Malgré l’AVC dont elle a été victime, l’artiste Diane Legrow n’a jamais renoncé à sa passion pour l’aquarelle.

Renaître à coups de pinceau

«Le courage, ce n’est pas quelque chose qui arrive du jour au lendemain.»

Elle s’appelle Diane Legrow. Le foulard rouge soigneusement placé autour du cou lui donne un look bohème chic. La dame de 77 ans arbore fièrement aussi l’indémodable béret noir sous lequel ses cheveux blancs sont minutieusement placés. C’est une artiste.

Son amie Violette avait pris la liberté de me la présenter dans un courriel.

«Je l’admire pour sa combativité et son goût de vivre malgré des problèmes de santé et un parcours de vie assez difficile», a-t-elle écrit en laissant entendre que c’est à coups de pinceau que cette alliée de longue date s’est remise d’un accident vasculaire cérébral avant de traverser l’épreuve du cancer du sein et d’affronter, plus récemment, les douleurs d’une hernie discale.

Diane Legrow est arrivée en avance. Ses deux mains qui serrent la mienne ont déjà eu le temps de se réchauffer. Ses œuvres à l’aquarelle sont exposées sur le mur du café où nous avons rendez-vous, mais c’est de son portrait dont il s’agit ici.

La femme de Trois-Rivières avait 39 ans, un époux et trois adolescents au moment d’amorcer des études universitaires en arts plastiques. Elle aurait pu choisir de s’inscrire à un ou deux cours, question de parfaire sa culture personnelle et son talent naturel. Elle a préféré viser le baccalauréat, avec ses travaux et examens de fin session. C’était au tournant des années 80, à une époque où la conciliation études-famille n’était pas encore un concept, davantage une mission de l’ordre de l’impossible.

Diane Legrow n’oubliera jamais sa première journée à l’université, elle qui venait de terminer ses études secondaires tout en s’occupant de sa progéniture.

«J’étais si heureuse! Je pouvais m’exprimer dans toutes les formes d’art. Tout ce que j’aimais était là. C’était le bonheur. J’étais au ciel!»

C’est au retour à la maison que sa réalité d’épouse et de mère l’a rattrapée. Mari et enfants étaient assis dans le salon, devant la télé. Elle était en retard. Ils l’attendaient, l’air grave. C’était bien beau ses cours à l’université, mais le souper n’était pas prêt, pas même une seule patate d’épluchée.

Diane Legrow rit doucement en se remémorant la scène qui aurait pu la dissuader de poursuivre ses ambitions.

«Je me suis sentie tellement coupable, mais ça a été la seule fois.»

La seule fois, oui, mais cinq ans plus tard, en 1984, cette nouvelle bachelière a obtenu son diplôme au prix d’une dépression majeure. Les études, les responsabilités familiales et les difficultés de son couple avaient fini par l’épuiser.

«Ça a été très demandant...», admet celle qui n’a pas eu la force d’assister à la collation des grades, de revêtir la toge marquant solennellement cette étape. Diane Legrow en a eu le cœur brisé, mais se réjouit d’avoir connu une carrière d’aquarelliste qui se poursuit.

L’AVC est survenu le 9 mai 2015. En se levant du lit, Diane Legrow s’est aussitôt effondrée sur le plancher. «Le Bon Dieu est bon, j’ai été capable de me traîner jusqu’au téléphone et de faire le 911. Je me suis sauvée moi-même.»

Paralysée du côté gauche, la femme de Trois-Rivières s’est investie dans son rétablissement avec la même discipline et le même degré de motivation que le jour où elle a franchi les portes de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Durant ce long processus où il lui a fallu réapprendre à marcher et à parler, Diane Legrow a dû faire le deuil de sa maison, un endroit qu’elle a quitté à regret. «J’étais habituée d’être chez moi, à regarder les oiseaux par la fenêtre. Une maison, c’est toute notre vie.»

Diane Legrow avait passé son existence à peindre la nature autour d’elle, mais voilà que ses mains ne répondaient plus comme avant à son cerveau.

L’équipe de réadaptation savait que cette patiente était une artiste. Lui permettre de renouer avec ce qui la faisait vibrer était la meilleure façon de l’aider à retrouver ses habiletés d’avant.

«Faites-moi un portrait», lui a demandé une intervenante dans les semaines suivant l’accident vasculaire cérébral. Nerveuse, la dame a pris un crayon, mais n’y est pas parvenue. «J’étais malheureuse. J’aurais tant voulu lui montrer que j’étais capable», raconte celle qui, déménagée en résidence, s’est remise à ses pinceaux de plus belle, sans vraiment le dire à personne ou sauf, bien sûr, à Violette.

Comme la mère de famille l’avait fait au moment de s’initier aux beaux-arts, Diane Legrow s’est armée de volonté et d’audace pour laisser s’exprimer son talent. Elle ne l’avait pas perdu, même que la thérapeute a eu droit à son portrait.

«J’y suis allée de mémoire. Ce n’est pas ressemblant, mais c’est très beau!»

Diane Legrow n’a pas cessé de peindre depuis. Malgré l’AVC, le cancer et son dos qui n’a plus la force d’antan... Elle n’est jamais à court d’inspiration.

La femme dit vrai. Le courage, ça ne sort pas de nulle part. Ça se travaille, ça se fignole et, parfois, il faut reprendre du début, comme une aquarelle.

Ses œuvres sont exposées jusqu’à la fin février au café du cinéma Le Tapis rouge, à Trois-Rivières. Ce sont des arbres, des fleurs, des paysages et des visages qui continuent de nourrir l’âme de l’artiste au béret subtilement incliné sur le côté.