SÉANCE D'ORTHOGRAPHE

Voyons voir si j’ai bien vu

CHRONIQUE / Dans votre chronique de la semaine dernière, vous écrivez «voyons voir…» Il y a quelque temps, j’ai entendu Guy Bertrand, l’ayatollah de la langue à Radio-Canada, expliquer qu’on ne devait pas dire «voyons voir», puisque c’est répéter le même mot, rien de plus. Et vous, vous en dites quoi? (Lucie Lamoureux, Sherbrooke)

J’en dis que je ne suis pas d’accord avec lui, surtout le «rien de plus».

Oui, si on regarde «voyons voir» au sens propre, il s’agit effectivement du verbe «voir» employé deux fois de suite, d’abord à l’impératif présent (première personne du pluriel), puis à l’infinitif. Si on ne réfléchit pas plus longtemps, on déduit qu’il s’agit d’une absurdité, surtout que l’on peut aisément enlever le mot «voir» sans perdre le sens souhaité.  

Voyons voir si vous trouverez l’anglicisme.

Voyons si vous trouverez l’anglicisme.

Mais si on y pense deux secondes, que veut vraiment dire «voyons voir»? Assurément pas «voir deux fois». Se pourrait-il que le verbe «voir» ait un sens autre?

Il suffit de jeter un œil dans le Petit Robert pour le trouver — oui, «voyons voir» est dans le dictionnaire!

Dans ce contexte-ci, «voir» est synonyme de «donc». Il est explétif, c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire à la phrase. Son seul rôle, c’est de renforcer le «voyons», comme le fait «donc» dans des tournures comme «taisez-vous donc!», «revenez donc demain!» «ah dis donc!»

La preuve, c’est que «voir», lorsqu’il a cette fonction, n’est pas exclusivement employé avec «voyons». Voici des exemples tirés du Petit Robert.

Regardez voir sur la table s’il y est.

Dites voir.

«Alors, explique voir.» (QUENEAU)

«Attendez un peu voir, me dit Françoise.» (PROUST)

Dans les phrases ci-dessus, on pourrait très facilement remplacer «voir» par «donc».

Bien sûr, cette façon de dire est considérée comme familière. Mais comme vous le constatez, elle existe partout dans la francophonie, ce n’est pas un péché local. On peut faire attention dans un texte plus officiel et employer simplement «voyons». Mais dans la langue de tous les jours, ou dans une chronique journalistique, ça ne jure pas avec le reste.

«Voyons voir» a aussi un autre avantage. Si vous utilisez uniquement le mot «voyons», votre interlocuteur pensera peut-être, si le contexte n’est pas assez clair, qu’il s’agit d’un «voyons» exprimant une forme de reproche ou d’exhortation.

Par exemple, si vous dites à une personne que vous pensez qu’elle se trompe et qu’elle vous réponde «voyons!», est-ce qu’elle veut dire : «Vérifions effectivement si je me suis trompé»? Ou veut-elle plutôt signifier : «Pas du tout!»?

Par contre, si elle vous répond «voyons voir», vous saurez tout de suite qu’elle n’est pas fâchée.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

SÉANCE D'ORTHOGRAPHE

Nous sûmes assumer  

CHRONIQUE / Ma chronique sur l’utilisation du verbe «contempler», il y a deux semaines, a fait réagir. En fait, plusieurs lecteurs, ignorant cette définition particulière du verbe anglais «contemplate», ont compris pourquoi ils tombaient sur des tournures comme «Justin Trudeau contemple [envisage, entrevoit] un gouvernement majoritaire». Leur réaction me rassure : c’est signe que l’anglicisme n’a pas encore trop gagné de terrain.

Voyons voir toutefois si vous trouverez l’anglicisme dans cette nouvelle série d’exemples, également tous extraits de véritables articles de journaux.  

«Recyc-Québec n’assume pas le leadership qu’on aurait attendu.»

«Nous avons une part des responsabilités dans cette situation, que nous assumons.»

«Le fédéral promet aux provinces d’assumer la moitié de la facture.»

«On peut assumer que la nouvelle mouture des Cantonniers fera le bonheur des partisans.»

«J’assume que nous allons en apprendre un peu plus.»

