La petite Frédérike avait 4 ans et demi au moment de perdre la vie dans un tragique accident de la route, le 16 mars 2000. Vingt ans plus tard, sa mère, Nika Isabelle, accepte de revenir sur ce drame qui a bouleversé sa vie.

Sa journée Fred

CHRONIQUE / Congé forcé ou non, Nika Isabelle ne serait pas allée travailler en ce lundi 16 mars. Une seule fois, il y a quelques années déjà, l’enseignante a fait fi de cette date et s’est présentée devant ses élèves. Mauvaise idée. Les heures et les minutes n’en finissaient plus de finir. Son corps était dans la classe, mais sa tête était complètement ailleurs et son cœur, en larmes. Depuis, la question ne se pose plus. Elle prend congé. C’est sa journée avec et pour «Fred».

Il y a 20 ans, son monde s’écroulait.

Sa fille Frédérike, 4 ans et demi, et sept autres enfants âgés de 2 à 5 ans, ont perdu la vie dans un accident de la route, à Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet. Ils étaient à une courte distance de l’autobus qui devait les amener à la cabane à sucre.

L’éducatrice du service de garde en milieu familial était au volant de la fourgonnette qui a dérapé sur la chaussée glissante avant d’être percutée par un autre véhicule. Son propre enfant a trouvé la mort dans ce qui est devenu la tragédie des anges.

Au départ, Frédérike ne devait pas être présente à cette sortie puisque le jeudi, elle se rendait habituellement à sa future école primaire pour participer aux ateliers Passe-Partout. Sachant que sa fille voulait se sucrer le bec avec ses copains, Nika avait contacté l’école afin que la petite puisse s’y rendre une autre journée.

En ce matin ensoleillé, elle est allée la reconduire à la garderie où l’ambiance était à la fête. «Les enfants étaient super excités.»

Mère et fille ont échangé un bisou-câlin. Fred est montée à bord de la fourgonnette. Nika lui a envoyé la main et est repartie.

À l’époque, Nika était conseillère pédagogique dans un centre de la petite enfance, à Bécancour. Le matin du 16 mars 2000, elle était en réunion à Trois-Rivières où, à sa plus grande surprise, des collègues sont venues la rejoindre pour lui demander de les accompagner dans un bureau, à l’écart.

«Ben voyons les filles, qu’est-ce que vous faites ici? Ce n’est pas ma fête!», leur a-t-elle lancé avec amusement.

«Frédérike a eu un accident…»

Nika ne s’explique pas encore pourquoi, mais elle s’est mise à courir dans tous les sens avant de se précipiter à l’hôpital de Trois-Rivières où Frédérike, toujours vivante, venait d’être transportée. La bambine est demeurée plusieurs heures sur la table d’opération où l’impossible a été fait pour la sauver. Son décès a été confirmé au milieu de l’après-midi à ses parents qui, jusqu’au dernier instant, ont gardé espoir.

Nika a identifié son enfant qu’elle n’a pas pu étreindre en raison de la fragilité de son petit corps après l’accident et l’intervention chirurgicale.

Peu de temps après le drame, la maman endeuillée a tenu à rencontrer les ambulanciers qui sont intervenus, les premiers, auprès de Frédérike. «Je les ai pris dans mes bras et je les ai remerciés.»

Nika Isabelle m’a donné rendez-vous dans un café où je m’étonne moi-même de lui raconter comment j’ai appris, il y a 20 ans, qu’un drame terrible venait de se produire sur la route d’une municipalité maintenant fusionnée à la ville de Nicolet.

J’étais en voiture, écoutant distraitement la radio jusqu’à ce que les mots «tragédie» et «enfants» soient sur toutes les lèvres. J’ai aussitôt pensé à mon fils de 4 ans que j’avais laissé quelques heures plus tôt à la garderie, en lui envoyant la main aussi. Soudainement en manque d’un bisou-câlin, je suis allée le chercher.

Ce soir-là, l’histoire avant le dodo s’est étirée. Je sais que beaucoup de parents ont également ressenti le besoin de bercer longuement leur enfant endormi paisiblement.

Je ne suis pas la première à me permettre cette confidence avec celle à qui certains ont également répété: «Je n’aurais jamais été capable de passer à travers ça…»

Elle aussi l’a pensé, au point de jongler avec des idées suicidaires peu avant les funérailles de Frédérike qui repose en paix à Magog, ville d’origine de Nika. Elle ne vivait pas seulement le deuil de son enfant, mais celui de toute une existence. «Mon monde était détruit.»

C’est ce que la femme croyait jusqu’à ce qu’elle se dise: «Je vais me battre. La vie a choisi de reprendre Frédérike. Pas moi.»

Nika s’est séparée du père de sa fille quelques mois après le décès de celle-ci. Elle a rencontré un nouveau conjoint et est devenue enceinte de Béatrice, une grossesse salvatrice.

«Ça m’a remis les deux pieds sur terre. La vie était plus forte que tout.»

Après Béatrice, qui a aujourd’hui 18 ans, il y a eu Joram, 14 ans. Ni l’un ni l’autre n’ont connu cette éternelle petite grande sœur, mais elle fait partie de la famille. Toutes les occasions sont bonnes pour évoquer son prénom et raconter une anecdote qui fait sourire les deux autres membres de la fratrie.

«Je leur ai souvent dit qu’ils ont la preuve qu’une mère va toujours aimer ses enfants parce que Fred est morte et je l’aime encore.»

Frédérike aurait eu 25 ans le 29 juin prochain. On peut imaginer un million de choses pour une jeune femme de cet âge. Elle poursuivrait peut-être des études ou sa vie professionnelle serait peut-être bien entamée. Elle aurait peut-être des projets de voyage. Elle serait peut-être en amour. Elle viendrait peut-être de s’installer dans son premier chez-soi. Elle rêverait peut-être de fonder une famille…

Derrière tous ces peut-être revient forcément la question… Que serait-elle devenue?

Nika se l’est déjà demandé. Moins aujourd’hui. La femme dirige plutôt son regard sur ses deux autres enfants. Plus ils vieillissent et s’accomplissent, plus leur mère s’épanouit.

«Béatrice et Joram m’amènent ailleurs. Avec eux, je ne peux pas rester dans mon malheur.»

La douleur s’adoucit même si elle ne disparaîtra jamais complètement.

«Avec le temps, c’est moins pire... On ne veut pas l’entendre au début, mais c’est vrai.»

Les images de l’accident et des funérailles s’estompent. Les beaux souvenirs reprennent leurs droits. Nika se revoit avec sa coquine aux jolies taches de rousseur.

«Frédérike était ma copilote lorsque je prenais la route de Magog. Nous étions très proches. On faisait des parachutes avec les draps du lit. On dansait, on chantait…»

Au moment de notre rencontre, Nika ne savait pas encore ce qu’elle allait faire en ce lundi 16 mars 2020. Elle laissera son cœur décider le matin même. Des années, la mère monoparentale ressent le besoin d’être entourée de ses proches, d’autres, elle privilégie la solitude même si elle n’est jamais complètement seule.

«C’est ma journée Fred.»

Une journée où elle en profite parfois pour regarder les albums de photos et les vidéos où la petite est en vedette. Sa mère sourit, pleure et sourit de nouveau.

Car malgré sa profonde tristesse, Nika Isabelle souhaite laisser un message d’espoir aux parents confrontés à la perte d’un enfant, une épreuve à laquelle on ne peut pas être préparé, mais qui, peu à peu, se traverse.

«On peut s’en sortir… Il faut aller chercher de l’aide, mais oui, on est capable… La vie continue et elle est belle.»