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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron

Se parler autour du couvre-feu

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Chronique / Le dialogue est difficile, parait-il. Les chambres d’échos, les opinions polarisées, les inégalités sociales… Pourtant, j’aurais des questions pour tout le monde. Pour les complotistes, pour le premier ministre, pour les personnes coincées dans un petit logement sans balcon, pour le personnel de la santé. Essayer que tout le monde se comprenne au lieu de paniquer dans son coin, sous le couvre-feu.

Si je pouvais, je ferais une table ronde avec une des personnes qui s’est prise en photo avec sa contravention de 1500 $, fière de « se battre pour sa liberté » en ne respectant pas le couvre-feu, et avec une infirmière qui se bat, elle, depuis des mois, pour sauver des vies. J’ajouterais à cette discussion une personne qui a survécu à sa COVID. Un cas grave, qui a nécessité une hospitalisation. Pour compléter le tout, une personne dont la greffe de rein est reportée, parce que le système de santé est débordé par la pandémie.

Il y avait cette idée qui circulait sur Internet de transformer une partie des contraventions en travaux communautaires, ou plutôt en travaux sanitaires. Au lieu de 1500 $, la contravention descend à 500 $, mais avec deux semaines à temps plein comme bénévole dans un CHSLD ou dans un centre hospitalier. 

Est-ce vraiment faisable? Aucune idée, mais l’idée d’un reality check, comme on dit, fait sourire. Probablement que pour certaines personnes, ça ne les ferait pas changer d’idée. Elles resteraient convaincues que la solidarité et le collectif ne peuvent pas, aussi, être une façon d’exercer sa liberté.

Je ferais une autre table ronde, entre le premier ministre, François Legault, et le ministre de la Santé, Christian Dubé, et des préposées aux bénéficiaires, des infirmiers et quelqu’un d’un autre service d’un centre hospitalier, à l’entretien ou en laboratoire, par exemple. Pas des gens des fédérations ou des ordres professionnels, du monde sur le terrain, qui font les heures supplémentaires, qui n’ont pas eu de vacances, qui se font promener d’un centre à l’autre, qui sont au bout du rouleau. 

Legault et Dubé ont les chiffres, ils savent combien de personnes dépassent leur temps plein, les salaires et les conditions de travail, le recours aux agences privées, etc. Mais ce niveau de lecture est comptable, administratif. Des pions qu’on bouge sur une carte.

Il y a cette pas très bonne émission de téléréalité qui intègre, incognito, des directions générales au sein de l’échelon le plus bas de leur entreprise. Parfois ces boss comprennent tout d’un coup l’impact humain derrière les chiffres. Comprendre comment c’est dur ce qui est demandé. Et comment c’est demandé.

Sur une autre table ronde, j’inviterais la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, et une directrice d’un centre d’hébergement pour femmes, d’un organisme de défense de droits des personnes défavorisées, d’une personne marginalisée ou racisée victime de profilage. 

Se fier au jugement des policiers et des policières pour interpréter les exceptions d’un couvre-feu, ça n’a pas du tout la même résonance pour tout le monde. Il y a des gens qui ne subissent jamais de « vérifications de routine », pour d’autres, c’est régulièrement. Ces personnes savent que la fois que tu tombes sur le zélé ou sur la pomme pourrie du corps policier, c’est pas juste désagréable, c’est violent. 

Évidemment, les interventions des policières et des policiers sympathiques ne se retrouvent pas sur YouTube, mais tu n’as pas envie d’être la victime du dérapage. Si tu as déjà eu de mauvaises expériences, ça se peut que tu ne veuilles pas compter sur le jugement du service policier, même si tu as une urgence qui explique que tu circules à l’extérieur après 20 h. 

Ne pas nuire

C’est naïf un peu, mes idées de tables rondes. Ce fantasme qu’à la fin de la discussion, il y aurait une meilleure compréhension de ce qui se passe. Peut-être est-ce le reflet d’un besoin. Une envie de moi-même mieux comprendre toutes ces personnes.

J’aimerais ça comprendre pourquoi on impose une mesure aussi stricte la nuit, pour empêcher les rassemblements en soirée, mais qu’on laisse les manufactures non essentielles continuer, alors que les milieux de travail sont les endroits avec le plus d’éclosions en ce moment. J’aimerais ça aussi comprendre pourquoi tous ces trottoirs bondés, toutes ces foules sur les patinoires, le jour, alors qu’on refuse tout en soirée? A-t-on resserré tous les leviers avant d’ajouter celui-ci? Pourquoi avoir attendu une situation aussi critique avant d’agir?

Je serais aussi curieux de savoir ce qui a mené à la conclusion qu’un chien a nécessairement besoin d’un kilomètre pour faire ses besoins — mon chien était capable de faire ses besoins n’importe où en tout cas —, mais qu’une personne ne pourrait pas s’aérer dix minutes dehors devant chez elle, sur le trottoir ou dans le stationnement, si elle n’a pas de balcon ou de cours. 

Ce n’est pas que je suis contre les mesures strictes. C’est juste que ma tête déborde de questions. Cette impression que la situation est effectivement grave et assez critique pour la mise en place de mesures strictes comme un confinement à la maison, mais que le couvre-feu a été dessiné sur le coin d’une table. Une mesure aussi imposante ne s’improvise pas en quelques heures. Malheureusement, une impression d’incohérence alimente la méfiance et sème le doute. C’est dommage quand on cherche la solidarité et la cohésion. Pire encore, une politique précipitée peut faire mal à ceux et celles qui en arrachent déjà.

Je m’interroge sur les décisions du gouvernement juste pour m’assurer qu’on ne laisse pas tomber du monde. 

J’ai été dans un centre de dépistage de la COVID à deux reprises. Résultats négatifs les deux fois. La première fois, j’avais un rhume des foins, la deuxième fois, un rhume. Ma peur n’était pas d’être malade, même si le coronavirus ne ferait sûrement pas de cadeau à mon asthme chronique. Je n’ai pas envie de l’attraper, on s’entend, mais ma peur était la possibilité de contaminer du monde.

À travers mes questions, c’est à ça que je reviens en fait, ma très profonde peur d’être un fardeau pour les autres. J’ai toujours peur de nuire aux autres. Je ne voudrais pas être cette personne qui a contaminé une amie pour une bière ou ma grand-mère pour un souper.

Je repense à ces personnes qui croient qu’avoir des contraventions est une quête de liberté et je me dis que je préfère, avec ma liberté, choisir de ne pas infecter personne. Du moins, en diminuer le plus possible les risques.