En français, comme l’explique la Banque de dépannage linguistique, le verbe «assumer» signifie «prendre à son compte, prendre sur soi, se charger de» ou encore «accepter consciemment une situation, un état». Ce verbe a comme complément un nom abstrait.

On peut donc, dans le cas de la première définition, assumer des frais, des responsabilités, une fonction, un rôle, une tâche. Mais on peut également assumer, nous dit la deuxième définition, ses choix, ses erreurs, ses décisions, ses limites, les conséquences de ses gestes, etc. Le verbe est donc bien utilisé dans les trois premières phrases.

«Assumer» s’emploie aussi à la forme pronominale. S’assumer, c’est s’accepter, se prendre en charge.

«Elle s’assume pleinement comme personne transgenre.»

«Je trouve que tu ne t’assumes pas comme adulte.»

Mais sous l’influence de l’anglais «to assume», explique la BDL, on utilise à tort «assumer» dans le sens de «penser, croire, supposer, présumer, considérer».

C’est le cas dans les deux dernières phrases. Les auteurs ont recouru à la définition anglaise du verbe. On pourrait les corriger ainsi.

«On peut présumer que la nouvelle mouture des Cantonniers fera le bonheur des partisans.»

«Je suppose que nous allons en apprendre un peu plus.»

On pourrait penser que la confusion provient de la similitude entre les verbes «assumer» et «présumer». Ces derniers n’ont toutefois pas la même étymologie. Le premier vient du latin «assumere», lui-même dérivé de «sumere», un verbe qui voulait dire «entreprendre», explique le Petit Robert. «Présumer» est plutôt issu du latin «praesumere», qui signifiait «prendre d’avance».

Notez également qu’en anglais, le verbe «to assume» a plusieurs autres définitions : se donner (un air, une mine, un ton); s’attribuer, s’arroger, s’approprier (un droit, un titre, etc.); simuler, affecter («to assume a virtue» : se parer d’une vertu). Ces différents sens n’ont pas encore contaminé le français, mais on ne sait jamais. Restez sur vos gardes!

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Séance d'orthographe

UdeS et coutumes

CHRONIQUE / Nous avons vu la semaine dernière qu’il existe une certaine liberté dans la création d’un sigle ou d’un acronyme. Par exemple, il n’est pas obligatoire d’écarter tous les articles et prépositions (tel le « du » dans « Société québécoise du cannabis », qui a donné « SQDC »). Il est aussi possible d’utiliser les deux ou trois premières lettres d’un mot, voire une syllabe complète (le « so » de « société » dans « SODEC »).

Mais cela ne veut pas dire que l’on peut faire tout ce qu’on veut. Normalement, dans un sigle ou un acronyme, toutes les lettres sont en majuscules. Certains dérogent toutefois de cet usage. La Banque de dépannage linguistique cite Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui a opté pour conserver un n minuscule dans le sigle « BAnQ ». 

Vous déduirez donc que le sigle servant à représenter l’Université de Sherbrooke (UdeS) ne respecte pas non plus l’usage. Mais ce n’est pas par simple plaisir de briser les règles : personne n’a réussi à trouver de façon plus satisfaisante d’abréger « Université de Sherbrooke ».

Je me rappelle que, lorsque j’étais étudiant en communications et journaliste-réviseur au Collectif, le journal étudiant de l’Université de Sherbrooke, le débat revenait régulièrement sur la table : pouvions-nous écrire « UdeS » dans nos articles même si, dans nos cours, nous avions appris que ce sigle n’était pas valide?

Normalement, l’abréviation d’« université » est « univ. » Dans le cas de l’Université de Sherbrooke, le gain d’espace ne serait guère intéressant. Quant au sigle conventionnel (US), il se trouve malencontreusement à être le même que la plus grande puissance mondiale (United States).

À ce débat, on pourrait répondre : abréger est-il si capital dans ce cas-ci? Ne pourrait-on pas toujours écrire « Université de Sherbrooke » au complet sans que cela devienne dramatique?

Après 24 ans de journalisme, je peux vous assurer que le sigle « UdeS » est bougrement pratique. Parce que cette université occupe une place importante dans l’actualité régionale, elle y revient régulièrement. Les articles deviendraient assurément trop lourds s’il était impossible d’abréger de temps à autre.

