre : parce que ça vient de l’anglais.

« C’est souvent le seul argument pour condamner un emprunt, appuient-elles. On note donc un manque de nuances. Pourtant, un emprunt peut parfois être justifié. Par exemple, personne ne s’est insurgé contre le mot "sushi". Mais au Québec, il y a une crainte supplémentaire quand un emprunt vient de l’anglais — et on comprend très bien pourquoi —. mais va-t-on rejeter le mot "steak"? »

« Prenons un autre exemple : l’expression d’origine anglaise "l’éléphant dans la pièce", pour désigner quelque chose que personne ne veut nommer mais qui est très apparent. Il n’y a pas d’équivalent en français. Le chroniqueur linguistique de Radio-Canada Guy Bertrand a suggéré de la remplacer par des circonlocutions et paraphrases très longues. Est-ce alors si mauvais, surtout si les gens ressentent le besoin de l’employer et que tout le monde comprend ce que l’expression veut dire? »

Entre oral et écrit

Est-ce que je me suis senti visé par l’étude de Mmes Elchacar et Salita? Pas tant que ça. Certes, dans les premières années de cette chronique, je vous ai probablement déconseillé certains mots et expressions en craignant une dangereuse contagion venue de la langue de Shakespeare. Probablement aussi parce qu’à l’université, j’ai eu certains professeurs qui avaient cette approche plus puriste.

Mais j’ai fini par trouver mon chemin de Damas. Je pense à cette chronique où je vous ai expliqué pourquoi on devait dire « le samedi 29 septembre » et non « samedi, le 29 septembre ». Aucun ouvrage ne m’expliquait pourquoi la deuxième option, propre à l’anglais, était inappropriée en français. J’ai fini par trouver l’explication par moi-même (d’ailleurs, vous en souvenez-vous?).

Pour Mireille Elchacar et Ada Luna Salita, le problème des chroniqueurs linguistiques est souvent de ne pas tenir compte des registres de langue. Autrement dit, lorsqu’on parle, on utilise davantage d’expressions populaires et familières, dans lesquelles se retrouvent fréquemment des anglicismes. Lorsqu’on écrit ou lorsqu’on se retrouve dans un contexte professionnel, on fait généralement plus attention, on essaie d’avoir un vocabulaire riche et varié, on utilise les bons mots français. Ce que font (ou sont censés faire) les travailleurs du milieu des communications comme moi.

« Mais on ne commencera pas à aller vérifier si les gens disent "mon chum" ou "mon char" chez eux, ça n’a aucun bon sens, estime Mireille Elchacar. C’est ça, l’insécurité linguistique : se demander constamment si on parle comme il faut. La langue est un outil pour s’exprimer, elle ne doit pas devenir une épée de Damoclès. »

« J’ai récemment appris une nouvelle expression populaire québécoise : "ne pas se prendre pour un 7up flat", c’est-à-dire "être snob". Guy Bertrand suggère "ne pas être sorti de la cuisse de Jupiter". Mais qui va dire ça dans ses conversations privées? Le registre de langue n’est pas respecté. Peut-on alors vraiment craindre que la première expression prenne la place de l’autre si elles ne sont pas du même registre? »

Emprunter, c’est la vie!

Pour les deux spécialistes, le français québécois n’est pas menacé par les anglicismes. « Il n’est plus dans la même position qu’il y a 100 ans, parce qu’il y a eu de l’aménagement linguistique, comme la loi 101. La présence d’anglicismes n’est pas suffisante pour faire disparaître une langue, il faut davantage de facteurs réunis. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, une langue qui fait des emprunts est une langue vivante. Sinon, c’est la langue d’une tribu de Papouasie qui n’a aucun contact avec les autres. Celle-là est menacée. »

Cela ne signifie pas non plus qu’il n’y a pas de norme à faire respecter ni d’aménagement justifié. « Mais il y a une différence entre emprunter entièrement une terminologie à l’anglais, comme c’était le cas auparavant au Québec avec le vocabulaire de l’automobile, et une simple expression passée dans l’usage. »

Maintenant, la question qui tue : est-ce que mes chroniques ont fait partie de l’étude?

« Oui. Et certaines étaient parmi les plus nuancées. »

Eh bien! Je connais un excellent chroniqueur qui ne se prend plus pour un 7up flat...

Questions ou commentaires? steve.bergeron@latribune.qc.ca.