Changer le monde, c’est une mission quotidienne qui se passe davantage sur le terrain que bien assis autour d’une table. Mais en jaser un peu, échanger des idées, réagir à celles des autres, même quand on ne les connaît pas vraiment, ce n’est pas du tout déplaisant. On a donc refait un bout du monde autour d’une bière avec Karine Vallières, Marysole Gagnière, Mélanie Mercier, Camille Côté, Christian Bibeau et Daniel Quirion.

Refaire le monde. Rien que ça.

CHRONIQUE / Refaire le monde. Rien que ça.

Ce genre de passe-temps tranquille qu’on patente sur le bord du feu en sirotant une bière et en tricotant d’avance ses pantoufles pour l’hiver suivant.

À moins que ça se passe en atelier, un marteau dans une main, une égoïne dans l’autre, un paquet de clous entre les dents? Ou en mordant tout ce qui bouge, en creusant des puits, en puisant chez les puissants pour redonner aux moins nantis, en se positionnant anti-tout ou pro-trop-d’affaires?

J’aurai beau prétendre dans ma toute petite échelle (un mini escabeau, en vérité) à redorer un tantinet et à ma façon le beau de mon petit monde, c’est le genre de truc qui se fait saprément mieux en gang, on s’entend là-dessus.

« Ah ben j’vais en jaser en gang », que je me suis dit avant de lancer un appel à tous qui s’est traduit en deux heures de jasette autour d’une bière avec des gens qui ne se connaissent pas tous nécessairement, qui n’auront pas vraiment mangé autour de la même dinde pendant les Fêtes et qui se tiendront peut-être tête au cours de la prochaine année dans un contexte ou un autre.

Mais là, pour l’instant, ils acceptent de parler du monde, celui tout proche, qu’on espère tous meilleur, mais qui, en partant, n’est peut-être pas si pire à bien des niveaux…

Mais d’abord un tour de table qui commencera par l’hôtesse, la députée Karine Vallières qui traîne à l’Assemblée nationale une réputation de « bad ass » avec autant d’enthousiasme qu’elle se promène de souper spaghetti en pelletés de terre dans son comté de Richmond.

Hasard heureux, elle accueille pour la journée une jeune stagiaire de 16 ans, Camille Côté, une belle grande gueule avec des idées qui s’est déjà présentée en commission publique afin de plaider le bien-être des animaux. La fougue de la jeunesse, c’est toujours de l’air frais, elle sera de la discussion.

Aux communications du Carrefour de solidarité internationale pendant près d’une décennie, désormais chez Croquarium, un organisme en éducation alimentaire chez les enfants, Mélanie Mercier n’aime pas tant régler les problèmes que les éviter, c’est de base.

Plusieurs artistes ont levé la main pour l’occasion, c’est la danseuse et chorégraphe Marysole Gagnière qui fait ses premiers pas autour d’une table ronde (rectangulaire, pour être honnête) avec son calepin à la main, ses idées bien en tête et son bagage d’enseignante dans le ventre.

Non, y a pas que des filles. Mais les gars sont polis, comme toujours. D’ailleurs Christian Bibeau est un gentleman sans fin, il laisse longuement la parole aux gens, écoute en souriant, puis voilà, bang, il pose la question qui tue et met le doigt sur le bobo caché sous le plaster, c’est un peu son rôle dans la vie comme directeur de la Corporation de développement communautaire de Sherbrooke, comme citoyen et ancien candidat de Québec solidaire aussi.

Daniel Quirion est moins silencieux, mais il questionne tout, cherche des réponses, de l’ancrage dans le réel. L’architecte sherbrookois fait partie de ces gens qui travaillent à fond de train tout en cherchant à atteindre et conserver l’équilibre avec la vie amoureuse, familiale, spirituelle, communautaire et sociale. Beau défi.
Voilà, on est partis…

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Oui, on aurait pu parler politique, environnement, guerre, menace nucléaire, économie, sport et chars, finalement non, pas pantoute, parce que changer le monde, ça commence nécessairement par ce qui est près de soi, changer le monde, ça se fait quand tu as mis la lumière sur ce que tu es comme individu et comme société.

Fait qu’on s’est dit, tiens, on va y aller avec des choses de base, communes à tous, genre la culture, le tissu social, la famille et le travail, qui sont carrément la fondation du quotidien, du personnel et de l’universel, de ce qui nous ramène à nous et aux autres en même temps, pis en plus, tout est dans tout.

Ça fait partie de notre culture (premier sujet du jour), mais encore faut-il définir (ou pas) la culture, nous rappellera Christian Bibeau du fond de sa grande sagesse après qu’on se soit désolé autour de la table de l’omniprésence du divertissement, de l’abandon du patrimoine bâti et religieux et de la trop petite place accordée à la création, qu’on ait souligné aussi le rôle crucial de l’école, la transmission parentale essentielle et la nécessité de savoir s’alimenter à la nouveauté comme aux fondements bien établis.

« Je veux juste dire que je ne sais pas de quoi on parle », lance Christian avant d’enchaîner dans un même souffle. « On parle de culture, c’est quoi la culture? De quoi on parle? »

Il appelle alors à davantage de flou artistique, car c’est la multiplication des règles et balises qui pour Christian Bibeau se pose en obstacles au rayonnement de l’art, tout comme la capitalisation de son expression, la logique marchande qui fait qu’on ne se demande pas ce qu’on crée, qui le crée et ce que ça dit de ce que nous sommes, mais concrètement et tristement « combien ça coûte? »

Marysole Gagnière, contrainte en début d’année de créer à mini échelle le spectacle La mécanique du mur en réaction aux attentats de Québec et aux projets de mur de Trump, est la première à abonder dans ce même sens.