Et je suis sûr que la plupart des gens qui œuvrent à l’Université de Sherbrooke sont de mon avis. D’ailleurs, lorsqu’on visite le site internet de l’établissement, on s’aperçoit que le sigle « UdeS » revient un peu partout. Il n’est peut-être pas conforme, mais c’est celui que les gens de l’université ont choisi.

Remarquez, ils ne sont pas les seuls, car le sigle « UdeM » existe également à l’Université de Montréal. Notez aussi que les minuscules ne sont pas toujours fautives, puisqu’il arrive qu’un sigle se lexicalise : il devient en quelque sorte un nom comme les autres.

Par exemple, l’Unesco (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization) s’écrit le plus souvent en minuscules de nos jours.

Chez nous, les collèges d’enseignement général et professionnel (CEGEP) sont non seulement devenus eux aussi nom commun (« les cégeps du Québec »), mais ils ont accouché du dérivé « cégépien ». Le même phénomène s’est produit en France avec l’École nationale d’administration (ENA), dont les anciens élèves sont devenus des « énarques ».

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SÉANCE D'ORTHOGRAPHE

N'eut été avoir ou être...

SÉANCE D'ORTHOGRAPHE / Vous êtes-vous déjà demandé si vous deviez employer l’auxiliaire « avoir » ou l’auxiliaire « être » avec certains verbes?

Je ne vous parle pas d’une faute grossière que l’on commet quand on est enfant ou adolescent, comme « je m’avais trompé » ou cette légendaire réplique du film « La guerre des boutons » : « Si j’avais su, j’aurais pas venu. » Ces fautes finissent généralement par s’effacer avec les années.

Mais il y a des cas plus incertains. Par exemple, doit-on écrire qu’une personne est disparue ou a disparu? Devez-vous dire que le film est déjà commencé ou a déjà commencé? Le printemps dernier, est-ce que les eaux de la rivière ont monté ou sont montées?

Pas toujours évident, n’est-ce pas? Voici donc quelques trucs pour vous y retrouver.

Pour un certain nombre de verbes, une partie de la règle est simple : ils se conjuguent avec « avoir » lorsqu’ils ont un complément d’objet direct (COD).

« Il a changé la décoration [décoration est le COD]. »

 « Elles ont déménagé le piano [piano est le COD]. »

« J’ai commencé mon travail. »

« J’ai passé de belles vacances. »

C’est lorsqu’on se retrouve avec un complément circonstanciel (CC) de temps, de lieu, de cause, de but, etc. ou sans complément du tout que cela devient plus embêtant. Mais la bonne nouvelle, c’est que, la plupart du temps, vous avez le choix. Vous pouvez utiliser « avoir » si vous souhaitez insister sur l’action ou « être » si vous voulez plutôt souligner le résultat.

« Vous avez beaucoup changé depuis notre dernière rencontre [accent mis sur l’action]. »

« Les draps sont changés toutes les semaines [accent mis sur le résultat]. »

« Elles ont souvent déménagé [accent mis sur l’action]. »

« Elles sont déménagées depuis un an [accent mis sur le résultat]. »

« J’ai commencé mon travail hier. »

« L’automne est maintenant bien commencé. »

« Le temps a passé. »

« Ils sont passés par ici. »

Finalement, il y a certains cas où, même si les deux auxiliaires sont permis, il y en a un qui est nettement dominant, tellement que l’autre paraît presque dissonant.

Prenez le verbe « stationner ». Vous serez peut-être surpris, voire dérangé d’entendre : j’ai stationné en double file. Cet usage est pourtant correct, mais comme la tendance est de dire « je suis stationné », le recours à l’auxiliaire « avoir » paraît fautif.

Même chose pour « monter » : vous aurez probablement tendance à dire que vous n’êtes jamais monté à cheval par rapport à « je n’ai jamais monté à cheval ». Sauf si vous parlez d’un niveau ou d’un prix. Dans ce cas-là, vous serez peut-être plus enclin à dire que « le prix de l’essence a monté en flèche ».

Il reste le cas des verbes « paraître », « apparaître » et « disparaître », qui bénéficient chacun d’un article dans la Banque de dépannage linguistique. Je vous en reparle la semaine prochaine.

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Séance d'orthographe

Tous les cas de « tout »

Dans cette situation précise, on peut aussi bien dire « toute cause » que « toutes les causes ». Pour chacun des deux cas, « tout » a un sens différent, mais qui, ici, revient au même.

