Alphonse Cloutier a amorcé la restauration d’une toile tirée de la décoration de l’église Saint-Jean-Baptiste il y a 15 ans, un travail bénévole qui lui permet de donner à sa façon à sa communauté.

Réparer des fissures et des déchirures

CHRONIQUE / Je suis restée debout au bar un long moment. En soi, ce n’est pas une position qui m’est si inhabituelle, mais là, je jasais art visuel avec un inconnu et deux membres du personnel, la discussion n’était pas enflammée, personne n’avait d’avis trop tranché, mais il y avait ce questionnement dans l’air sur l’exposition qui allait être lancée dans moins d’une heure.

Je ne vous ferai pas languir pendant trois paragraphes, j’aimais bien ce que je voyais sur les murs de briques du Tapageur. C’était inégal, certes, mes copains du moment s’interrogeaient sur les sujets, sur le traitement de certains d’entre eux aussi, un peu également sur le fil conducteur entre ces portraits de diverses époques.

Quatre toiles ont retenu mon attention, et je ne vous le cache pas non plus, j’en ai acheté une. Alphonse Cloutier m’a appelée quelques jours après le lancement pour me confirmer la vente, on a jasé un peu au téléphone, j’ai fini par lui soutirer un rendez-vous. La curiosité, que voulez-vous.

On s’est retrouvé chez Sercovie. Depuis 2002, année où la vie familiale et professionnelle l’a largué, Alphonse fait du bénévolat chez Sercovie. Il y restaure une immense toile de décor de l’église Saint-Jean-Baptiste datant de 1909, on y voit d’ailleurs le lieu de culte de la rue du Conseil en arrière-plan, avec à côté le pignon de la première église, tout ça avec la Saint-François devant et le rocher du Pin-Solitaire bien en évidence.

Alphonse, donc, restaure cette toile petit à petit depuis quinze ans. Très assidu au départ, il a ensuite un peu ralenti la cadence.

« C’est un travail très minutieux, il faut connaître ça », raconte-t-il en tournant les pages d’un album photo où il a colligé la progression de ses travaux.

Il explique comment il s’y est pris pour colmater les trous et réparer les fissures et déchirures dans la toile, précise certaines techniques de collage et les étapes nécessaires pour redonner ses couleurs et sa fraîcheur d’antan à cette œuvre de la Great Eastern Scene Painting imaginée par les Studios McAndrews de New York.

Il me raconte ça en souriant, et je réalise que c’est sa façon aussi de colmater les trous et réparer les fissures et déchirures de sa propre vie. Une vie qui lui a échappé, comme elle échappe souvent à plusieurs d’entre nous, parfois de façon temporaire, dans certains cas, c’est quasi sans retour, on ne comprend pas toujours pourquoi.

Depuis une quinzaine d’années qu’il a refait surface en région après des décennies à Montréal, Alphonse a besoin que ses proches veillent sur lui autant qu’il veille sur cette grande toile.

Né en plein milieu des années 50 à Windsor, Alphonse Cloutier a étudié les sciences pures puis les arts plastiques au Cégep de Sherbrooke avant d’aller faire un baccalauréat en design graphique à l’UQAM.

C’était au début des années 80. Alphonse s’est installé là-bas, il a fait carrière dans de grosses boîtes du monde de l’imprimerie comme estimateur, il a été formateur aussi.

Tout ça se passait de jour. Le soir, Alphonse allait se coucher, puis sa blonde et ses enfants endormis, lui se relevait en pleine nuit. Pour dessiner et peindre. Ça réveillait tout le monde.

« J’ai adoré travailler dans le monde de l’imprimerie, c’était valorisant, très varié. Mais le dessin, la peinture, ç’a toujours été ma passion. »

Alphonse a préparé un curriculum vitae pour son expo au Tapageur. Dans son c.v., il rappelle qu’il a été de la douzaine de peintres au Symposium de Baie-St-Paul en 1985, qu’il y a collaboré avec la peintre montréalaise Manon Otis sur une toile géante inspirée de l’osmose.

Il explique aussi qu’il a exercé les métiers de restaurateur de tableaux et de photographies anciennes dans les institutions muséales.

Il note finalement qu’il a réellement pris contact avec la peinture en 1981, qu’il privilégie les techniques de glacis, l’intégration de feuilles d’or, les effets clair-obscur. Il raconte aussi qu’il apprend par l’étude de grands maîtres comme Ingres, Degas, Klimt, ce qu’on avait deviné, accoudés au bar, en observant la quinzaine de toiles exposées au Tapageur sous le titre Mythologie grecque, légendes, us et coutumes.

Sur les murs du bistro, les clins d’œil aux grands maîtres, au poète Baudelaire qu’il vénère et à la mythologie dans laquelle il m’entraîne longuement dans la cafétéria de Sercovie sont évidents. Ce qui l’est moins, c’est le quotidien de l’homme derrière ces dessins qu’il multiplie dans ses carnets, attablé tantôt dans un resto, souvent dans un bar, tout aussi souvent aussi dans les organismes où il aime donner de ton temps et de son savoir.

« J’aime observer les gens, surtout les inconnus, et les dessiner dans mon calepin. Souvent, les gens me voient faire, parfois ils achètent le dessin, dit-il. J’en ai vendu des centaines de dessins, des petits et des grands, et j’en fais toujours autant, je n’arrête jamais. Ensuite, je les peins parfois, ou je les utilise dans des techniques mixtes. J’en fais des séries. »

Et parfois, Alphonse les expose. Et il s’expose un peu, lui aussi.

Mythologie grecque, légendes, us et coutumes
Alphonse Cloutier, peintre
Au Tapageur jusqu’au 24 février