Se commettre avec un anglicisme


« Il y a longtemps que je désire vous exprimer ma gratitude pour votre excellente et très utile chronique linguistique. Pouvez-vous ajouter à votre collection un anglicisme qu’on entend trop souvent dans la bouche de nos politiciens («se commettre»), si ce n’est déjà fait? »
Trefflé Mercier, Sherbrooke

Si ce n’est déjà fait? Figurez-vous que non, ce n’est pas fait du tout. Je n’ai jamais abordé cette question en plus de quinze ans de chroniques,

Et je serai bien franc : j’ignorais qu’il s’agissait d’un anglicisme. Je devais penser qu’il s’agissait d’un emploi figuré qui avait fini par passer dans l’usage.

Remarquez aussi que la Banque de dépannage linguistique n’a pas d’article sur cette question. Mais le Multidictionnaire de la langue française et le Lexique des difficultés du français dans les médias de Paul Roux en font mention, le qualifiant non pas d’anglicisme mais d’impropriété pour «se prononcer», «prendre position».

Peut-être que certains d’entre vous se demandent où est le problème. C’est qu’en français, commettre quelque chose, c’est poser un geste blâmable. On commet un délit, un crime, une erreur, une faute, un péché, un vol, une fraude, un meurtre, un attentat... On ne commet jamais une bonne action, ni un exploit, ni un coup de maître. Ce verbe n’est pas non plus synonyme de «faire» et ne peut non plus servir dans des contextes neutres.

Se commettre, c’est donc se compromettre par des décisions risquées ou déplorables, ou en fréquentant des personnes peu recommandables, etc. Cet usage n’est pas très courant.

En anglais, le verbe «to commit» a plusieurs définitions, mais la forme équivalant à «se commettre», «to commit oneself», a plutôt le sens de «s’engager» (tout comme le mot «commitment» signifie «engagement»).

Voilà pourquoi nos politiciens (remarquez que les journalistes reproduisent aussi très souvent cette erreur), lorsqu’ils n’ont pas toutes les informations d’un dossier ou lorsqu’ils ont une ligne de parti à respecter, préfèrent ne pas «se commettre» plutôt que de ne pas «s’engager ni prendre position». Mais ne mettons pas tout le monde dans le même panier : il y a aussi des politiciens qui ne craignent pas de se prononcer, de s’avancer, bien qu’il arrive qu’ils s’en mordent les doigts par la suite.

D’ailleurs, s’il y a une proximité de sens, c’est dans cette situation : lorsqu’une personne ose s’engager ou émettre son opinion, il arrive qu’elle se compromette du même coup. C’est peut-être là que les deux définitions de «se commettre», anglaise et française, peuvent être confondues.

Il peut aussi arriver qu’une personne utilise ironiquement le verbe «commettre» comme synonyme de «réaliser», «faire». Par exemple, un artiste dira qu’il a «commis un album», pour exprimer une forme d’audace dans son geste, ou, peut-être, le déplaisir qu’il inspirera à plusieurs.

Perles de la semaine

Infoman fait toujours une revue des perles journalistiques de l’année. En voici quelques-unes de 2018.

Ottawa invistit dans les trains.
Le Mousse Café de Baie-Saint-Paul a reçu une amande salée.
Les préposées aux bébéficiaires épuisées
Élections 2018 : ce matin, nous recevons Claude Legault, chef de la CAQ.
Pluie : destruction de l’Ontario jusque dans les Maritimes 
[dépression].
«Pas partinent», selon Philippe Couillard
«Les grandes théories du cosmos, du Bing Bang aux trous noirs…»
«Difficile à accepter pour le premier ministre Couillon…»
«Cinquante-quinze pompiers ont été immobilisés
[mobilisés].»
«On suit les trumps de M. Tweet…»
«Le suspect s’exprimerait dans une langue de Shakespeare, soit dans un très, très bon français.»
«On ne fait pas d’œufs sans casser d’omelette, c’est bien connu.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.