Parmi les rares cinémas indépendants au Québec, la Maison du cinéma est au cœur du Festival cinéma du monde, mais aussi au cœur même de la vie et de l’identité sherbrookoise.

Que le cinéma ne parte jamais en fumée

CHRONIQUE / On est quelque part dans les années 1970, dans mon Windsor natal où l’usine de pâte et papier sert de baromètre, où un monsieur avec un haut-parleur sur sa mini van brune diffuse des bonnes et des mauvaises nouvelles et où on retrouve un cinéma juste à côté de la biscuiterie.

J’y ai vu Les 101 dalmatiens en animation, une version de 1961 qu’on avait sûrement eu à bas prix, je ne sais pas, mais Cruella y était dangereusement impressionnante.

C’est le seul film que je me rappelle avoir vu là, mais je décryptais toujours les affiches de la vitrine en passant, puis ce guichet à l’ancienne dans l’entrée étroite qui ressemblait à un confessionnal.

Quelques mois, quelques années plus tard, c’est flou, de la maison de mes grands-parents à l’extérieur de la ville, on a vu une colonne de fumée s’élever dans le ciel, et ce n’était pas l’usine qui annonçait une averse.

C’était le cinéma qui passait au feu. J’ai été aussi dévastée que le bâtiment, qu’on s’est bien sûr empressé de convertir en stationnement.

Quand je suis venue étudier au Cégep de Sherbrooke, une longue décennie plus tard, j’ai pris un appartement sur Kennedy, dans le fond d’une cour, j’ai arpenté Sherbrooke à ma guise et je suis tombée en amour avec la Maison du cinéma qui avait ouvert ses portes deux ans plus tôt en lieu et place du Capri.

Je vous niaise pas, je pense que je traversais le pont tous les soirs pour y voir à peu près tout ce qu’on y présentait. Des fois, je les revoyais deux, trois, quatre fois.

James Ivory, Eric Rohmer Woody Allen, Wim Wenders, Denys Arcand, ils habitaient pratiquement tous là en permanence, j’allais leur tenir compagnie sans dire un mot, il faisait sombre dans les salles, mais y avait de la saprée belle lumière dans ma vie de cégepienne.

Des fois, je me demande comment j’aurais occupé mes temps libres, mais surtout comment je me serais construit l’être humain sans cette Maison du cinéma, sans ces gens qui ont eu l’audace de sa renaissance, Jacques Foisy en tête.

Fallait y croire sur un chaud temps en cette ère de beta, de vhs, de télés câblées, surtout quand tu t’entêtes à diffuser une bonne part de cinéma de répertoire.

Fallait que les membres de la famille Hurtubise soient tout aussi timbrés quand ils en ont fait l’acquisition en 2011.

Imaginez. Le beta et le vhs s’étaient pas mal tous retrouvés dans les ventes de garage et les sous-sol d’églises, mais le dvd avait encore les reins solides et il y avait tout ce trafic sur le web qui s’intensifiait déjà, qui ne cesse de.

Et pourtant.

Et pourtant, non seulement Denis Hurtubise, Karen Hansen et leur progéniture sont là, avec leur Maison du cinéma qui a multiplié ses salles et ses améliorations technologiques, qui a su conserver sa mission et son indépendance – sérieusement, des fois on oublie notre chance d’avoir un cinéma indépendant à portée d’élan - mais ils s’assurent de mille façons que cette maison soit aussi celle de tout le monde, y compris celle du Festival cinéma du monde.

Parce que t’sais, pas de Maison du cinéma, pas de Festival.

Pas de passionnés de cinéma, pas de Festival de cinéma.

Pas de monde, pas de Festival de cinéma du monde.

Ça adonne vraiment bien que tout ça, ce soit là.

Ç’aurait été triste de voir le cinéma partir lui aussi en fumée.