Si ma liberté s’arrête où commence la tienne, je dois admettre que tout ce qui se passe dans ton cœur, ta tête et tes bobettes t’appartient.

Quand Jimmy rencontre Jammie

« La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. » - Montaigne

CHRONIQUE / Jammie sourit, amusée de se prêter au jeu de l’entrevue. Elle rigole entre deux gorgées de moka glacé. Pourtant, on discute d’un sujet gravissime, aux conséquences immenses dans toutes les sphères de sa vie; Jammie s’apprête à changer de sexe, à franchir le pas chirurgical qui permettra à son corps de rejoindre l’identité de genre ressentie dans sa tête, ses tripes, son cœur.

« Je veux être perçue, considérée comme une femme, pas un homme en voie de devenir une femme. Je suis déjà une femme! Je veux juste que mon corps me rattrape. » Cette chirurgie de réassignation de sexe, en termes plus cliniques, est moins rare qu’on pourrait le croire. Dans les sept dernières années seulement, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux, 661 personnes ont eu recours à ces chirurgies au Québec : 304 femmes devenues hommes et 357 hommes devenus femmes. On s’approche de la parité!

Jammie a longtemps souffert de dysphorie de genre, la détresse psychologique vécue par une personne qui ne s’identifie pas à son sexe. 

J’ai connu Jimmy, jeune homme allumé, sur les scènes de slam et de micros ouverts de poésie. Romantique dans l’âme, il déclamait des textes sur l’amour, le grand amour! Mais il ne s’aimait pas; elle ne s’aimait pas, devrais-je préciser.

« À l’intérieur, je suis une femme, mais j’ai le corps d’un homme, ça fitte pas! Je m’identifie en tant que transgenre. » Après quelques secondes d’hésitation : « Je suis une femme, that’s it! » La position est claire, mais pas toujours bien reçue. 

Jammie a dû mettre de l’eau dans sa poésie pour affirmer cette nouvelle identité. Un tsunami de remous avec ses proches, sa famille, des embûches avec des intervenants du centre de réadaptation aussi, car Jammie n’en sera pas à ses premiers bouleversements physiques. Cette fois, par contre, elle veut choisir plutôt que subir.

 Quand Jammie s’appelait encore Jimmy, qu’elle était un adolescent en construction identitaire, un terrible accident a bouleversé sa trajectoire. Le 10 août 2010, à l’âge de 16 ans, alors que Jimmy apprenait à conduire, l’auto-école qu’il pilotait s’est engagée trop rapidement dans l’intersection et s’est fait percuter. Violemment. Le professeur de conduite est mort sur le coup. Jimmy s’est réveillé dans un piteux état : de multiples fractures et hémorragies combinées à un traumatisme crânien. Après plusieurs semaines dans le coma, des années de réadaptation, Jammie doit encore composer avec les séquelles de cet accident. Un boulet du passé qui ne l’empêche pas de marcher vers l’avenir.

Paradoxalement, huit ans après le funeste accident, l’argent des assurances permettra à Jammie de se payer les chirurgies d’affirmation de genre et de se réapproprier son corps. La RAMQ couvre une partie des frais médicaux liés à la vaginoplastie, mais pour se rendre au bout des multiples opérations et traitements hormonaux qui féminiseront son corps, Jammie devra débourser des sommes considérables et traverser tout un parcours médical et psychosocial. Elle est prête à tout. « Là, je suis moi, mais je suis une blessure. Après l’opération, je serai entièrement moi. Je serai complète et heureuse. » Je lui souhaite de l’être, elle le mérite.

J’espère aussi qu’elle rencontrera enfin ce grand amour qu’elle appelait de tous ses vœux sur scène, qu’elle trouvera enfin son amoureuse. Car Jammie préfère les femmes. « Je serai en couple au féminin. » La pirouette sémantique qu’entraînera sa transformation me fascine; Jammie passera donc d’un corps d’homme hétérosexuel à celui d’une femme homosexuelle. Encore une révélation pour moi, incarnée par Jammie mais corroborée par mes recherches sur le sujet : le désir de changer de sexe n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle.

Le sexe anatomique, l’identité de genre et l’orientation sexuelle sont trois caractéristiques distinctes. Je l’ignorais. Vivement le retour des cours de sexualité, de toutes les sexualités.

Il est une femme, elle est un homme? Et puis après? Rien n’est plus personnel et subjectif que l’identité. Si ma liberté s’arrête où commence la tienne, je dois admettre que tout ce qui se passe dans ton cœur, ta tête et tes bobettes t’appartient. Pourquoi refuserais-je de reconnaître le genre auquel tu t’identifies? Surtout, au-delà du genre, prévaut l’humain. Je retrouve chez Jammie ce que j’aimais chez Jimmy : l’humour, l’impertinence bien dosée, l’art de la répartie et le même sourire lumineux. Sensible aux défis qu’elle affronte fièrement, je n’ai que plus d’estime pour elle.

Et l’avenir, Jammie? Trop de projets se bousculent : elle veut écrire un livre, dénicher un emploi trippant, retourner aux études, s’acheter une maison avec un immense terrain. Et tout ça en même temps... « Maudit qu’on est compliquées, nous autres, les femmes! »