Dans le premier cas, « tout » signifie « n’importe quel », et dans le second, « sans exception ». Or, si vous dites « n’importe quelle cause » ou « l’ensemble des causes sans exception », vous désignez la même réalité, soit toutes les causes possibles.

Dans les multiples habits que peut revêtir le mot « tout », il y a celui de déterminant indéfini. Dans ce cas-là, « tout » se place, en général, directement devant le mot. Voici des exemples tirés de la Banque de dépannage linguistique que vous avez probablement déjà vus quelque part.

Les admirateurs arrivaient de tous côtés.

Ce film s’adresse à un public de tout âge (ou : de tous âges).

Dans les deux phrases ci-dessus, vous pourriez facilement écrire « tous les côtés » et « tous les âges » et vous obtiendriez le même sens.

Mais les « tout » déterminants indéfinis ne sont pas toujours interchangeables comme ça, notamment lorsqu’un article s’insère devant le mot.

Tous les candidats seront convoqués à une entrevue.

Il lui téléphone à toute heure du jour ou de la nuit.

Elle va lui rendre visite tous les dimanches.

Dans la première des trois phrases, on ne peut pas dire « n’importe quel candidat » à la place de « tous les candidats ». Le sens de « sans exception » est le seul plausible.

Dans la deuxième phrase, c’est l’inverse : le sens de « n’importe quelle heure » est exclusif. « Tout » n’est pas synonyme de « toutes les heures sans exception ».

Avec la troisième phrase, « tous les dimanches » signifie « chaque dimanche » et non « n’importe quel dimanche ».

Il y a finalement des cas où « tout » est synonyme d’« en entier », d’« unique » ou de « véritable ». Voyez les phrases qui suivent.

Il a été malade toute la semaine.

Cet été, ma fille a lu tout Zola.

Pour toute réponse, il a souri.

Son voyage au Rwanda fut toute une aventure.    

Dans ces cas-là, « tout » est toujours au singulier et il n’est plus déterminant, mais plutôt adjectif qualificatif, du moins selon certains grammairiens. Vous me demanderez comment faire la différence. Je vous répondrai que ça n’a pas vraiment d’importance, puisque cela ne pose pas de difficultés d’accord. Je vais vous éviter ainsi quelques cauchemars...
TEXTE-courant:      

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Des nouvelles de la chève du PQ

SÉANCE D'ORTHOGRAPHE / « Le mot "cheffe" est-il désormais accepté? Il me semble que je le rencontre souvent dans vos pages. N’aviez-vous pas déjà écrit qu’il fallait écrire "une chef" »? Jean Côté,

Effectivement, j’avais signé une chronique sur le sujet en avril 2011. C’était à l’époque où Pauline Marois était chef du Parti québécois. Le texte s’intitulait « La chève du PQ ».

En théorie, si la règle avait été suivie, le féminin de « chef » aurait été « chève ». Tout comme « bref » donne « brève », « veuf » donne « veuve » et « vif » donne « vive ». Mais étant donné la ressemblance du mot « chève » avec un autre mot qui aurait sûrement offusqué bien des dames, faut-il s’étonner que cette forme n’ait pas été retenue? Cela aurait pu donner d’inquiétantes tournures, du genre : « Encore une fois, les militants du PQ ont pris leur chève comme bouc émissaire. »

On s’entend donc pour dire... Qu’écris-je là? On ne s’entend pas du tout! En France, le mot « chef » est presque exclusivement masculin. Il sera accepté au féminin par familiarité ou pour des fonctions techniques.

Au Québec, on dit « la chef » sans aucun scrupule dans la langue soutenue. Finalement, en Suisse, l’orthographe « cheffe » est courante.

Sachez donc que, pour un journaliste français, Pauline Marois sera probablement le chef du Parti québécois, alors qu’ici, où la féminisation a une longueur d’avance, elle peut être la chef sans problème. Elle a failli être aussi la « cheffesse ». Le mot désigne la dignité de certaines femmes aux îles Marquises.

Cette féminisation épicène (le mot reste le même au masculin et au féminin) s’applique à tous les contextes. On dira donc correctement « une grande chef cuisinière », « une chef accessoiriste », « une chef caissière », « une infirmière-chef », etc.

