Peut-être en effet l’avez-vous déjà remarqué : le mot «autrice» semble faire un formidable retour.

Se mettre la tête dans l’autrice

CHRONIQUE / Il y a l’expression «se mettre le doigt dans l’œil» pour exprimer qu’on s’est trompé royalement. Il y a eu le formidable lapsus de Gérard Deltell «se mettre la tête dans l’autruche». Et on pourrait maintenant ajouter «se mettre la tête dans l’autrice» pour signifier «accepter la féminisation telle qu’elle devrait l’être».

Peut-être en effet l’avez-vous déjà remarqué : le mot «autrice» semble faire un formidable retour. J’ai entendu Christian Bégin l’utiliser dans une de ses émissions. Des écrivaines le revendiquent maintenant haut et fort. Plusieurs se demandent les raisons pour lesquelles il a été écarté au profit d’«auteure».

Difficile de dire s’il y a du #moiaussi derrière ce mouvement. Mais indépendamment des motivations, devrions-nous revenir à «autrice» après des années d’«auteure»?

Logiquement, c’est «autrice» qui aurait dû s’imposer, comme «actrice», «lectrice» ou «directrice», surtout que le mot existait déjà en latin sous la forme «auctrix». Il ne s’est toutefois pas ancré dans l’usage, sauf en Suisse, où on l’emploie sans complexe (il est dans le Petit Robert).

En fait, peut-être devrais-je plutôt dire que les femmes n’en ont pas voulu, car le rejet des formes féminines ne vient pas que des hommes. Des professionnelles qui souhaitent qu’on les appelle Madame le maire, le préfet ou le docteur, ça existe. Et je ne crois pas que le mot «autrice» aurait été rejeté si les femmes de lettres l’avaient immédiatement aimé.

Maintenant, «auteure» est-il pour autant une création du diable?

D’abord, les féminins en «-eure» existent déjà en français, dans des mots comme «majeure», «mineure», «inférieure», «supérieure», «prieure». On souligne qu’en latin, ces mots se terminent par «-or».

À partir de là, on a accepté certaines féminisations en «-eure», comme «professeure». Mais attention! Pour entrer dans cette catégorie, il fallait que l’équivalent latin se termine par «-or», qu’il n’y ait aucune forme féminine latine connue et que le mot ne soit pas le dérivé direct d’un verbe (en quel cas, c’est la terminaison en «-euse» qu’il faut privilégier).

On a donc fait une légère entorse avec «auteure», puisque ce dernier vient du latin «autor» et qu’il n’est pas le dérivé direct d’un verbe (même si «auctrix» existe en latin).

Maintenant, que l’on souhaite aujourd’hui revenir à «autrice» parce que c’est plus logique, que le féminin y est audible et qu’on ne le trouve plus aussi laid qu’avant, soit. Mais alors, il faut être conséquent avec soi-même et faire disparaître également les autres «-eure» injustifiés.

Il faut donc aussi accepter de dire : une metteuse en scène, une assureuse, une annonceuse, une réviseuse, une entraîneuse, une superviseuse, une gouverneuse, une entrepreneuse, une procureuse, une vainqueuse…

Parce qu’on ne peut pas construire convenablement une langue sur quelque chose d’aussi volatil que l’émotivité du moment.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.