Nasr Eddin Alhamoud, Amira Khaled Alkhabour, Shant Alibar et Vincent Vachon, réunis autour d’un plat traditionnel.

Réfugiés autour d’une poutine

«Tous les humains sont de ma race.» — Gilles Vigneault

J’arbore mon plus large sourire lorsque je rencontre le couple composé de Nasr Eddin Alhamoud et Amira Khaled Alkhabour. Il a 42 ans, elle en a 35. Notre interprète bénévole est un jeune homme de 17 ans, Shant Alibar. Le destin fait parfois de singuliers détours; ces trois-là ne s’étaient jamais rencontrés avant, mais ils étaient voisins dans la ville d’Alep. Habitant deux quartiers limitrophes, à peine cinq minutes les séparaient. À 8713 kilomètres de leur Syrie natale, ils se rencontrent autour d’une poutine au centre-ville de Sherbrooke. Le monde est petit, mais le hasard est grand.

Shant est arrivé au Québec quelques mois avant Nasr Eddin et Amira. En francisation, chaque mois fait une différence. Vincent Vachon, le prof qui a organisé la rencontre et qui se fait un plaisir de retrouver ses anciens étudiants me le confirme : « Tous les jours, ils apprennent un peu plus les codes de la langue et se familiarisent avec notre culture. Six heures d’immersion française au quotidien en plus des sorties culturelles, des cours de musique, des interactions avec les services d’accueil, les voisins, les commerçants, c’est beaucoup! »

Beaucoup et exigeant, pas facile de passer de l’arabe au français. En plus de faire basculer l’écriture de la gauche vers la droite, les grammaires n’ont rien en commun. Amira me confie qu’ils pratiquent le français à la maison en écoutant Caillou avec les enfants. Tous les moyens sont bons!

Leurs héritiers apprennent plus rapidement la nouvelle langue, même si c’est encore difficile pour eux de s’adapter et de se faire de nouveaux amis. Heureusement, ils ont la fratrie : huit frères et sœurs, de 6 à 16 ans. Dans quatre écoles différentes! J’avoue que je suis impressionné; j’ai seulement deux enfants qui fréquentent le même CPE et c’est déjà un bordel organisationnel. Devoir repartir à zéro, avec huit enfants, dans un pays étranger, c’est quelque chose.  

La famille a passé trois ans au Liban après avoir quitté le bourbier syrien, cette interminable guerre où la vie des civils est menacée tant par le régime en place que par les rebelles que par les djihadistes que par les frappes russes, turques ou américaines. Survivre en attendant. Espérer un refuge, un endroit où ils pourraient cesser de tout perdre et commencer à reconstruire. À seulement deux jours d’avis, ils ont appris qu’ils seraient accueillis au Québec.

Jamais entendu parler du Québec avant. Shant connaissait Céline Dion, notre célèbre ambassadrice, c’est déjà ça! Pour la famille de Nasr Eddin et Amira, c’était Terra incognita. Au-delà du choc culturel, le choc thermique a frappé Nasr Eddin, qui découvrait la neige et nos grands froids. Amira aime la neige, elle! Rieuse, elle s’amuse à contredire son mari; tout au long de l’entrevue, les amoureux se taquinent.

Les Québécois sont accueillants et respectueux, ils me le répéteront plusieurs fois. Nasr Eddin déborde de gratitude. Je l’ai rencontré quelques semaines plus tôt, lors du Gala des Bravos, une cérémonie qui célèbre l’excellence scolaire. J’animais cet événement où il a reçu un prix pour ses efforts en classe, sa curiosité et son désir d’apprendre le français. Inspirant, je voulais rencontrer ce réfugié et le remercier.

« Merci, choukrane, merci! » C’est plutôt lui qui exprime sa gratitude en insistant pour que je remercie tout le monde dans cette chronique : « du concierge de l’école St-Michel jusqu’à Justin Trudeau en passant par le Service d’aide aux Néo-Canadiens et mes professeurs, surtout Monsieur Vincent Vachon et Madame Sara Labonté. Écris-le, s’il te plait! » Voilà, c’est fait! Nous pourrions discuter de mon point de vue sur les véritables mérites de Justin, mais ce n’est pas le moment.

Les assassinats de la mosquée de Québec ne les inquiètent pas; « C’est un seul homme qui a fait le mal, les Québécois ne sont pas comme ça ». C’est vrai, merci de me le rappeler. « Personne ne m’a manqué de respect parce que je porte le voile » ajoute Amira, qui désire travailler auprès des immigrants après ses études. Elle aime le Québec et son sourire est contagieux.

Shant est d’accord avec eux, le Québec est une bonne terre d’accueil. Il s’y adapte et poursuit ses études tout en travaillant chez Scores. « Là aussi, on a du bon poutine. Mes préférés c’est normal ou poitrine de poulet. » Intégration réussie.

On se laisse sur des éclats de rire et des embrassades. Je reprends la route, rassuré de savoir que le Québec s’enrichit de ces réfugiés : des survivants qui veulent contribuer à l’avenir de ma nation, de notre nation, et en français!