Quant au mot « cheftaine », il est réservé au scoutisme et aux autres mouvements similaires pour désigner les jeunes femmes responsables d’un groupe. Le mot vient de l’anglais « chieftain », lequel est issu... de l’ancien français « chevetain », qui voulait dire « capitaine ».

Maintenant, qu’en est-il sept ans plus tard? Force est de constater que le féminin « cheffe » semble vouloir s’imposer ici aussi, comme en Suisse. Même s’il s’agit d’une forme inhabituelle et que j’ai régulièrement prévenu mes collègues qu’ils pouvaient écrire « une chef », le clou ne rentre pas. Par ailleurs, les fiches du Grand Dictionnaire et de la Banque de dépannage linguistique ne la désapprouvent pas.

Dans ces cas-là, il vaut mieux ne pas trop gaspiller d’énergie à tenter de revenir en arrière. Tant qu’on ne voit pas apparaître des « veuffes » qui donnent des réponses « breffes » et « définitiffes ».

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Chronique... sur le chroniqueur

SÉANCE D'ORTHOGRAPHE / Bonjour à tous! J’espère que vous avez passé un bel été. C’est un grand plaisir de vous retrouver pour une nouvelle année de « Séance d’orthographe », qui a célébré ses 15 ans le 5 septembre dernier.

Pour l’occasion, j’ai décidé de faire une exception et de vous livrer une chronique… sur le chroniqueur. Ou plutôt les chroniqueurs. Car, vous ne le saviez peut-être pas (moi non plus d’ailleurs), mais il y a des gens qui étudient les chroniqueurs linguistiques comme moi!

Ainsi, j’ai récemment rencontré Mireille Elchacar, chargée de cours à l’Université de Sherbrooke et professeure de linguistique à la TÉLUQ, et Ada Luna Salita, étudiante à la maîtrise en linguistique à l’Université de Sherbrooke. Ensemble, elles ont étudié la façon dont les chroniqueurs linguistiques québécois traitent de la question des anglicismes. Leur conclusion : mes homologues et moi avons tendance à les diaboliser bien davantage que les locuteurs ordinaires. Et lorsque vient le temps d’expliquer pourquoi il faut les bannir, nous avons la fâcheuse manie de simplement répondre : parce que ça vient de l’anglais.

« C’est souvent le seul argument pour condamner un emprunt, appuient-elles. On note donc un manque de nuances. Pourtant, un emprunt peut parfois être justifié. Par exemple, personne ne s’est insurgé contre le mot "sushi". Mais au Québec, il y a une crainte supplémentaire quand un emprunt vient de l’anglais — et on comprend très bien pourquoi —. mais va-t-on rejeter le mot "steak"? »

« Prenons un autre exemple : l’expression d’origine anglaise "l’éléphant dans la pièce", pour désigner quelque chose que personne ne veut nommer mais qui est très apparent. Il n’y a pas d’équivalent en français. Le chroniqueur linguistique de Radio-Canada Guy Bertrand a suggéré de la remplacer par des circonlocutions et paraphrases très longues. Est-ce alors si mauvais, surtout si les gens ressentent le besoin de l’employer et que tout le monde comprend ce que l’expression veut dire? »

Entre oral et écrit

Est-ce que je me suis senti visé par l’étude de Mmes Elchacar et Salita? Pas tant que ça. Certes, dans les premières années de cette chronique, je vous ai probablement déconseillé certains mots et expressions en craignant une dangereuse contagion venue de la langue de Shakespeare. Probablement aussi parce qu’à l’université, j’ai eu certains professeurs qui avaient cette approche plus puriste.

Mais j’ai fini par trouver mon chemin de Damas. Je pense à cette chronique où je vous ai expliqué pourquoi on devait dire « le samedi 29 septembre » et non « samedi, le 29 septembre ». Aucun ouvrage ne m’expliquait pourquoi la deuxième option, propre à l’anglais, était inappropriée en français. J’ai fini par trouver l’explication par moi-même (d’ailleurs, vous en souvenez-vous?).

Pour Mireille Elchacar et Ada Luna Salita, le problème des chroniqueurs linguistiques est souvent de ne pas tenir compte des registres de langue. Autrement dit, lorsqu’on parle, on utilise davantage d’expressions populaires et familières, dans lesquelles se retrouvent fréquemment des anglicismes. Lorsqu’on écrit ou lorsqu’on se retrouve dans un contexte professionnel, on fait généralement plus attention, on essaie d’avoir un vocabulaire riche et varié, on utilise les bons mots français. Ce que font (ou sont censés faire) les travailleurs du milieu des communications comme moi.

