Indépendamment du cadre politique, qu’est-ce que la région offre comme emplois à des jeunes professionnels passionnés, branchés et vendus à l’Estrie comme l’ex-ministre Luc Fortin (36 ans) et l’ancienne députée Karine Vallières (40 ans)?

Se réinventer

CHRONIQUE / J’ai retenu deux faits saillants de l’année 2018 : le changement de gouvernement à Québec et la prise de conscience soudaine que la pénurie de main-d’œuvre représente l’une des plus sérieuses menaces sur notre économie. Je vous ai préparé une tourtière du temps des fêtes en mixant les deux.

J’ai demandé à l’ex-ministre libéral Luc Fortin de même qu’à son ancienne collègue Karine Vallières ce qui occupait leurs pensées l’an dernier à quelques jours de Noël.

« Notre quatrième enfant, Victoria, était sur le point de naître. Nous savions mon épouse et moi que nous allions devoir arrimer nos responsabilités familiales à une année électorale qui allait être très exigeante. Je savais qu’à tous égards, ce serait une très grosse année » résume M. Fortin.

« Moi, c’est tout le contraire. Ma réflexion était avancée, je la faisais seule, sans consulter. Mon père a été la première personne à qui j’en ai parlé, mais ma décision était prise et finale au moment où je l’ai annoncée », enchaîne Mme Vallières.

Celle qui avait pris la relève de son père Yvon pour représenter les électeurs de Richmond n’a pas sollicité de renouvellement de mandat tandis que Luc Fortin a perdu sa bataille électorale et a dû céder son poste de député de Sherbrooke à la solidaire Christine Labrie.  

Mme Labrie n’est pas la seule recrue à l’Assemblée nationale, car des quatre députés membres du gouvernement Legault, un seul, André Bachand, a de l’expérience parlementaire. Les postes se comblent et se perdent en politique indépendamment des CV et des années d’ancienneté!

Après la politique, c’est autre chose. Même s’ils ont emprunté des chemins différents, âgés respectivement de 36 et 40 ans, Luc Fortin et Karine Vallières ont comme premier défi en 2019 de se trouver un emploi.

Les allocations de transition auxquelles ils ont eu droit, 120 000 $ dans le cas de M. Fortin et 90 000 $ pour Mme Vallières, les mettent moins sous pression que les « travailleurs ordinaires » ne pouvant compter que sur les revenus fractionnés du chômage pour se réorienter. Loin de se considérer comme des victimes, les deux anciens députés se savent privilégiés.

Le propos d’aujourd’hui n’est pas de mettre le focus sur leur sort comme sur notre préoccupation collective : indépendamment du cadre politique, qu’avons-nous comme région, à offrir à deux jeunes comme eux, branchés, fougueux, vendus au potentiel et à la qualité de vie de l’Estrie et ne demandant qu’à y rester?

J’ai épluché à la fin du mois d’octobre les 5500 emplois qui étaient alors offerts dans le cadre de la Foire diversité emploi de l’Estrie. Résultat : mon profil ne collait d’évidence à aucun de ces postes!

Je m’imagine à devoir me vendre à un employeur avec le bon dosage pour éviter de paraître pompeux :

Professionnel de 56 ans. Pas pire dans tout, mais devant admettre qu’il est sans attestation de compétence dans le secteur particulier que vous recherchez. Cette carence pourrait toutefois être compensée par la polyvalence, l’expérience et une bonne capacité d’assimilation. Merci de considérer ma candidature.

En toute lucidité et avec humilité, dans son champ de spécialisation de la comptabilité, la femme qui marche anonymement à mes côtés depuis que je suis exposé publiquement comme journaliste, soit depuis plus 30 ans, intéresserait plus d’employeurs que moi!

« Je vous entends parler de cela et il faudrait que je me réinvente si j’avais à me trouver un autre travail », lance spontanément le photographe Maxime Picard, qui suit le fil des échanges tout en captant des images.

Des parallèles qui font sourire Luc Fortin.

« J’ai reçu énormément d’appels de la part de personnes prêtes à m’aider. Je croise encore chaque jour des gens qui s’avancent vers moi pour me saluer et me remercier. J’ai même badiné avec une dame cette semaine : « devrais-je demander un recomptage des bulletins de vote? » lui ai-je suggéré.

« Des offres concrètes pour un emploi dans la région qui conviendrait à ce que je recherche, je n’en ai pas reçu. Les chasseurs de têtes que j’ai rencontrés m’ont clairement orienté vers Montréal. Je ne suis pas déçu ou vexé, je connais la réalité du marché du travail en Estrie », commente l’ex-ministre.

Karine Vallières raconte un fait vécu.

« Lors de l’inauguration de l’usine Soprema de Sherbrooke, comme il était connu que je quittais la politique, le vice-président de l’entreprise m’a introduite sur scène avec humour en me présentant comme un jeune talent qui serait bientôt disponible pour les employeurs de l’Estrie ».

Ce n’était pas que flagornerie puisque peu de temps après, Mme Vallières a été contactée par Soprema.

« On m’a proposé un remplacement de congé de maternité. J’en ai été flattée, mais j’ai des responsabilités familiales m’incitant à viser une certaine stabilité », précise-t-elle.

Après sa défaite électorale de 2014, l’ex-ministre de la Santé, Réjean Hébert, gériatre parmi les plus réputés au Canada, a été recruté par l’Université de Montréal. Pourtant, le premier politicien ayant été séduit dès le départ par l’ambitieux projet de Foresta Lumina à Coaticook, c’est lui. Demandez-le à Caroline Sage, l’idéatrice qui reçoit les prix de distinction les uns après les autres.

Sans dévaloriser la tâche de professeur, j’ai toujours eu du mal à comprendre qu’un Bruno-Marie Béchard Marinier ne se soit pas vu offrir mieux qu’un retour à l’enseignement après ses deux mandats comme recteur à l’Université de Sherbrooke.

L’institution elle-même se devait d’appliquer les règles qui sont conventionnées, cela va de soi. Mais la notoriété de M. Béchard Marinier, son charisme et ce qu’il a incarné comme force vive de notre région suggéraient fortement de le garder à l’avant-plan afin qu’il puisse exercer le même leadership autrement. Dans d’autres fonctions.

Oui, mais où et comment?

Concrétiser cette volonté est complexe, je le conçois bien. La Ville ou nos grandes institutions n’ont ni structure ni argent pour repêcher à la pièce. L’Estrie a très peu de grandes entreprises pour participer au financement d’une caisse de transition.

Je ne rêve pas en couleurs. Je lance simplement que dans notre souci constant d’innover, le modèle de recrutement est à réinventer pour que l’audace soit aussi de croire à la polyvalence et au sentiment d’appartenance.

Sur ce, de très joyeuses fêtes!