Depuis plus de deux ans, trois des quatre enfants de Madame D. sont tenus dans l’ignorance. Leur frère ne leur transmet aucune information, il prend les décisions tout seul, comme d’interdire à sa mère de sortir à l’extérieur de la résidence.

Qui sera votre tête?

CHRONIQUE / Il y a quelques années, Madame D. a convoqué deux de ses quatre enfants, Marie* et son frère, pour leur demander de s’occuper de ses affaires à sa place le jour où elle ne pourrait plus le faire.

De gérer à deux le mandat de protection.

«Mon frère, tout de suite, a dit qu’il allait s’en occuper tout seul, que ce serait moins compliqué comme ça. Mon autre frère a signé. Moi, je suis allée voir une notaire pour savoir ce que ça impliquait. Il est à Québec, moi je suis à l’extérieur. Ma mère était d’accord... j’ai fini par signer.»

C’est son propre fils, après tout.

La dame a reçu un diagnostic d’Alzheimer, le mandat a dû être activé. Le frère est devenu mandataire unique pour les biens de sa mère et pour sa personne. «Six mois après, j’ai demandé si notre mère avait assez d’argent. Il m’a répondu : “je te dirai ça en temps et lieu”. Je savais qu’on était dans le trouble.»

Big time.

Depuis plus de deux ans, les trois autres enfants de Madame D. sont tenus dans l’ignorance. Leur frère ne leur transmet aucune information, il prend les décisions tout seul, comme d’interdire à sa mère de sortir à l’extérieur de la résidence. «Elle aime tellement ça aller voir les canards... elle ne peut plus.»

Le frère interdit à ses sœurs et à son frère d’avoir accès au dossier médical de leur mère, il change de médecin sans les prévenir. «Sa femme et sa fille ont le droit d’avoir de l’information, mais pas nous. Une fois, elle était hospitalisée, c’était écrit qu’ils n’avaient pas le droit de nous parler.»

Marie a toujours tenu un registre des médicaments que prenait sa mère et de ses ennuis de santé. «Je ne sais plus rien maintenant.»

Marie vient à Québec tous les mois depuis plus de deux ans pour passer du temps avec sa mère. «Un jour, j’ai voulu la sortir, mais on m’a dit qu’elle n’avait pas le droit. On m’a dit que mon frère lui interdisait de sortir et que le médecin était d’accord avec ça. J’ai réussi à parler au médecin, il m’a dit : “vous savez, ça ne sert à rien de donner de beaux moments à votre mère, elle ne s’en souvient pas”...»

Marie n’en revient pas encore.

Qu’à cela ne tienne, Marie a tout de même essayé de faire sortir sa mère. «Je voulais aller avec elle dans la balançoire, elle est juste de l’autre bord de la porte, on la voit de l’intérieur... Ça a fait tout un chiard, c’est monté jusqu’au directeur! Il me fallait avoir la permission de mon frère!»

Marie ne lâche pas. Elle a pu, à de trop rares occasions, obtenir la bénédiction du mandataire. «Ma mère est difficile, je sais, mais il ne faut pas lâcher. Elle aime les sorties, elle aime aller au resto, elle raffole des huîtres. C’est comme une enfant. C’est plus d’ouvrage, mais je le fais.»

Son frère n’aime pas ça. «Il dit que je la stimule trop.»

Marie, sa sœur et son autre frère sont impuissants devant cette situation. «Il faudrait qu’il lâche le mandat, c’est ça qu’on souhaiterait. On ne sait pas pourquoi il agit de cette façon-là, on ne comprend pas.» Faire invalider un mandat est presque mission impossible, il faut poursuivre en cour, démontrer que le mandataire ne sert pas les intérêts de la personne.

Je serais curieuse de savoir combien de mandats sont retirés.

Une fois, Marie a embauché un notaire pour savoir comment avoir la permission d’inviter sa mère chez elle pour les Fêtes. «Il m’a conseillé d’obtenir une lettre du médecin, j’ai réussi à l’obtenir.» 

Elle a fini par avoir la permission. «On a passé une semaine ensemble, elle a vu mon fils, mon neveu. C’était bien.»

Si Marie avait une machine à remonter le temps, elle retournerait chez le notaire. Elle refuserait de signer. «Mea culpa. C’est ma faute. C’était de bonne foi, mais c’est ma faute. J’y pense tous les jours, il n’y a pas de mot pour décrire comment je me sens. Je vais emmener ça dans ma tombe.»

Un truc pour éviter ça, nommez deux mandataires, un pour vos biens, un pour votre personne. 

C’est ce que la mère de Marie voulait.

Et c’est pour ça que Marie m’a raconté son histoire, parce qu’elle ne sait plus quoi faire et pour ne pas que d’autres personnes se retrouvent Gros Jean comme devant comme elle, son frère et sa sœur.

À faire semblant, quand ils vont voir leur mère, que tout va bien.

*Prénom fictif