« Mais on ne commencera pas à aller vérifier si les gens disent "mon chum" ou "mon char" chez eux, ça n’a aucun bon sens, estime Mireille Elchacar. C’est ça, l’insécurité linguistique : se demander constamment si on parle comme il faut. La langue est un outil pour s’exprimer, elle ne doit pas devenir une épée de Damoclès. »

« J’ai récemment appris une nouvelle expression populaire québécoise : "ne pas se prendre pour un 7up flat", c’est-à-dire "être snob". Guy Bertrand suggère "ne pas être sorti de la cuisse de Jupiter". Mais qui va dire ça dans ses conversations privées? Le registre de langue n’est pas respecté. Peut-on alors vraiment craindre que la première expression prenne la place de l’autre si elles ne sont pas du même registre? »

Emprunter, c’est la vie!

Pour les deux spécialistes, le français québécois n’est pas menacé par les anglicismes. « Il n’est plus dans la même position qu’il y a 100 ans, parce qu’il y a eu de l’aménagement linguistique, comme la loi 101. La présence d’anglicismes n’est pas suffisante pour faire disparaître une langue, il faut davantage de facteurs réunis. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, une langue qui fait des emprunts est une langue vivante. Sinon, c’est la langue d’une tribu de Papouasie qui n’a aucun contact avec les autres. Celle-là est menacée. »

Cela ne signifie pas non plus qu’il n’y a pas de norme à faire respecter ni d’aménagement justifié. « Mais il y a une différence entre emprunter entièrement une terminologie à l’anglais, comme c’était le cas auparavant au Québec avec le vocabulaire de l’automobile, et une simple expression passée dans l’usage. »

Maintenant, la question qui tue : est-ce que mes chroniques ont fait partie de l’étude?

« Oui. Et certaines étaient parmi les plus nuancées. »

Eh bien! Je connais un excellent chroniqueur qui ne se prend plus pour un 7up flat...

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Séance d'orthographe

Pas si «icone» que ça

CHRONIQUE / Je voudrais savoir si vous avez déjà écrit un article sur les mots «icône» et «icone». J’ai fait une recherche avec Google pour trouver si «icône» était masculin ou féminin et le fureteur m’a donné ces deux mots, le premier au féminin et le second au masculin, sans accent circonflexe. Les deux mots avaient des définitions différentes. Je me souviens que, dans mon ancien milieu de travail, on utilisait effectivement «icone» pour désigner un élément graphique en informatique. (Robert Legault, Sherbrooke)

Honnêtement, je suis tellement habitué de voir passer des choses bizarres sur la toile que j’étais persuadé qu’il s’agissait d’une «fake definition», à l’image des «fake news». Comme n’importe qui peut écrire ce qu’il veut dans le Wikitionnaire ou dans d’autres dictionnaires en ligne peu fiables, je pensais que c’était l’œuvre d’un fin finaud s’étant improvisé linguiste et estimant qu’il avait une quelconque forme d’autorité langagière.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que le dissident, ici, c’est le Petit Robert! C’est lui qui accepte le mot «icone» au masculin, pour signifier soit «un signe qui ressemble à ce qu’il désigne», par exemple une onomatopée, soit un «symbole graphique affiché sur un écran d’ordinateur, qui représente et permet d’activer une fonction du logiciel». L’entrée date de 1970 et vient évidemment de l’anglais «icon».

Mais après quelques vérifications, je constate que le célèbre dictionnaire fait plutôt cavalier seul. «Icone» n’apparaît pas dans le Petit Larousse et la majorité des autres sources dignes de confiance estiment qu’il vaut mieux utiliser «icône». Quelqu’un quelque part a compris que d’accepter «icone» ne fait que compliquer les choses, en plus d’être absurde, puisque la racine des deux mots est la même (l’ancien grec «eikon»). Même Robert mentionne que la recommandation officielle est «icône». Quant à la phonétique, les deux mots se prononcent de la même manière («icone» ne se dit pas «iconne»). Pourquoi alors avoir deux orthographes différentes?