« On devrait chercher à générer plus de créateurs que de regardeux », fait-elle valoir, en proposant aussi que « l’école et les lieux de transmission pourraient faire davantage de place aux créations, à la nouveauté, sans nécessairement avoir à mettre de côté les classiques et incontournables. »

Une idée qui fait nécessairement plaisir à Camille, qui constate l’évolution des jeunes de son école au fur et à mesure qu’ils absorbent un peu de nourriture culturelle en classe « en prenant soin quand même d’être assez prudents pour ne pas se retrouver avec une étiquette de bobo sur le dos », note-t-elle, comme si la culture n’était pas l’affaire de tous, pis une belle affaire à part de ça, qui doit constamment bouger.

On s’entend en effet là-dessus, la nécessité, non, pas la nécessité, le besoin vital de faire éclater la boîte, les règles et les corsets pour que notre mémoire collective se bonifie et accepte sa mouvance. Autrement dit, que la culture reste en vie, que Safia se greffe à Félix, que Soleymanlou côtoie Tremblay, que Robichaud tourne à la suite de Émond, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps.

Parce qu’elle revient souvent cette peur de « perdre notre culture » qui rebondit dans les réseaux asociaux comme une mouche dans l’habitacle de la voiture en pleine canicule. Et si on se donnait une chance? Pas besoin de tuer la mouche, pas nécessaire de l’effoirer dans le pare-brise, on peut juste la pousser par la fenêtre grande ouverte et reprendre notre erre d’aller.

La culture est partout, dans l’art, l’entrepreunariat, l’environnement, l’éducation, l’entraide. C’est sans fin. C’est la base.

La culture ne se perd pas, elle ne se vole pas.

Mais elle se nourrit, au quotidien, dans toutes les sphères et à tous les niveaux. Elle se nourrit principalement de curiosité et de création, nous en sommes le liant.

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Le liant. Les gens.

Le tissu social. La famille. Le travail.

Tout le reste suit comme ça, ensemble. Pas en bloc, mais presque. Ça s’imbrique, ça s’entrechoque, ça s’entrelace.

Parce que le spectre de la performance.

Parce que le spinning avant la réunion du matin, la date de tombée, le dîner d’affaires, le client qui tire, le boss qui pousse, les demi-marathons sur instagram, le soccer du samedi, les réunions de parents, le 5 à 7 des futurs-anciens-de-quelque-chose, le yoga et la méditation pour essayer de gérer tout ça.

Forcément, y a ce petit essoufflement, je modère peut-être un peu trop le propos, disons plutôt ce vertige, cette nette sensation d’étourdissement qui vient avec de légers maux de cœur.

Tellement que même à l’école, là où on apprend à vivre en société, à réfléchir, à penser et à gérer, il est énorme le nombre de jeunes à prendre le large vers le bureau de la psy lorsque se pointe un examen pour lequel on est mal préparés, remarque Camille avec dépit. « Tout le monde est obsédé par l’idée de performer. »

Dans sa vraie vie comme au boulot (il n’y a pas vraiment de frontière entre les deux, admet-elle) Mélanie Mercier tente d’ailleurs de convaincre les gens de revenir à des trucs de base, genre déjeuner ensemble, assis, idem pour le souper, avec de la vraie bouffe qu’on prendra le temps de cuisiner ensemble, voire de faire pousser dans la cour arrière, comme dans le bon vieux temps.

Dans le bon vieux temps, les gens passaient chez les grands-parents de Karine Vallières et en repartaient les mains pleines. Aujourd’hui, regrette-t-elle, les communautés sont éclatées et l’individualisme est à l’ordre de tous les jours.

« L’entraide passe par les organisations plutôt que de passer naturellement par les individus comme c’était le cas avant. On n’a pas la même conscience. Et on se dédouane en faisant des dons à des organisations, comme ça, ça ne nous regarde plus, on a fait notre part », remarque-t-elle.

Mais il existe dans un paquet de coins une reconstruction réelle du tissu social qui prend souvent racine dans la difficulté, le revers, la perte ou le manque de moyens. La difficulté rapproche, amène les gens à renouer avec la créativité et la solidarité, s’entendent Daniel et Christian.

Comme elle le fait pour la famille, fait remarquer Marysole, dont le fils a traversé une leucémie. « Ça s’ajoute au reste et il faut que tu y arrives. On se serre les coudes. »

Parce que la famille, aussi nucléaire que possible, aussi élargie par les plus chers de nos amis, demeure encore au centre du liant et du tissu doux. Si les rapports amoureux ont changé, qu’on tergiverse souvent entre la nécessité de sauver son couple à tout prix et l’évidence qu’on en a finalement fait le tour, un fait demeure, on a tous besoin d’un autre, et peu importe comment l’amour se redéfinit, on ne peut se passer de la famille élargie.

Aussi souhaite-t-on autour de la table et dans plus d’une chaumière du Québec rééquilibrer un peu la donne entre le travail et la famille. À cette génération réunie ici qui aura eu à performer en double et en triple pour se tailler une place, et qui se définit fortement par le travail, succède maintenant une génération de jeunes nettement plus indépendants dont on s’arrache les services et le savoir.

Forceront-ils enfin un certain retour du balancier, un ralentissement de la course effrénée dont on jasait plus tôt?

Ce n’est certes pas le seul espoir que l’on place en ces plus jeunes générations et leur indépendance. Ils sont en train de recréer une façon de créer, d’exister, de changer les choses, de s’engager.

On rêve de changer le monde, c’est peut-être eux qui le feront.

Mais bon, on aura quand même fait un bout de chemin, comme ceux qui sont passés avant nous...