Prochaine étape pour Robert : retirer cet article désuet de ses pages (ce qui est peut-être déjà fait, mon édition la plus récente datant de 2011).  

En résumé, «icône» est toujours féminin et prend toujours un accent circonflexe. Il peut désigner aussi bien les peintures religieuses de l’Église d’Orient exécutées sur un panneau de bois (les icônes byzantines), une figure incarnant un stéréotype culturel (une icône du rock) que ces machins sur lesquels on clique sur nos écrans d’ordinateur. Les mots dérivés d’«icône» («iconique», «iconographique») perdent toutefois l’accent circonflexe.

Séance d’orthographe prendre une pause pour l’été mais sera de retour en septembre. Vous pouvez quand même me faire parvenir vos questions durant la belle saison, j’y répondrai en septembre. Bonnes vacances!

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Séance d'orthographe

Se mettre le doigt dans l’œillère

CHRONIQUE / Cela fait plusieurs fois que je tombe sur une confusion entre «œillère» et «ornière». Les exemples ci-dessous proviennent de médias québécois, et ils n’ont vraiment pas été difficiles à trouver.

«Mais l’autre ailier est retombé dans la mauvaise habitude de porter des ornières lorsqu’il s’empare de la rondelle.»

«Bref, une fois qu’on enlève ses ornières, les possibilités sont infinies.»

« La ministre devrait retirer ses ornières idéologiques et constater les résultats concrets de l’austérité», s’insurge le député de Québec solidaire.»


Mais cette erreur est quand même compréhensible : voici deux mots qui commencent par o, qui ont la même terminaison, qui ne sont pas d’usage courant et qui, au sens figuré, peuvent avoir des significations assez proches l’une de l’autre. Rafraîchissons donc notre mémoire sur ce que sont une ornière et une œillère.

Une ornière, nous apprend le Petit Robert, est une «trace plus ou moins profonde, que les roues des voitures creusent dans les chemins». Il s’agit d’un phénomène courant sur les routes non pavées, mais qui peut se produire aussi sur l’asphalte et même la pierre. Sur certaines voies, les ornières peuvent devenir si profondes qu’il est très difficile pour un véhicule d’en sortir. D’où l’expression «ne pas être sorti de l’ornière», c’est-à-dire d’une situation pénible, ne pas être tiré d’affaire. Au sens figuré, le mot est synonyme d’un chemin tout tracé et, par extension, d’une routine, d’une mauvaise habitude, d’une absence de réflexion ou d’initiative.

«Malheureusement, il est retombé dans les mêmes ornières.»
«Cette nouvelle façon de faire nous permet de sortir de l’ornière.»

Toutefois, lorsqu’on veut exprimer qu’une personne refuse d’élargir ses horizons, de regarder ce qui se passe autour d’elle, de s’ouvrir à d’autres points de vue, de renoncer à une idée fixe, on dira plutôt qu’elle porte des œillères, en référence à ces plaques de cuir attachées aux montants de la bride et empêchant le cheval de voir sur les côtés (elles avaient aussi comme utilité de protéger les yeux des coups de fouet), ce qui force l’animal à regarder droit devant lui et le coupe des distractions.

Avoir des œillères, au sens figuré, c’est donc «être borné, ne pas voir certaines choses par étroitesse d’esprit ou par parti pris», explique le Petit Robert.

Comme vous constatez, entre une personne prise dans ses ornières et une autre qui porte des œillères, il peut y avoir une forme de similitude propice à la confusion. Dans les deux cas, on imagine aisément un individu qui regarde droit devant sans se remettre en question.

Le mot «œillère» désignait aussi, au Moyen Âge, la partie du heaume qui se rabattait sur les yeux.

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Séance d'orthographe

I’ont r’construit le centre d’achats

CHRONIQUE / J’ai fait parvenir une petite remarque à une compagnie qui utilisait le terme «centre d’achats» dans sa publicité, disant aux responsables que c’était un anglicisme. Dans la réponse, le porte-parole me dit que l’expression est acceptée par l’Office de la langue française. Est-ce vrai? Denise Létourneau Sherbrooke

Disons qu’après m’être fait inculquer moi aussi pendant toutes mes années universitaires qu’il fallait dire «centre commercial» et non «centre d’achats», je tombe des nues autant que vous. Ça donne envie de retourner voir ses anciens professeurs pour leur frotter les oreilles...